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Le débat chez les intellectuels s'est déchaîné au point où on pourrait presque se demander s'il n'a pas contribué à la canicule de cet été qui a fait 13 000 morts en France!
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« Il y a en France des forces qui tentent de déstabiliser la République et il est temps que la République réagisse et marque ses limites. »
— Bernard Stasi
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Curieusement, aucun média français (à ma connaissance) n'a signalé l'iniquité de cette mesure DANS LES FAITS pour la liberté religieuse.
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:: Guy Gendron ::
Paris : l'intégrisme laïc

« L’école publique restera laïque », a martelé le président français, Jacques Chirac, en annonçant la présentation d’une loi pour interdire le port de tout symbole religieux « ostensible » dans les écoles de France. Il fallait s’y attendre : la question soulève un débat passionné dans l’Hexagone. Le correspondant de la télé à Paris, Guy Gendron, explique que si en principe la mesure cible les fidèles de toutes les croyances religieuses, dans les faits elle vise particulièrement l'Islam, devenue au fil des ans la deuxième communauté religieuse de France.

Paris, le 18 décembre 2003 — C'est un débat comme on les aime en France. Un débat sur la conception du monde, qui mélange politique et grands idéaux. Et qui est juste assez coupé de la réalité pour permettre tous les excès intellectuels : le voile islamique. Un chiffre d'abord : moins de une élève sur 10,000 porterait le voile en France. Tiens, deux autres chiffres encore : en 1994, on rapportait 3,000 « incidents » pour lesquels une médiation avait été nécessaire, médiation qui avait permis dans la plupart des cas de convaincre les jeunes filles d'enlever leur foulard en classe. En 2002, le nombre de médiations rapportées : 150!

Cela n'a pas empêché le président Jacques Chirac d'annoncer le dépôt prochain d'une loi car, « en conscience », dit-il, « j'estime que le port de tenues ou de signes qui manifestent ostensiblement l'appartenance religieuse doit être proscrit dans les écoles, les collèges et les lycées publics. » Il reprend ainsi la principale recommandation de la commission indépendante sur la laïcité qu'il a créée en juillet dernier. En présentant son rapport, le président de cette commission, Bernard Stasi avait lancé : « Il y a en France des forces qui tentent de déstabiliser la République et il est temps que la République réagisse et marque ses limites. » Au fondamentalisme islamique on oppose l'intégrisme laïc!

 

La situation en France

Dans une mosquée

Bien sûr la France se trouve dans une situation particulière. Démographique d'abord. Pays aux racines catholiques très profondes - la France a été surnommée « la fille aînée de l'Église » - elle abrite aujourd'hui à la fois la plus importante communauté juive d'Europe et la plus grande communauté musulmane, évaluée entre 6 et 7 millions de personnes. L'Islam est devenue la deuxième religion de France et bien que le taux de pratique religieuse soit très bas dans les deux cas, on entend souvent dire que les églises sont vides et que les mosquées débordent. Il faut dire que les autorités politiques locales à travers le pays multiplient les embûches pour empêcher la construction de mosquées dignes de ce nom, forçant les fidèles musulmans à pratiquer leur religion dans des locaux de fortune : en plus d'être victimes de discrimination à l'emploi et au logement, relégués dans les quartiers défavorisés, les banlieues éloignées mal desservies par les transports publics et les services sociaux. Et voilà qu'on déplore ensuite le « repli communautaire » de ceux qu'on a enfermés dans leur misère.

Un lycée de Paris

L'autre particularité française : la laïcité y est une valeur inscrite dans la constitution. Le principe, tout à l'honneur de la France, contribue à en faire « la patrie des droits de l'Homme ». En vertu de ce principe, l'État français est tenu à la neutralité religieuse. Les services publics sont disponibles au citoyen indistinctement de ses croyances, ce qui oblige les représentants de l'État à la plus grande neutralité. Il leur est donc interdit d'afficher leur appartenance religieuse : ce n'est pas demain la veille qu'on verra un membre de la garde républicaine porter le turban! Le principe de neutralité atteint un niveau quasi dogmatique dans l'école de la République, creuset de la nation, ouverte à tous. Catholiques, protestants, juifs, musulmans, athées s'y côtoient indistinctement : plutôt que l'enfermement communautaire, c'est l'ouverture citoyenne qui est mise de l'avant. Tout le religieux est donc exclu du champ de l'école publique. L'éducation religieuse doit se faire ailleurs et en dehors des heures de cours, avec pour résultat qu'à peine 30 % des enfants « catholiques » suivent effectivement la formation au catéchisme.



Ailleurs en Europe

D'autres pays européens abritent aussi d'importantes communautés musulmanes. En Grande-Bretagne ou en Allemagne, aux Pays-Bas et en Espagne, le port du foulard islamique est admis dans les écoles. On trouve même des policières voilées en Grande-Bretagne!

Femme portant la burka

Il y a tout de même des grincements, ici et là. Aux Pays-Bas, on vient d'autoriser les écoles à adopter des règlements pour interdire les « tenues complètes » qui recouvrent l'ensemble du visage et du corps. Le voile, très bien, mais pas la burka. En Allemagne, pays fédéral, c'est la confusion. Certains länder autorisent le port du voile chez les enseignantes, d'autres veulent l'interdire pour les étudiantes sans bannir pour autant les autres signes religieux comme la croix ou la kippa juive. « Nous ne pouvons pas mettre sur la même ligne les symboles de notre culture chrétienne avec des insignes de cultures étrangères provocantes et fondamentalistes », explique le ministre de l'Éducation de la Bavière.

 

Le débat français

En France, le débat politique a été lancé au printemps par l'ancien ministre (socialiste) de l'Éducation, Jack Lang, qui dépose un projet de loi réclamant l'interdiction de tous les signes d'appartenance religieuse dans le cadre scolaire. Au départ, les réactions du gouvernement (de droite) sont plutôt défavorables. Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin, un homme pragmatique, affirme que « la laïcité devrait être suffisamment forte pour ne pas avoir besoin de loi pour s'imposer ». Son ministre de l'Éducation, Luc Ferry, se déclare franchement défavorable à une loi qui « serait prise par les musulmans comme une attaque ».

Puis, tous les médias s'en mêlent : les jeunes filles voilées sont pourchassées par les caméras de télévision à l'entrée des écoles, les directeurs interrogés sur la politique de leur établissement. Tous n'ont pas la même : scandale! Le principe constitutionnel de l'égalité n'est plus respecté. Il faut agir, la République est en danger. Le débat chez les intellectuels s'est déchaîné au point où on pourrait presque se demander s'il n'a pas contribué à la canicule de cet été qui a fait 13 000 morts en France!

 

Le rapport Stasi

Le rapport Stasi veut redéfinir la laïcité française car il en va, selon lui, de « l'unité nationale », thèse reprise par Jacques Chirac. « Le danger, dit-il, c'est la libération de forces centrifuges, l'exaltation des particularismes qui divisent. » Pour réaffirmer le pacte républicain, la commission sur la laïcité propose donc une plus grande ouverture avec la création de deux nouveaux jours fériés pour la fête religieuse juive du Kippour et la fête musulmane de l'Aïl-el-Kebir. Mais la suggestion a été écartée par le président Chirac qui n'est pas sans imaginer toute la quantité d'eau qu'une décision comme celle-là aurait apportée au moulin du Front National.

La principale recommandation de la commission, celle-là endossée par Jacques Chirac, porte sur l'adoption d'une loi interdisant les signes religieux « ostensibles » à l'école publique. Ostensible : qui est fait pour être vu, qui est apparent. Tomberaient sous cette définition non seulement le voile islamique, mais aussi la kippa juive et la « grande » croix chrétienne. Les médaillons discrets indiquant une appartenance religieuse seraient donc tolérés.

Curieusement, aucun média français (à ma connaissance) n'a signalé l'iniquité de cette mesure DANS LES FAITS pour la liberté religieuse. Car les faits sont là : les catholiques français disposent de milliers d'écoles privées confessionnelles très largement subventionnées par l'État. Les juifs français aussi ont un réseau d'écoles privées très développé. Dans ces écoles fréquentées par les enfants de l'élite française, on pourra bien sûr continuer à porter les signes religieux que l'on voudra : elles ne seront pas touchées par la loi qui sera en vigueur pour la rentrée scolaire de l'automne 2004. Quant aux musulmans, fils, petits-fils et arrière-petits-fils de l'immigration de l'Afrique du Nord, généralement au bas de l'échelle sociale et économique, ils disposent sur l'ensemble du territoire français… d'une seule école confessionnelle! Qu'on ne s'y trompe pas : sous des dehors de tolérance républicaine réclamée à tous, c'est bien à eux que s'adresse la loi.

Le voile islamique, disent ses détracteurs, est un symbole d'enfermement de la femme, de soumission à l'homme. Pour ses partisans, il répond à une demande du Prophète, celle de se montrer décente devant son Créateur. En interdisant le voile à l'école, la France viendrait donc - pour les premiers- libérer les filles d'une vision archaïque du monde; pour les seconds, elle substituerait à leurs croyances une autre morale de la décence : celle qui dit « cachez ce voile que je ne saurais voir », mais pas « cachez ce sein ». Ce matin en me rendant au bureau, je n'ai pas croisé une seule femme voilée. Ni dans la rue, ni dans le métro. Mais j'ai vu des corps nus sur les panneaux publicitaires (y compris des corps d'enfants). Et dans la rue, et dans le métro.

Vive la libération de la femme! Vive la laïcité! Vive la France!

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