Anticosti : un mirage récurrent et évanescent

Le village de Port-Menier, sur l'île d'Anticosti Le village de Port-Menier, sur l'île d'Anticosti  Photo :  Clement Sabourin/AFP/Getty Images

L'idée que le Québec pourrait devenir soudainement très riche en trouvant et en exploitant le pétrole de l'île d'Anticosti ne date pas d'hier. Les premiers forages exploratoires y ont été effectués en 1962. En vain.

Michel C. Auger
Une analyse de Michel C. Auger
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Depuis, l'île a régulièrement été visitée par des prospecteurs et chercheurs de pétrole qui n'y ont jamais trouvé la preuve qu'il y existait un gisement, soit de gaz naturel, soit de pétrole, qui soit exploitable commercialement.

Ainsi, pendant les années 1990, la multinationale Shell a effectué plusieurs forages d'exploration, mais en est venue à la conclusion que même si des indices d'hydrocarbures avaient été trouvés, ils ne pouvaient être considérés comme économiquement intéressants. La société a fermé le dossier et n'est jamais revenue. On peut reprocher toutes sortes de choses aux pétrolières, mais pas de laisser de côté des projets rentables.

Dans les années 2000, Hydro-Québec a créé une division Pétrole et gaz dans laquelle elle a dépensé 30 millions de dollars, à Anticosti et dans d'autres projets, jusqu'à ce que le conseil d'administration d'Hydro décide, lui aussi, de fermer le dossier.

En 2010, les sociétés Petrolia et Corridor Resources ont effectué de nouveaux forages et ont trouvé, dans une carotte, des indices révélant des indices qu'il y avait du pétrole. On n'était cependant guère plus avancés qu'à l'époque : Shell avait alors aussi trouvé des indices de pétrole, mais avait conclu que le projet ne serait jamais rentable.

Par ailleurs, plus le temps passe, plus il devient évident que s'il y a du pétrole ou du gaz sur Anticosti, il ne sera pas exploitable par les méthodes conventionnelles. Le gaz de schiste requiert des méthodes d'extractions beaucoup plus dangereuses pour l'environnement.

Ballon politique 

Mais qu'à cela ne tienne, c'est aussi vers cette époque que le pétrole d'Anticosti est devenu un ballon politique. Quelques jours avant de perdre le pouvoir, en 2012, le gouvernement de Jean Charest offrait d'acheter des actions de Petrolia, de Corridor Resources et d'un autre partenaire pour explorer à nouveau le sous-sol d'Anticosti.

Le nouveau gouvernement Marois est nettement moins intéressé puisqu'il s'est fait élire avec une plateforme « qui veut « diminuer drastiquement notre consommation de pétrole et de gaz » et « adopter un moratoire sur l'exploration et l'exploitation des gaz de schiste ».

Des candidats péquistes, dont Daniel Breton - le premier ministre de l'Environnement du gouvernement Marois - et Martine Ouellet, parlent alors ouvertement de « sortir le Québec du pétrole ».

Puis, dans son budget de 2014 - celui qui entraînera des élections générales - le gouvernement Marois se ravise et donne le feu vert à l'exploration pétrolière sur Anticosti.

 Les épiphanies…

C'est une épiphanie qui ne peut que nous rappeler celle de Philippe Couillard sur les vertus des milieux naturels d'Anticosti. Comme quoi, des virages à 180 degrés, dans ce dossier, il y en a pour tout un chacun!

Sauf qu'avant de jeter la pierre au premier ministre, il reste qu'on sait aujourd'hui deux ou trois choses de plus qu'il y a deux ou trois ans sur la viabilité d'un projet d'hydrocarbures à Anticosti.

Ainsi, on a appris que s'il y a des hydrocarbures exploitables sur l'île, ce sera à près de 80 % du gaz naturel, un produit moins rentable que le pétrole et pour lequel il est beaucoup plus difficile de trouver des marchés. 

Des études menées pour le gouvernement nous démontrent que pour assurer l'exploitation des hydrocarbures sur Anticosti, il faudrait plus de 700 plateformes d'exploitation, 6000 puits, et plus de 1600 km d'oléoducs, sans compter d'énormes réservoirs et, tant qu'à y être, un bateau-usine!

Tout cela alors que le prix du pétrole et du gaz sont au plus bas et qu'ils devraient, selon les économistes, le rester encore très longtemps.

On peut certainement reprocher au premier ministre Couillard d'avoir une drôle de façon d'annoncer ses couleurs sur Anticosti, surtout quand la signature du gouvernement du Québec - fut-il l'un de ses prédécesseurs - est au bas du contrat.

Mais, quand on regarde l'ensemble du dossier, il commence à être difficile d'y voir plus que le mirage récurrent et évanescent d'une Arabie saoudite ou d'une Alberta sur le Saint-Laurent.