Et je garderai toujours en mémoire le visage illuminé de ce Brésilien de milieu modeste, qui assistait à un concert gratuit d'un orchestre symphonique à Rio comme s'il s'agissait du plus important moment de sa vie… après le carnaval bien sûr!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Buenos Aires, j'aurais pu voir 120 pièces de théâtre le même soir.

 


:: MICHEL LABRECQUE  ::
L’autre Amérique

Le correspondant de la radio de Radio-Canada à Rio de Janeiro, Michel Labrecque, est rentré à Montréal au cours de l’été, après un séjour de près de deux ans au Brésil. Cette affectation lui a permis de parcourir le pays de Lula da Silva dans tous les sens, de Porto Alegre dans le sud à Belem, en Amazonie. Il a aussi effectué plusieurs voyages en Argentine, au Venezuela, au Chili et en Équateur. Dans ce texte-bilan préparé pour (DNC), Michel
nous explique avoir été particulièrement impressionné, au cours de son séjour, par la richesse et la vitalité culturelles de l’Amérique du sud, partie du continent pourtant aux prises avec les immenses problèmes économiques que l’on connaît.

(Ce texte est le dernier de Michel Labrecque pour (DNC), puisque
Ginette Lamarche, la nouvelle correspondante de la radio au Brésil, est
maintenant en poste à Rio. )

Montréal, le 2 octobre 2003 — Par un beau dimanche de juin, j'ai reçu un colis supplémentaire avec mon abonnement au quotidien O GLOBO de Rio de Janeiro : une copie gratuite du roman « Lolita » de Vladimir Nabokov. Il s'agissait du premier d'une vingtaine de romans offerts aux abonnés par les deux plus grands journaux du Brésil, O GLOBO et A FOLHA DE SAO PAULO. Au menu : les grands romans du 20e siècle, de Gabriel Garcia Marquez à Marguerite Yourcenar. Le premier titre était gratuit, les autres étaient offerts pour le quart du prix d'un livre normal. Pendant ces semaines, le tirage dominical de la FOLHA DE SAO PAULO a fait un bon de plus de 100,000 copies.

À ce que je sache, ni La Presse de Montréal ni le Globe & Mail de Toronto, ni quelque autre journal nord-américain n'ont offert à leurs lecteurs une telle bibliothèque idéale du 20e siècle. L'idée est apparemment née d'un quotidien italien. Étonnant qu'elle ait été reprise au Brésil, un pays où moins de la moitié des habitants a terminé ses études secondaires et où les deux tiers vivent dans une pauvreté abjecte.


Paradis culturel

Pourquoi je vous raconte cette histoire? Parce qu'au delà des immenses problèmes que sont la pauvreté, la violence et la corruption, l'hémisphère sud est un fabuleux paradis culturel. Nous en parlons rarement, trop occupés que nous sommes à rapporter les classiques calamités.

Ainsi, durant mes 20 mois de résidence à Rio de Janeiro, j'aurais pu passer chaque soir à plonger dans des activités culturelles. L'extraordinaire effervescence liée à la musique populaire m'aurait largement occupé : de la bossa nova au hip hop, en passant par le jazz et la « nouvelle » musique classique brésilienne, tout s'écoute, dans le merveilleux théâtre municipal, calqué sur l'Opéra de Paris, comme dans les petits bars déglingués du
quartier « bohème » de Lapa.

Mais on présentait aussi un événement cinématographique presque chaque mois : festival du documentaire latino-américain, des films internationaux, etc. Sans compter le salon du livre, organisé en alternance chaque année avec la rivale, Sao Paulo. Cette année, on y accueillait des écrivains invités comme Salman Rushdie ou Scott Thurow.


Ricky Martin en spectacle

La même frénésie se retrouve ailleurs sur le continent. J'ai recensé quatre orchestres symphoniques à Caracas, capitale d'un pays en pleine crise, le Venezuela. Il y a un très bon festival de jazz à Bogota, considérée comme un havre culturel malgré la guerre civile et les gangs de la drogue. La scène du rock latino dépasse largement les produits « prémastiqués » comme Ricky Martin ou Cristina Aguilera.


Buenos Aires : capitale du théâtre


Une rue de Buenos Aires

Le championnat toute catégorie revient sans doute à Buenos Aires : malgré la terrible crise économique qui a balayé le pays comme une onde de choc, la capitale argentine demeure un phare culturel sans limite : lors de mon passage en mai dernier, j'aurais pu y voir 120 pièces de théâtre le même soir. « Davantage qu'à New York », disent orgueilleusement ses habitants, les « portenos », qui oublient de mentionner que plusieurs d'entre elles sont produites avec des moyens dérisoires et que, parfois, les comédiens doivent se contenter de passer le chapeau en guise de revenu.

Les partisans de Sao Paulo, métropole économique brésilienne, me pardonneront difficilement de ne pas leur avoir octroyé la palme. Avec ses 18 millions d'habitants, la New York latino-américaine est effectivement une nébuleuse de spectacles, d'expositions et de concerts, du populaire à l'avant garde.


Gabriel Garcia Marquez

Bref, le brassage des rythmes musicaux, des créations artisanales autochtones, jumelé à de riches traditions au niveau de la littérature et de la peinture ont créé en Amérique du sud un cocktail culturel unique au monde. Qu'il suffise de mentionner les succès littéraires internationaux du Colombien Gabriel Garcia Marquez, du péruvien Mario Vargas Llosa ou de la chilienne Isabel Allende qui, tous, s'inspirent largement de la vie sur le continent.

Même si les sensibilités varient d'un pays à l'autre, je me suis souvent senti davantage en Europe qu'en Amérique du nord : la culture est considérée comme une valeur importante, et non pas comme une espèce de snobisme.


Bulle de richesse


Une favela de Rio

Toutefois, il y a un énorme hic : ce plaisir est réservé à la minorité riche ou de la classe moyenne. La société instruite et aisée qui fréquente les librairies et les salles de concert constitue, au mieux, 40% de la population dans les métropoles. À côté de cette opulence culturelle, des millions de gens vivent dans l'indigence et n'ont complété que quelques maigres années scolaires.

C'est là tout le drame de l'Amérique du sud : une minorité vit dans une bulle qui ressemble au premier monde, tandis que la majorité est quelque part entre le tiers et le quart-monde. Et nos reportages sur la pauvreté, la violence et les graves affrontements politiques ne sont malheureusement pas des inventions.

Fort heureusement, quelques municipalités tentent de transmettre la culture à tous. Elles organisent de nombreuses activités gratuites, y compris dans certains bidonvilles. À Rio et Sao Paulo, d'énormes concerts sont organisés avec les grandes vedettes comme Caetano Veloso ou Chico Buarque. On peut aussi assister à une grande quantité de pièces de théâtre
pour enfants.


Buenos Aires

Le gouvernement de Buenos Aires finance un festival du film indépendant, ce qui permet à beaucoup de citoyens d'assister, à des prix très modiques, à des représentations dans des salles commerciales hyper-modernes. Ce ne sont que quelques exemples d'un lent changement qui ne se traduit pas, hélas, dans la sphère économique.

Mais ce visage plus positif de l'Amérique du sud mérite d'être souligné. C'est certainement un de ceux que je conserverai, après mon affectation sur ce continent fascinant. Les nombreux disques, livres et objets d'arts et d'artisanat que j'ai acquis durant mon séjour me permettront de ne pas l'oublier. Et je garderai toujours en mémoire le visage illuminé de ce Brésilien de milieu modeste, qui assistait à un concert gratuit d'un orchestre symphonique à Rio comme s'il s'agissait du plus important moment de sa vie… après le carnaval bien sûr!

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