La FTQ dans la tourmente

Nicolas Weinberg
Radio-Canada




Les dépenses exagérées d'un ancien patron de la FTQ-Construction plongent le plus important syndicat du Québec dans la crise. Cette affaire est aussi l'occasion de révéler des zones grises entre le monde de la construction et celui du crime organisé.

dépenses

En mars 2009, après 4 mois d'investigations menées par Alain Gravel, Marie-Maude Denis et toute l'équipe d'Enquête, la télévision de Radio-Canada révèle que Jocelyn Dupuis, l'ancien directeur général de la FTQ-Construction, a réclamé en six mois le remboursement de 125 000 $ pour des dépenses en alcool et en restaurant.

Selon les 34 rapports de dépenses et les 109 factures que les journalistes ont pu se procurer, M. Dupuis s'est fait rembourser, en moyenne, 4753 $ par semaine pour ses frais de restaurant.

Pour beaucoup, c'est la consternation: comment les cotisations des travailleurs ont-elles pu servir à financer le train de vie royal du patron de leur syndicat?

Jocelyn Dupuis, de son côté, justifie ses demandes. « Ça a jamais changé depuis que la FTQ-Construction existe. Ça a toujours été pareil, bout à bout. C'est autorisé. C'est tout. Ça a été approuvé par l'exécutif », déclare-t-il à Radio-Canada.

Un point de vue que Michel Arsenault, le président FTQ, ne semble pas partager. Peu après la diffusion du reportage d'Enquête, M. Arsenault révèle que, après avoir été informé de ces dépenses extravagantes, il a demandé à Jocelyn Dupuis de démissionner.

Ce dernier a, en effet, quitté ses fonctions en septembre 2008. Il est remplacé, en novembre de la même année, par Richard Goyette.

Des révélations dangereuses

C'est Ken Pereira, président du syndicat des mécaniciens industriels, un syndicat affilié à la FTQ-Construction, qui a divulgué les rapports de dépenses de Jocelyn Dupuis.

Ken Pereira explique avoir averti le président de la FTQ, Michel Arsenault, de l'existence de ces allocations de dépenses. M. Arsenault lui aurait dit, personnellement, « que le problème, on devrait le régler entre nous autres ».

Avec le consentement du patron de la FTQ, M. Pereira a rendu visite à tous les directeurs, pour leur montrer les papiers en question. « Une semaine plus tard, l'exécutif s'est mis ensemble, puis ils ont voté six contre deux pour m'expulser de la FTQ-Construction », affirme Ken Pereira.

M. Pereira n'a finalement pas été expulsé de la FTQ. Il affirme cependant que, depuis qu'il a rendu publiques ces allocations de dépenses, il craint pour sa vie. Ayant eu vent de menaces le concernant, les policiers lui ont d'ailleurs conseillé de se mettre sous leur protection.

Panser les plaies

Pour la FTQ et la FTQ-Construction, le cas Jocelyn Dupuis est un cas isolé, qui fait partie du passé. On insiste pour dissocier le syndicat de l'individu.

Jocelyn Dupuis Jocelyn Dupuis

Michel Arsenault admet que le comportement de Jocelyn Dupuis a mis à mal la confiance sur laquelle repose le fonctionnement du syndicat. Pour la rétablir, il affirme que les règles ont été durcies.

Richard Goyette confirme: depuis l'élection de la nouvelle équipe dirigeante, le 12 novembre 2008, les règles qui encadrent l'attribution des allocations, des salaires et des frais de déplacement ont été resserrées.

Yves Mercure, le président de la FTQ-Construction, apporte la touche finale au tableau. « C'est pour ça qu'on veut rassurer nos membres, leur dire qu'il y a eu du ménage fait à la FTQ-Construction. On va tout faire pour récupérer les sommes qui appartiennent aux travailleurs et on n'a pas l'intention de protéger personne dans ça », déclare-t-il en conférence de presse.

Incontestablement, la FTQ souhaite redorer son blason et reconquérir l'estime des syndiqués. Mais cet effort est mis à mal par de nouveaux éléments.

Ami avec un ancien criminel

Le nom de Raynald Desjardins, un individu au passé criminel bien garni et longtemps associé au clan Rizzuto, figure en effet sur 4 factures examinées par les journalistes d'Enquête.

Arrêté en 1993 pour une affaire de stupéfiants, M. Desjardins a, notamment, été condamné à 15 ans de prison. Il reconnaît avoir fait des erreurs, mais affirme être revenu dans le droit chemin depuis sa libération en 2005, après 11 ans de détention.

Siège social de la FTQ à Montréal Siège social de la FTQ à Montréal

MM. Desjardins et Dupuis ne sont pas seulement amis. Ils entretiennent aussi des relations d'ordre professionnel au sein d'une entreprise de Montréal spécialisée dans la décontamination, la SICN.

D'après sa carte professionnelle, Jocelyn Dupuis occupe le poste de président-directeur général de cette entreprise, alors que Raynald Desjardins affirme qu'il travaille comme représentant pour celle-ci.

M. Desjardins soutient que les relations qu'il a avec M. Dupuis n'ont rien que de très banal. « Je suis en train de monter un projet à l'international pour des plans de décontamination, ça s'arrête là », déclare-t-il à Radio-Canada.

Et d'ajouter: « Avec lui [Jocelyn Dupuis] et d'autres gens, avec des ingénieurs, des gens du gouvernement en conjoncture avec d'autres personnes ».

Proche d'un grand patron

Les amitiés de Jocelyn Dupuis avec Raynald Desjardins ne sont pas les seules en cause. Les liens qu'entretiennent Michel Arsenault, le président de la FTQ, et Jean Lavallée, l'ex-président de la FTQ-Construction, avec Tony Accurso attirent aussi l'attention.

Grand patron de la construction au Québec, Tony Accurso a invité MM. Arsenault et Lavallée sur son luxueux yacht de 36 mètres amarré aux Bahamas, pendant une semaine, en décembre 2008.

Le président de la FTQ Michel Arsenault Michel Arsenault  Photo :  PC/J. Boissinot

Or, le Fonds de solidarité FTQ, dont Michel Arsenault est le président, a investi, sur les 20 dernières années, environ 250 millions de dollars dans les entreprises de Tony Accurso.

Cette somme inclut des dizaines de millions de dollars versés par la FTQ aux entreprises de M. Accurso pour la construction de plusieurs immeubles.

La direction du Fonds de solidarité FTQ soutient, pour sa part, avoir investi en tout 114 millions dans les entreprises de Tony Accurso.

C'est, d'ailleurs, l'une de ses entreprises qui s'est chargée de bâtir la tour de la centrale syndicale et du Fonds de solidarité de la FTQ-Construction, boulevard Crémazie, à Montréal.

Pas d'ingérence, affirme Michel Arsenault

Pour Michel Arsenault, ces relations n'ont aucune influence sur son travail ni sur le fonctionnement du Fonds de solidarité.

« Le président de la FTQ ne peut pas diriger la FTQ de son sous-sol. [...] Tony Accurso, c'est un de mes amis. Il m'a été présenté par Louis Laberge [le fondateur du Fonds de solidarité FTQ] à l'époque. On a fait du bateau ensemble. J'ai un bateau moi aussi sur le fleuve St-Laurent. Il est venu des dizaines de fois sur mon bateau, et je suis allé une fois sur le sien », déclare-t-il en conférence de presse début mars.

D'autres liens entre Tony Accurso et la FTQ-Construction sont mis au jour.

Tony Accurso Tony Accurso

Radio-Canada apprend, par exemple, que la FIPOE, le club social du syndicat des électriciens affilié à la FTQ-Construction, a investi près de 2 millions de dollars dans le développement d'une pourvoirie 5 étoiles, Aventures Joncas, dans le parc de la Vérendry.

Deux dirigeants de la FTQ, Jean Lavallée et Louis Bolduc, vice-président de la FTQ, sont administrateurs de cette pourvoirie et, parmi les actionnaires, on retrouve Tony Accurso.

Dans un communiqué de presse, le Fonds de solidarité de la FTQ affirme que les partenariats d'affaires avec le groupe détenu par Tony Accurso ont été soumis aux mêmes processus décisionnels et aux mêmes contrôles que les autres partenariats.

« Soulignons que le Fonds et ses investissements sont vérifiés deux fois par année par deux grandes firmes de vérificateurs reconnues. De plus, l'Autorité des marchés financiers est chargée d'inspecter annuellement les affaires du Fonds, de façon à vérifier, notamment, le respect par le Fonds de sa loi constitutive », explique le Fonds dans un communiqué.

La Sûreté du Québec entre dans la danse

Mais la FTQ n'a pas fini de défrayer la chronique. Le 31 mars, on apprend que la Sûreté du Québec (SQ) a, le matin même, perquisitionné dans les locaux du Fonds de solidarité FTQ, à Montréal.

Les policiers sont ressortis des bureaux du Fonds avec des documents, mais la SQ ne donne pas d'informations précises sur les motifs de l'enquête. Tout au plus apprend-on qu'elle porte sur du blanchiment d'argent dans des compagnies de construction.

Des policiers se dirigent vers les bureaux de la FTQ Des policiers se dirigent vers les bureaux de la FTQ

« La Sûreté nous a informés, dans un premier temps, qu'ils faisaient une enquête sur l'industrie de la construction où il y aurait eu du blanchiment d'argent au niveau de la TPS et de la TVQ », confirme Michel Arsenault.

Selon des informations obtenues par Radio-Canada, l'enquête de la SQ va plus loin: des membres du crime organisé se seraient infiltrés dans l'administration d'une entreprise de construction après que celle-ci eut fait des demandes de financement au Fonds de solidarité. Le Fonds affirme que cette société n'a pas obtenu ces financements.

Michel Arsenault souligne que le Fonds n'est pas en cause. « On nous a également informés que le Fonds de solidarité n'est pas sous enquête et n'est pas ciblé par cette enquête non plus », précise-t-il.

Une crise plus profonde

Finalement, la FTQ ne subit pas d'autres dommages qu'une image écornée par les abus de Jocelyn Dupuis, les fréquentations de certains de ses cadres, et, comme le relate Alain Gravel dans ses carnets, par une certaine opacité sur le plan de la communication.

Grue

Mais cette affaire attire l'attention sur une crise plus profonde, car, derrière la perquisition du 31 mars, c'est tout le milieu de la construction qui est visé.

Selon ce que Radio-Canada a appris, l'enquête de la SQ porte aussi sur la présence de motards dans le monde de la construction.

C'est la raison pour laquelle la police a visité deux résidences qui auraient un lien avec Normand Ouimet, un membre des Hells Angels du chapitre de Trois-Rivières.

La SQ, appuyée par la police de Montréal, a également rendu visite aux Grues Guay, dans le parc industriel de Montréal, toujours dans le cadre de cette affaire présumée de blanchiment d'argent.

L'entreprise a affirmé ne pas connaître les « motifs qui ont mené à cette perquisition ». Personne n'a été arrêté ni mis en accusation.

Nouveaux développements

  • Radio-Canada a révélé fin avril 2009 que le Fonds de solidarité de la FTQ a investi des millions de dollars dans les projets d'un homme qui a déjà été considéré comme un sympathisant des Hells Angels. Ronald Beaulieu aurait réussi à faire passer ses projets au Fonds grâce à ses liens d'amitié avec Jocelyn Dupuis, l'ex-directeur général de la FTQ-Construction. Le Fonds pourrait perdre plus de 2,5 millions de dollars avec ce mauvais placement.
  • En mai 2009, les dirigeants de la SOLIM, le bras immobilier du Fonds de solidarité FTQ, ont décidé de ne pas renouveler le contrat de son PDG Guy Gionet. Une partie du financement accordé à Ronald Beaulieu aurait en effet servi à à acquérir un bâtiment, sur la Rive-Sud, où se trouve un bar de danseuses nues, ce qui n'était pas prévu dans le contrat.
  • Le 12 mai 2009, la Sûreté du Québec a effectué une série de 16 perquisitions dans le cadre d'une enquête sur l'infiltration du crime organisé dans l'économie légitime et sur le blanchiment d'argent dans le milieu de la construction. Les bureaux du Syndicat des métiers de la truelle, affilié à la FTQ-Construction, boulevard Crémazie, à Montréal, ont été visés par l'une de ces perquisitions.
  • Puis, le 14 mai, nouvelle perquisition, cette fois dans les locaux du bras immobilier du Fonds, la SOLIM, pour une enquête sur des allégations de fraude dans une affaire pilotée par Guy Gionet. Un promoteur veut en effet poursuivre la SOLIM et une caisse populaire, affirmant que des sommes ont été retirées du compte de son entreprise sans son consentement.
  • En mars 2010, des enquêteurs de la Commission de la construction du Québec (CCQ) et de la Sûreté du Québec entreprennent une enquête à Sept-Îles sur des allégations d'intimidation et d'entrave à l'embauche portées contre des responsables de la FTQ-Construction.