Un Québec musical qui cherche sa place sur le web

Si le web est vu comme un puissant outil de diffusion pour les musiciens, est-ce que toutes les offres culturelles peuvent y trouver leur compte? La musique québécoise est-elle menacée en raison de son statut d'exception sur la toile, encore plus s'il s'agit de chanson francophone?

Franz Schuller, directeur artistique chez Indica et membre de Grimskunk Franz Schuller, directeur artistique chez Indica et membre de Grimskunk  Photo :  Indica

Confrontés à ces questions, certains cherchent des moyens pour que le Québec trouve sa place dans ce monde musical en mutation. Franz Schuller, directeur artistique de la maison de disques Indica et membre du groupe Grimskunk, légende du rock indépendant au Québec, est l'un d'eux.

À la fin août, Indica a lancé sa nouvelle division 888, dont le mandat est de promouvoir de jeunes groupes rock francophones auprès d'un jeune public. C'est en réalisant un sondage officieux sur les goûts musicaux d'élèves de niveaux secondaires 2 et 3 que Franz Schuller a pris conscience du fossé entre eux et les artistes francophones. Un fossé créé par la popularité des baladeurs numériques, téléphones intelligents et autres plateformes de diffusion vidéo.

Lorsqu'on demandait à ces adolescents d'identifier leurs 10 artistes francophones préférés, ils ne mentionnaient souvent qu'un seul nom, celui de la populaire chanteuse Marie-Mai. Seuls Les Trois Accords s'ajoutaient parfois à certaines listes, tandis que les huit ou neuf autres espaces restaient vides.

En entrevue à Radio-Canada.ca, le directeur artistique d'Indica estime que les médias et l'industrie sont déconnectés des jeunes au Québec. Et que sur Internet, c'est la « loi de la jungle ».

« Aussitôt que tu t'en vas sur le web, tout le monde est égal, alors comment veux-tu qu'un produit francophone compétitionne sur le web quand il y a juste 1 % de la planète sur le web, ou moins, qui suit la musique francophone? » demande le musicien et agent d'artistes.

« Si, en plus, à la TV, à la radio et dans les journaux locaux, où on a la chance de pousser nos affaires, on ne le fait pas, on est dans la m... C'est exactement là où on est en ce moment. » — Franz Schuller, directeur artistique chez Indica

Pour appuyer ses dires, une petite démonstration en direct : le vidéoclip Mentir de Marie-Mai a généré 365 000 visionnements sur la plateforme YouTube. Pour une artiste pop comme Lady Gaga, le nombre de visionnements varie de 50 à 100 millions.

« Je ne suis pas souverainiste du tout, mais le vieux réflexe un peu souverainiste de dire qu'on craint pour l'avenir de la langue et de la culture parce qu'on est petit à côté du gros - on est 8 millions sur 400 millions en Amérique - mettons qu'au niveau business, il est totalement vrai et tellement pertinent sur le web », lance Franz Schuller.

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Créer ses propres structures

De là, souligne le directeur artistique d'Indica, la raison de la création dans le passé d'instruments et d'organismes comme le fonds Musicaction, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et l'Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ).

« Autant du côté anglo-canadien que francophone, tout le monde savait très bien que tu ne peux pas avoir un dépanneur à côté d'un Provigo, tu te fais bouffer tout rond. Le mom and pop store, il va se faire bouffer par le Walmart, c'est sûr et certain, on ne peut pas changer ça », dit Franz Schuller.

« On peut créer quelque chose de distinct à côté, qui a sa propre vie. Faire une place pour le local et pour la culture à l'intérieur du commercial et/ou monter nos propres structures indépendantes pour soutenir la culture at large, parce que le commercial ne le fait plus. » — Franz Schuller, directeur artistique chez Indica

Une réflexion en cours au Québec

Dans un rapport dévoilé le 28 novembre 2011, remis à la ministre de la Culture et des Communications, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) fait plusieurs recommandations au gouvernement :
  • Doter le Québec d'une stratégie numérique de la culture
  • Adapter la structure du réseau gouvernemental de la culture aux exigences engendrées par les technologies numériques
  • Investir dans le développement des infrastructures numériques au Québec
Jean-Robert Bisaillon, cofondateur, Iconoclaste Web promo Jean-Robert Bisaillon, cofondateur, Iconoclaste Web promo

Pour Jean-Robert Bisaillon, fondateur de la Société pour la promotion de la relève musicale de l'espace francophone (SOPREF), un vecteur important de la croissance de la scène locale québécoise dans les années 1990, il ne faut pas se faire d'illusions sur le pouvoir de négociation avec les grands diffuseurs web américains, qu'il appelle des « boîtes noires ». « Pour pénétrer cette black box-là, c'est extrêmement difficile d'avoir un vis-à-vis avec qui discuter de projets, de pistes de travail chez Google et YouTube. Ils n'en ont rien à cirer. À la rigueur, ces initiatives-là, des idées brillantes, ils en pondent à tous les quarts d'heure en Californie », de dire celui qui dirige aujourd'hui Iconoclaste, une firme de gérance et de promotion d'artistes sur le web.

« C'est difficile même de leur faire mettre un accent aigu ou un accent grave s'ils ont fait une faute. C'est aussi grave que ça. On a de la misère à contrôler la façon même que nos informations suivent nos oeuvres, pour que quand on cherche une toune d'un artiste québécois dans une base de données mondiale, que l'accent aigu sorte comme du bon sens, plutôt que comme un juron du capitaine Haddock », d'ajouter Jean-Robert Bisaillon.

La directrice générale de l'ADISQ, Solange Drouin, croit qu'il serait possible d'adapter la réglementation établie à la radio sur le web.

Le règlement de 1986 sur la radio (source : CRTC)

Stations commerciales au Canada
  • Au moins 35 % des pièces musicales de catégorie populaire et 10 % des pièces de catégorie spécialisée, diffusées au cours d'une semaine, doivent être canadiennes.
  • Au moins 35 % des pièces musicales de catégorie populaire, diffusées du lundi au vendredi entre 6 h et 18 h, doivent être canadiennes.

Stations commerciales francophones
  • Au moins 65 % des pièces musicales vocales de catégorie populaire, diffusées au cours d'une semaine, doivent être de langue française.
  • Au moins 55 % des pièces musicales vocales de catégorie populaire, diffusées du lundi au vendredi entre 6 h et 18 h, doivent être de langue française.
Solange Drouin, directrice générale de l'ADISQ Solange Drouin, directrice générale de l'ADISQ

« Il y a quand même des services qui s'apparentent à de la radiodiffusion telle qu'on la connaît. On pense que le CRTC [NDLR : Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes], chargé d'appliquer ces règles-là, pourrait agir. C'est encore un cheval de bataille important, dit Mme Drouin. Nous, on est beaucoup de la théorie des petits pas. »

Quand tout le monde est émergent

Une théorie qui s'applique aussi à la construction de la carrière d'un artiste, puisque tous ne sont pas égaux devant le buzz web. Pour un Misteur Valaire, groupe électro-pop plus instrumental, donc plus universel, et exemple de mise en marché exploitant les possibilités du web, combien d'auteurs-compositeurs-interprètes francophones dont la carrière se construira lentement, si seulement elle démarre?

« Les artistes qui font de la musique accessible ou commerciale ou mainstream sont quasiment rendus à faire le même travail que Grimskunk faisait au début des années 1990, où on savait d'avance que les médias, l'industrie et tout le reste, on n'avait aucune chance et il fallait tout construire à côté de ça. L'exemple de Misteur Valaire, c'est un peu ça, c'est de construire sans tout ça », affirme Franz Schuller.

« Faut que t'en arrives au point de devenir un band culte, ça prend des années et des années avant d'en arriver là », ajoute le guitariste et chanteur de Grimskunk, soulignant l'importance du spectacle dans cette démarche.

« L'une des raisons pourquoi on a fait 888, c'est pour faire revivre le spectacle tous âges, d'essayer de faire sortir les jeunes dans les shows, parce qu'ils ne sortent pas dans les shows. Allumer un phare en espérant qu'on attire des gens vers nous et que moins de monde se fracasse sur les rochers. »

Tout cela au nom d'une certaine idée de la diversité culturelle, de conclure Jean-Robert Bisaillon. « Il y a eu, pendant un certain temps, une industrie du disque québécoise. Elle a été importante pour la survie de notre identité spécifique québécoise. Est-ce que c'est encore important? Moi, je pense que oui. Même les fans les plus finis de Disney et des gros studios hollywoodiens ont besoin de temps en temps d'une bonne toune de Bernard Adamus. Ça replace la colonne vertébrale. »

Saviez-vous que...

  • Au Québec, de 2006 à 2010, le marché du disque s'est contracté de plus de 30 %.
  • Le Québec fait figure d'exception en Amérique du Nord quant à la place occupée par des multinationales dans l'industrie du disque locale : 95 % des albums québécois sont en effet produits par des maisons de disques indépendantes.

(Source : ADISQ)

Un article de Marc-Antoine Ménard

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