Journaliste: Florence Meney  - 21 janvier 2002       

 

Walkerton, ou l'enfer
de l'eau contaminée

C'est le 12 mai 2000 qu'est soudain brisée la quiétude de la petite ville ontarienne de Walkerton. À la suite d'un violent orage qui frappe toute la région, les eaux potables sont contaminées par une souche mortelle de la bactérie E. coli. Sept personnes perdront la vie, des milliers d'autres souffriront de maux divers. Il s'agit du plus gros cas de contamination à l'E. coli au Canada, et, aujourd'hui encore, certains citoyens de la ville en portent les séquelles. Petit à petit, la vérité va sortir, et elle montrera que depuis longtemps le système d'approvisionnement en eau potable de la communauté était fragile et mal contrôlé.

 

Après des mois d'incertitude, d'accusations et de scandale, c'est finalement le 18 janvier 2002 que sort une version abrégée du rapport issu de l'enquête publique. Ce rapport met à la fois en cause le ministère de l'Environnement et les responsables des eaux de la ville.

 

Qu'est-ce que l'E-coli?

Les E-coli (escherichia coli) sont des bactéries qui se retrouvent communément dans les intestins des humains et des animaux. Il existe plusieurs types différents de E-coli, dont certains ne sont pas nuisibles aux humains et d'autres sont au contraire cause d'une maladie grave, qu'on appelle communément «maladie du hamburger»..

L'E. coli O157: H7, que l'on a retrouvé dans les eaux de Walkerton, compte parmi les souches les plus redoutables.
Les symptômes de la maladie provoquée par E.coli O157: H7 comprennent des crampes abdominales et une diarrhée aqueuse pouvant devenir sanglante (colite hémorragique).
Il arrive d'observer également de la fièvre et des vomissements et la plupart des sujets atteints se rétablissent en une dizaine de jours. Néanmoins, pour un petit nombre d'entre eux, notamment les jeunes enfants et les personnes âgées, l'infection peut s'accompagner de complications risquant d'être fatales, comme le syndrome urémique hémolytique. Ce syndrome se caractérise par une insuffisance rénale aiguë, une anémie hémolytique et une thrombopénie. On estime qu'il peut se manifester dans une proportion allant jusqu'à 10 % des cas, avec un taux de létalité compris entre 3 et 5 %.
La période d'incubation de la maladie va de 3 à 8 jours mais elle est en moyenne de 3-4 jours.
(source : Organisation mondiale de la Santé).

 

 

Un retour sur les événements:


Chronologie de la crise
source : revue de l'année 2000 et site des nouvelles de Radio-Canada:

Vendredi 12 mai 2000: Un orage frappe le sud de l'Ontario. Les eaux de pluie auraient été contaminées par la bactérie E. Coli provenant des excréments de bestiaux.

Du vendredi 12 mai au lundi 15 mai: Première exposition des résidents à la bactérie, probablement après avoir consommé de l'eau.

Lundi 15 mai: Des représentants de la Commission des services publics de la Ville commencent à prélever des échantillons d'eau.

Mercredi 17 mai: Apparition des premiers symptômes: diarrhées accompagnées de sang, vomissements, crampes et fièvre.

Jeudi 18 mai: Le bureau municipal des services publics reçoit une télécopie des analystes signalant une contamination de l'eau mais il n'avise ni le public ni le Département de la santé publique (selon Murray McQuigge, chef du bureau municipal de la santé). On a détecté dans les échantillons 200 organismes de l'E. Coli s /100ml d'eau, soit deux fois la quantité considérée acceptable pour une plage publique (et non pour de l'eau potable).

Du vendredi 19 au dimanche 21 mai: Avec de plus en plus de cas de personnes malades signalés dans la région, le bureau de la santé publique appelle à de nombreuses reprises au bureau des Services publics pour voir s'il y a un problème avec la qualité de l'eau. On leur répond que tout va bien.

Dimanche 21 mai: Les représentants de la Santé publique amorcent leurs propres analyses de l'eau et émettent un avis à la population pour faire bouillir l'eau potable avant de la consommer.

Mardi 23 mai: La Santé publique reçoit la confirmation que l'eau de la ville est contaminée. Plus de 150 personnes se sont présentées à l'hôpital et 500 autres ont téléphoné pour se plaindre de divers maux. On s'attend à l'émergence de plus de cas encore, la période d'incubation de la bactérie étant de dix jours. Midi 24 mai: Les autorités de la Santé publique annoncent les décès de quatre personnes, soit un bébé et trois adultes, imputables à la bactérie.

Jeudi 25 mai: Une autre personne âgée meurt, ce qui porte le nombre de décès à cinq. S'ajoutent quatre enfants hospitalisés dont l'état est critique. Les responsables des services publics sont incapables de dire pourquoi les employés chargés des analyses ne les ont pas alertés Les autorités approuvent l'utilisation d'un médicament encore à l'étude pour traiter les 700 victimes de la bactérie.

La moitié de la communauté de 5000 personnes sera touchée par la contamination.

Juin: Le bilan est lourd pour la petite communauté rurale : en tout, on compte sept morts, et des milliers de malades (2300). Il faudra ensuite sept mois de mesures draconiennes pour que les habitants puissent enfin boire de nouveau l'eau du robinet. Entre temps, des faits troublants émergent: les autorités de la municipalité étaient au courant des problèmes de qualité de l'eau dans la communauté, mais ont choisi de ne pas agir. On apprendra aussi au fil des semaines que plusieurs études démontrant la piètre qualité de l'eau avaient été vues par le ministère de l'Environnement de l'Ontario. Ces études établissaient qu'on avait décelé dans les eaux de la ville des coliformes à cinq reprises, ce qui suggérait déjà que les eaux de surface s'infiltraient dans deux des sept puits de la communauté. La colère des citoyens dépasse les frontières de Walkerton.

En fait, c'est tout le gouvernement ontarien qui est éclaboussé par l'eau contaminée de Walkerton; il faut rappeler qu'en 1996, le gouvernement Harris avait coupé les subventions à l'environnement et opté pour la privatisation des systèmes de contrôle des eaux potables. D'ailleurs, quelques mois après les événements de Walkerton, le gouvernement, au pied du mur, annoncera des mesures pour améliorer la qualité de l'eau dans les communautés de la province. Il fera paraître un triste palmarès de la qualité des eaux .

Parmi les communautés où l'eau pose problème : Sudbury et Hamilton, deux villes importantes.


Du côté de Walkerton, un recours collectif est déposé au nom des victimes en Cour supérieure.

Sous la pression publique, le premier ministre de l'Ontario Mike Harris accepte finalement d'ouvrir une grande enquête, qui débutera le 16 octobre 2000 (présidée par le juge Dennis O'Connor). Ses travaux dureront dix mois et seront marqués par des révélations souvent troublantes. En tout, 114 personnes témoigneront, dont le premier ministre de la province lui-même (juin 2001).

Par ailleurs, deux mois après la tragédie, la province renonce à nettoyer le système de canalisations de Walkerton et annonce qu'on remplacera 3,5 kilomètres de tuyaux à un coût de 275 000.

 

 

 

 

 


LE PREMIER MINISTRE HARRIS S'ENGAGE À FORMER UNE COMMISSION D'ENQUÊTE SUR LA TRAGÉDIE DE WALKERTON

« Les familles de Walkerton exigent des réponses. La population ontarienne exige des réponses. J'exige des réponses, a déclaré Mike Harris. C'est pourquoi j'ai demandé un examen complet, ouvert et public des circonstances entourant cette tragédie. »

 

Juillet 2001 , l'Ontario offre à la population de Walkerton des indemnités de 6000 dollars par adulte et 3000 dollars par enfant pour avoir été privée d'eau potable pendant plus de six mois. Le gouvernement offrait à l'origine 2000 .

Août 2001, le Coroner dépose son rapport préliminaire, dans lequel il en vient à la conclusion qu'une vigilance rigoureuse et des règles claires et coercitives sur la sécurité en matière d'eau potable devront remplacer le «climat de confiance» naïf qui régnait avant la pire épidémie de la bactérie E.coli que le Canada ait connue. Dans un volumineux mémoire de 400 pages, il formule 57 recommandations. La remise du mémoire du coroner marquait alors la fin de la première phase de l'enquête publique (au lieu de mener une enquête sur la mort des personnes mortes d'empoisonnement à la bactérie E. Coli, le coroner avait choisi de participer plutôt à l'enquête publique dirigée par le juge Dennis O'Connor).

 

Décembre 2001: les choix politiques de Mike Harris en matière de contrôle des eaux sont de nouveau dénoncés : Selon une étude de l'Institut canadien du droit et de la politique de l'Environnement, le nombre d'inspections de routine des lacs et des rivières en Ontario a diminué de moitié depuis l'arrivée des conservateurs de Mike Harris au pouvoir en 1995. Dans le même temps, indique le rapport, la présence d'agents polluants dans certains cours d'eau a doublé. L'institut désigne comme cause de cette dégradation de l'état des cours d'eau les compressions budgétaires imposées par le gouvernement ontarien et soutient que la situation ne pourra s'améliorer sans l'embauche d'inspecteurs supplémentaires.

Janvier 2002: Le gouvernement de l'Ontario demande à la police de faire enquête sur la fuite qui a permis à la Presse Canadienne de révéler quelques unes des conclusions de la commission d'enquête sur la contamination de l'eau à Walkerton. Le gouvernement Harris est embarrassé par l'affaire et il décide de devancer la présentation du rapport.

18 Janvier 2002: Sortie du rapport abrégé, résultat de l'enquête publique.


 

Faits saillants du rapport d'enquête sur l'eau contaminée de Walkerton

 

 

 

Il faut noter que le document rendu public le 18 janvier 2002 n'est qu'une partie du document total, dont la suite sera révélée plus tard. Cette sortie précipitée fait suite à une fuite dans les médias qui a plongé le gouvernement dans l'embarras.

 

Dans le document, la commission émet 28 recommandations. Elle attribue en partie la responsabilité du drame à la décision du gouvernement Harris de réduire les dépenses en privatisant les laboratoires d'analyse de l'eau. Selon l'enquête, les compressions ont également empêché le ministère de l'Environnement de maintenir sa vigilance dans les inspections de la salubrité de l'eau du puits en cause à Walkerton. La commission estime que jusqu'à 400 cas de contamination auraient pu être évités dans ce dossier si la population avait été avertie à temps. Elle dénonce aussi le travail du responsable des eau du comté de Bruce, Stan Koebel et de son frère.

 

 

Stan Koebel: grand responsable ou bouc émissaire?

À l'enquête publique sur la contamination de l'eau de Walkerton, l'avocat de l'ancien gérant des Travaux publics de la Ville, Stan Koebel, s'est livré à une attaque en règle contre le gouvernement de l'Ontario.

 

Bill Trudell a dénoncé les avocats de la province qui cherchent, selon lui, à attribuer toute la responsabilité de la tragédie à son client.
Stan Koebel était le grand responsable du système de distribution de l'eau potable au moment de la contamination par la souche mortelle de la bactérie E.coli.

Pendant l'enquête, on a appris entre autres que cet homme et son frère n'auraient pas eu les qualifications requises pour cet emploi et auraient falsifié des documents. Les frères Koebel ont depuis perdu leur emploi à la ville de Walkerton.

 

Parmi les recommandations émises, on retrouve celles de renforcer les mécanismes de contrôle de la qualité des eaux au niveau du ministère de l'Environnement et des services sanitaires, d'effectuer des inspections surprises des systèmes municipaux d'approvisionnement en eau potable et surtout une augmentation des ressources allouées à ce secteur.

 

En vertu du mandat de la commission d'enquête, ces constats visent à mettre en place des recommandations pour l'avenir et n'ont pas de conséquences civiles ou criminelles directes.

 

Mike Harris présente des excuses

«Comme premier ministre, je dois accepter la responsabilité ultime de toute lacune du gouvernement de l'Ontario qui a été identifiée par le juge O'Connor».»

Peu après la sortie du rapport, le premier ministre de l'Ontario, Mike Harris, s'est exprimé. Il a déclaré qu'il acceptait le contenu et les recommandations du juge O'Connor et qu'il s'appliquerait à les mettre en oeuvre dans leur ensemble. Selon lui, d'ailleurs, les deux tiers auraient déjà été mises en place ou seraient sur le point de l'être.

Mike Harris s'est dit «vraiment désolé» pour les peines et les souffrances endurées par la population de Walkerton. Il a aussi exprimé ses regrets pour toute décision de son gouvernement qui aurait pu contribuer à la contamination de l'eau qui a causé la mort de sept personnes.

 


Dans nos nouvelles :

13 janvier 2002 : Walkerton : la commission dépose son rapport

2 janvier 2002 : Walkerton : controverse autour du départ de Frank Koebel

15 janvier 2001 : Recours collectif des victimes de Walkerton


 

Hyperliens:

The Walkerton Inquiry

Justice at Walkerton
Site du Fonds canadien pour la protection environnementale

Mike Harris
Notre biographie

Mike Harris
Page sur le premier ministre de l'Ontario

Ministère de l'Environnement de l'Ontario

Nouvelles politiques ontariennes en matière d'eau potable dans les petites communautés
Site du ministère de l'Environnement de l'Ontario

Town of Walkerton

 

 

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