100 jours pour ébranler l'héritage de Stephen Harper

Les 100 premiers jours du gouvernement Trudeau

On a souvent répété au cours des dernières années que Stephen Harper avait fait du Canada un pays plus conservateur. Certes, la base électorale qui appuie les conservateurs demeure relativement solide.

Emmanuelle Latraverse
  Une analyse d'Emmanuelle Latraverse
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Les premiers pas des libéraux au pouvoir illustrent toutefois à quel point une partie de cet héritage conservateur demeure fragile. C'est un vaste rééquilibrage du rôle du gouvernement et de la façon de faire de la politique qu'a lancé le nouveau premier ministre.

Après 100 jours à la tête du pays, Justin Trudeau et son gouvernement ont déjà ébranlé l'héritage de Stephen Harper.

L'optimisme

Parlez à n'importe quel ministre dans les couloirs du parlement, vous serez frappé par son enthousiasme, son ambition, son idéalisme.

Cent jours après avoir pris le pouvoir, les libéraux semblent toujours sur un nuage. L'optimisme est rapidement devenu le credo de ce nouveau gouvernement.

« Je pense ultimement que le plus grand legs de nos 100 premiers jours, c'est le ton qu'on a donné, c'est le fait qu'on n'est pas déconnectés de la population. » — Mélanie Joly, ministre du Patrimoine canadien

La fin de l'omerta imposée aux scientifiques et aux ambassadeurs n'était que le premier pas.

Trop ambitieux, 25 000 réfugiés en quelques mois? On y arrivera. Impossible, une cohésion avec les provinces au sujet des changements climatiques? Ça viendra. Dramatique, le ralentissement économique? Un plan sera dévoilé. Impensable, réussir enfin à régler les problèmes de la pauvreté, de l'isolement, de l'injustice qui affligent trop d'Autochtones au pays? On finira par y arriver, un petit pas à la fois.

Les échecs, les crises, les doutes viendront assez vite. Mais, pour l'instant, ce jeune gouvernement poursuit sa guerre contre le cynisme. Ce sera probablement un des tests les plus importants auxquels il sera confronté : combien de temps, face aux vents de front qui viennent avec le pouvoir, les libéraux réussiront-ils à tenir le coup de l'optimisme?

Justin Trudeau lors d'une conférence de presse, le 8 février  Photo :  PC/Sean Kilpatrick

L'ère de la consultation

Elle semble bien lointaine, l'époque où Stephen Harper annonçait une réforme des pensions de vieillesse sans préavis, dans un sommet à l'autre bout du monde.

« Le premier ministre a dit souvent en campagne électorale : on ne veut pas simplement être un gouvernement différent, mais on veut être un meilleur gouvernement. » — Dominic LeBlanc, leader du gouvernement à la Chambre des communes

C'est ainsi que le gouvernement Trudeau consulte.

Les Autochtones, les provinces, les villes, les intervenants du milieu, l'industrie pétrolière et gazière, tout le monde y passe. En quelques semaines, presque chaque ministre du gouvernement Trudeau a tenu une rencontre avec ses homologues provinciaux. L'heure est au dialogue.

Le prix d'une telle consultation est évident : de grands engagements qui semblaient si simples à promettre prendront beaucoup plus de temps à réaliser.

Il faut surtout voir dans cette approche un rejet de tout le mode de gouvernance de Stephen Harper. Les intervenants et acteurs de la société civile sont vus comme des partenaires. La fonction publique aussi. Finie l'époque où on s'attendait à ce qu'elle exécute, on lui demande de mettre la main à la pâte.

Et qu'est-ce que ça change? Et est-ce que ça ne laisse pas l'impression que les libéraux n'étaient pas si prêts que ça à gouverner comme le soulèvent leurs critiques?

La ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, voit les choses autrement.

« Pourquoi ne pas avoir accès à toutes ces idées, pourquoi ne pas s'inspirer de ce qui se fait de mieux et de personnes qui ont peut-être encore plus réfléchi que nous, à cette expertise? » — Mélanie Joly, ministre du Patrimoine canadien

Un gouvernement activiste

La majorité des grandes réformes promises par les libéraux en campagne électorale sont encore sur la table à dessin. Déjà, elles laissent présager le retour d'un gouvernement beaucoup plus activiste.

Certes, le gouvernement s'apprête à lancer un vaste programme de subvention pour les familles, une réforme des pensions, de l'assurance-emploi, signes traditionnels d'un gouvernement plus interventionniste. Mais les premiers gestes faits par le gouvernement Trudeau vont plus loin.

De la question autochtone aux changements climatiques, en passant par la réforme démocratique et les relations avec les provinces, le gouvernement libéral tente de redéfinir l'ensemble du débat auprès des Canadiens, de les convaincre qu'ils font partie de la solution.

Là où Stephen Harper offrait une vision assez étroite du chacun dans sa cour, Justin Trudeau se pose en architecte de consensus et de coalition.

Justin Trudeau profite de sa lune de miel. Petit à petit, de symbole en symbole, de décision en décision, c'est le rôle du gouvernement au sein de la fédération qu'il redéfinit.

« Un de mes amis m'a dit : "Après les élections, vous étiez au gouvernement, mais de plus en plus, vous êtes au pouvoir." Je pense qu'il voulait dire qu'il faut assumer nos décisions maintenant, il faut prendre des décisions, y compris les décisions qui vont être difficiles. » — Dominic LeBlanc, leader du gouvernement à la Chambre des communes

Cent jours. Si c'est assez pour évaluer le ton, les ambitions, la discipline du gouvernement Trudeau, le vrai premier bilan de ce gouvernement, c'est lors du budget qu'il sera vraiment révélé.

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