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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Il y avait foule aux célébrations du 6e anniversaire de la mort de Yasser Arafat, à Chatila. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Fanfares, fanions et affiches déployés partout, la cour située au centre de jeunes de Chatila s’est parée samedi de ses plus beaux atours pour célébrer le 6e anniversaire de la mort de Yasser Arafat. L’événement est festif, mais solennel aussi.

Vêtus de keffiehs et d’habits imitant les uniformes militaires pour certains, les enfants savourent ce jour de fête et papillonnent allègrement parmi la foule compacte, qui a répondu à l’appel de la section locale du Fatah.

Une fillette palestinienne, vêtue d'un chandail à l'effigie de Yasser Arafat, assiste aux cérémonies en agitant un fanion palestinien.
Une fillette palestinienne, vêtue d'un chandail à l'effigie de Yasser Arafat, assiste aux cérémonies en agitant un fanion palestinien. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Un jeune Palestinien vêtu en militaire joue avec un pistolet en plastique lors des célébrations du 6e anniversaire de la mort de Yasser Arafat
Un jeune Palestinien vêtu en militaire joue avec un pistolet en plastique lors des célébrations - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Abou Ammar, comme on l’appelle ici, demeure un symbole fort chez les réfugiés palestiniens, notamment les plus vieux. « Il est l’âme de la cause palestinienne, il est notre père, notre guide. Il est tout pour nous », s'époumone un octogénaire, qui a été parmi les premiers réfugiés à s’installer à Chatila. Il a quitté sa Palestine natale en 1948.

Les réfugiés palestiniens, notamment ceux âgés, considèrent Yasser Arafat comme l'icône de leur cause.
Les réfugiés palestiniens, notamment ceux âgés, considèrent Yasser Arafat comme l'icône de leur cause. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Les fissures dans l'unité politique

Arafat, le fédérateur et l’icône de la cause palestinienne, est d’autant plus admiré par les réfugiés que l’unité politique au sein du camp présente des signes évidents de fissuration, en raison des clivages internes. Plusieurs organisations sont en effet représentées à Chatila, dont le Fatah, le Hamas, le Djihad islamiste et le Front démocratique de libération de la Palestine.

Même si ces formations politiques réussissent tant bien que mal à cohabiter à Chatila, leur division demeure visible et constitue source de beaucoup de frustration chez les réfugiés. « Je suis Arafiste moi! Depuis la mort d’Abou Ammar, c’est fini. Ces organisations sont pourries, c’est juste du business », me disait l’autre jour Mustapha, dans la soixantaine.

« Quand je prie dans cette mosquée, les gens de l’autre mosquée me regardent d’un mauvais œil », s’est-il désolé, allant jusqu’à souhaiter « longue vie à [Ariel] Sharon », révolté qu’il est par l’absence d’unité chez les Palestiniens.

Beaucoup de réfugiés, moins incisifs que Mustapha, m’ont fait part auparavant de leur désillusion devant l’éclatement des rangs. D’autres, plus nuancés et optimistes, estiment que la diversité des courants politiques est un signe de bonne santé démocratique dans la société palestinienne.

Il n’est pas fortuit du reste que l’unité nationale soit présentée, dans le communiqué diffusé par des militants du Fatah au début des cérémonies, comme « une condition sine qua non pour la réalisation du projet national [l’établissement d’un État palestinien avec Jérusalem comme capitale] ».

Le texte insiste aussi sur le retour des réfugiés palestiniens dans leur pays et leur recommande de refuser toute naturalisation. Les rédacteurs du communiqué invitent également les Palestiniens à respecter la souveraineté libanaise et à observer « une neutralité positive » pour ce qui est de la politique interne.

Une jeune Palestinienne, membre d'une fanfare, joue de la cornemuse à l'occasion des célébrations du 6e anniversaire de la mort de Yasser Arafat.
Une jeune Palestinienne, membre d'une fanfare, joue de la cornemuse à l'occasion des célébrations. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Grandir à Chatila

11 novembre 2010
Jeux de guerre dans la seule aire de jeu du camp de Chatila. Les garçons y sont souvent  nerveux et irritables.
Jeux de guerre dans la seule aire de jeu du camp de Chatila. Les garçons y sont souvent nerveux et irritables. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

« Ton identité, ton identité! », me crie un petit blondinet, haut comme trois pommes. Un bâton à la main en guise de fusil, il dresse son corps frêle sur mon passage comme pour simuler un barrage militaire. Le chérubin joue au soldat dans une sombre ruelle que se disputent dans un strident brouhaha voitures, scooters, marchands ambulants et des essaims de passants.

La ruelle est un espace vital dans le camp, où les maisons exiguës et entassées les unes sur les autres laissent passer peu d’air et n’offrent à leurs occupants que de rares interstices d’intimité. C’est là aussi que convergent toutes les oisivetés. À commencer par celles des enfants, dépourvus de tous moyens de distraction. Les venelles sombres et crasseuses demeurent les seuls lieux où ils expriment leur irrépressible désir de jouer, de courir, de gambader. D’être enfant.

Des enfants de Chatila pointent leur armes en bois, leurs seuls jouets.
Des enfants de Chatila pointent leur armes en bois, leurs seuls jouets. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Quand ils ne gazouillent pas dans la cour de l’école, les enfants de Chatila sont souvent dans la rue, courant derrière un ballon de soccer, pointant les uns contre les autres leurs armes en plastique ou flânant tout simplement en petites grappes.

La seule aire de jeu du camp se trouve au centre pour jeunes et enfants. Une simple surface plane à la lisière de laquelle est plantée une balançoire, qui ne garde aujourd’hui que ses points d’appui. Filles et garçons se partagent cet espace tantôt dans une joviale cordialité, tantôt dans une apparente agressivité. Les scènes de bagarres entre gamins sont très fréquentes, signe d’un énervement et d’une irritabilité à fleur de peau.

Un gamin fait des acrobaties sur la structure de la balançoire. À Chatila, c'est l'un des rares endroits où les enfants peuvent à jouer à autre chose que la guerre.
Un gamin fait des acrobaties sur la structure de la balançoire. À Chatila, c'est l'un des rares endroits où les enfants peuvent à jouer à autre chose que la guerre. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Abeid et les autres

Ce jour-là, Abeid était dans la cour et tous les enfants tournoyaient autour de lui. C’est l’enfant terrible du coin, le meneur, me dit Khalil, qui tient un petit café à l’entrée du centre. À 14 ans, ce gamin vit seul au camp, sans toit ni parents. Son père est en prison depuis six ans et sa mère l’aurait abandonné. Elle travaillerait en dehors de Chatila, monnayant son corps pour quelques livres libanaises, selon un habitant du camp.

Abeid, arme en bois en main, donne l'assaut. Il imite à perfection les scènes de combat.
Abeid, arme en bois en main, donne l'assaut. Il imite à perfection les scènes de combat. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Abeid rassemble ses « soldats » pour organiser une opération. Armés de planches de bois qui leur servent de fusils, les enfants écoutent les instructions grondeuses de leur chef, puis se séparent en deux groupes. Commence alors une indescriptible bataille dont seuls les initiés, comme les enfants de Chatila, connaissent le secret. La simulation est parfaite. Entre deux coups de feu, Abeid lance une pierre en guise de grenade et ordonne à ses hommes d’avancer. Sur le passage, il faut prendre soin des blessés et les transporter en lieu sûr. L’affrontement est sans merci. Puis, de petits bouts de chou s’ajoutent à la mêlée, apportant avec leurs éclats de rire une pointe de gaieté à la dramatique reconstitution en cours.

Quelques filles profitent de l’absence momentanée des garçons pour prendre possession de ce qui reste de la balançoire, tandis que d’autres, timides et en retrait, se contentent d’être les spectatrices passives de l’effervescence qui les entoure.

Les filles profitent de la balançoire pendant que les garçons s'adonnent à une bataille sans merci.
Les filles profitent de la balançoire pendant que les garçons s'adonnent à une bataille sans merci. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

À ma question de savoir comment il trouvait la situation des enfants au camp, Khalil, trois fois père, me fait un signe de la main pour m’inviter à patienter et appelle aussitôt son benjamin, Hussein, six ans. Il lui demande alors de m’expliquer comment on prépare une cigarette de haschich. Le chérubin s’exécute en gesticulant de ses petites mains. « On prend le haschich, on l’émiette, on l’ajoute au tabac et on enroule tout. Puis on le fume comme ça », termine-t-il, en portant ses deux petits doigts collés à la bouche.

Khalil dit que son fils a appris cela dans la rue, car, selon lui, beaucoup de personnes dans le camp se droguent à un très jeune âge. Même s’il se réjouit que ses enfants ne soient pas tombés dans les affres des stupéfiants, il n’en demeure pas moins inquiet pour sa progéniture en raison de la promiscuité dans le quartier. Ce père de famille ne rêve que d’une seule chose : quitter l’enfer de Chatila avant que ses enfants ne succombent aux sirènes des paradis artificiels.


À côté de son père, le petit Hussein explique comment préparer une cigarette de haschich. À Chatila, beaucoup d’enfants se droguent.
À côté de son père, le petit Hussein explique comment préparer une cigarette de haschich. À Chatila, beaucoup d’enfants se droguent. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Roxane, baba et mama

10 novembre 2010

Roxane Caron avec ses « parents » palestiniens. - Photo : Roxane Caron
Roxane Caron avec ses « parents » palestiniens. - Photo : Roxane Caron



Roxane Caron, 37 ans, n’a pas eu une adolescence avec un keffieh (foulard palestinien) autour du cou. Elle n’a donc pas eu très tôt une sensibilité particulière pour la cause palestinienne, jusqu’à ce qu’elle décide, à la recommandation d’un de ses enseignants, de consacrer son mémoire de maîtrise en service social aux réfugiés palestiniens du Liban.

En 2006, juste avant l’offensive israélienne au Liban, cette fille de Québec a passé six mois dans le camp de Bourj El-Barajneh, dans la banlieue sud de Beyrouth. Trois ans plus tard, en septembre 2009, elle est revenue dans le même camp pour poursuivre sa recherche dans le cadre de sa thèse de doctorat en sciences humaines appliquées. Son projet porte sur l'exil prolongé des Palestiniens du Liban et principalement sur l'expérience d'exil des femmes réfugiées palestiniennes de Bourj El-Barajneh.

Roxane habite jusqu’à ce jour dans ce camp, dans un petit appartement que lui a loué un couple de réfugiés, qu’elle appelle affectueusement baba et mama (papa et maman en arabe). Les liens qu’elle a tissés avec ces vieux Palestiniens sont tellement forts qu’elle en parle avec beaucoup d’émotion. Parfois avec des yeux mouillés, surtout quand elle évoque l’idée de les quitter un jour.

Une vendeuse de légumes et de fines herbes à Chatila. Dans le camp, les femmes, veuves ou dont le mari est handicapé, doivent subvenir seules aux besoins de la famille.
Une vendeuse de légumes et de fines herbes à Chatila. Dans le camp, des femmes, veuves ou dont le mari est handicapé, doivent subvenir seules aux besoins de la famille. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Pendant une année, cette étudiante de l’Université de Montréal a rencontré une quarantaine de réfugiées et a enregistré des dizaines d’heures d’entrevues pour les besoins de son travail de recherche. Elle s’affaire présentement à disséquer les nombreux témoignages, avant d’entamer le travail de rédaction, probablement à la fin de l’hiver, au Québec.

Il est donc tôt pour demander à cette doctorante, toute en nuances, de résumer son expérience dans le camp. Rigueur scientifique oblige. Elle en conclut toutefois qu’il est erroné de confiner la Palestinienne dans les clichés de femme opprimée et de femme combattante. Il y a tout un monde entre les deux, me dit-elle. Il y a la réfugiée qui se soucie de l’avenir de ses enfants, la jeune fille coquette et amoureuse, la Palestinienne révoltée par ses conditions de vie et qui rêve de retourner dans la terre de ses ancêtres, la femme pourvoyeuse et débrouillarde, etc.

Cette femme est une Égyptienne qui vit seule à Chatila, dans le plus grand dénuement. Son mari, un réfugié palestinien, est décédé.
Cette femme est une Égyptienne qui vit seule à Chatila, dans le plus grand dénuement. Son mari, un réfugié palestinien, est décédé. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Joyeux Noël Roxane!

Roxane retient aussi l’admirable générosité des réfugiés, qui, en dépit de leur dénuement, font preuve d’une hospitalité proverbiale. « Quand j’ai beaucoup de travail et que je reste enfermée dans mon appartement pendant un ou deux jours, baba et mama viennent vite s’enquérir de mon état avec, bien sûr, un plat entre les mains », raconte-t-elle.

La jeune Québécoise s’est également liée d’amitié avec d’autres familles de Bourj El-Barajneh, qu’elle compte d’ailleurs visiter prochainement à l’occasion de la fête de l’Aïd. Ce faisant, elle s’adapte aux us et coutumes locaux. Et ses amis palestiniens le lui rendent bien. « À la fin de l’année passée, se rappelle-t-elle, baba et mama sont venus taper à ma porte, vêtus de leurs plus beaux habits, pour me souhaiter joyeux Noël et m'offrir des friandises ». Émouvant témoignage d’amour que Roxane n’est pas près d’oublier.

Baba et mama, anciens employés dans une chocolaterie, ont des enfants qui vivent au camp et d’autres à l’étranger, ainsi qu’une fille, Meriem, qui se trouve à Gaza. Quand Roxane assiste à des conversations téléphoniques entre ses « parents » palestiniens et Meriem, mama n’hésite pas à lui passer le combiné et lui dire : « Tiens, parle à ta sœur ».

L’expérience humaine est intensément forte. Roxane, qui côtoie depuis plus d’une année la misère dans le camp, dit être chanceuse d’être née au Canada et se rend compte à quel point un document, le passeport, peut faire la différence entre sa vie et celle d’un réfugié dont le seul tort est d’être né dans un camp. Elle est tiraillée par un profond sentiment d’impuissance devant la détresse qu’elle rencontre à chaque coin de rue de Bourj El-Barajneh.

Roxane rentrera bientôt au Québec, mais elle ne sait pas encore de quoi sera fait son avenir. Un postdoctorat n’est pas écarté et, le cas échéant, c’est évidemment à Bourj El-Barajneh qu’elle reviendrait pour poursuivre ses recherches. L’idée d’aller en Haïti l’intéresse aussi. Mais peu importe où elle se trouvera, elle promet de ne jamais oublier baba et mama, qu’elle compte visiter régulièrement. Avec plein de chocolat, dont ils raffolent.


À Chatila, les femmes, notamment celles qui sont âgées, sortent souvent dans les ruelles pour socialiser.
À Chatila, les femmes, notamment celles qui sont âgées, sortent souvent dans les ruelles pour socialiser. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Voix discordantes

8 novembre 2010
Wissam dans son petit café à Chatila
Wissam dans son petit café à Chatila - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou


Un après-midi de novembre à Chatila. Un soleil radieux inonde le camp, dardant ses rayons sur les toits des maisons hérissés d’antennes paraboliques et de petites citernes. Appareil photo en bandoulière, je me perds dans le labyrinthe du camp pour immortaliser quelques instants de vie des réfugiés palestiniens.

Wissam, qui gère un estaminet dans l’une de ces ruelles méandreuses, m’interpelle et m’invite à entrer. On avait échangé furtivement quelques propos vendredi à mon passage dans le coin, mais ici les vraies discussions se font autour d’un café, d’un thé et d’une chicha fumante. « Saveur de pomme et de Red Bull », me dit-il, en me tendant le tuyau du narguilé.


Un quartier du camp de Chatila
Un quartier du camp de Chatila - Photo : Ahmed Kouaou


C’est presque la fin de la journée, Wissam, la trentaine bien entamée, s’affale sur un divan et, les effluves de la boisson énergisante aidant, se lance dans une logorrhée sans fin. Mais très rapidement, je m’aperçois que mon interlocuteur n'avait pas l'intention d'égrener un chapelet de complaintes sur sa condition de réfugié. Il n’en fut rien. Ou presque.

Électricien de formation, ce jeune homme au sourire constamment accroché aux lèvres, vit entre Chatila et la Russie, où il travaille dans une compagnie « florissante » appartenant à un Palestinien. Même s’il convient que la situation des réfugiés est déplorable, il se garde de céder à la fatalité. « Les Palestiniens sont, en partie, responsables de leur sort et il leur appartient de faire changer les choses ». Comment? « En allant travailler, en tentant de sortir du camp pour avoir une vie décente », réplique-t-il. Selon lui, il est faux de dire que les réfugiés n’ont jamais eu droit à la propriété. « Peu de temps avant la mort de Rafic Hariri [premier ministre du Liban tué lors d’un attentat à Beyrouth, en 2005], les Palestiniens pouvaient acheter des maisons à l’extérieur des camps ». Acheter avec quoi? « Ceux qui ont eu les moyens de construire ici dans le camp, étage après étage, ils auraient pu le faire ailleurs aussi », pense-t-il.

Wissam refuse de s’abandonner à la résignation et à la victimisation. Il est convaincu que la réussite est au prix de la persévérance et du travail, tout en reconnaissant que les réfugiés ont beaucoup d’écueils à surmonter pour y parvenir. Il en veut pour preuve la « success story » de son patron, un enfant du camp qui, selon lui, roule carrosse et possède une dizaine d’avions.

Le droit au retour en Palestine? Wissam en rêve comme tous les réfugiés, mais il n’est pas certain de s’installer durablement dans la terre de ses ancêtres advenant la reconnaissance d’un État palestinien. « J’irais peut-être là-bas pour des vacances avec le sentiment de rentrer dans mon propre pays, mais je ne suis pas sûr que je vais y vivre constamment », confesse-t-il. « Si on arrive à avoir un État palestinien, nous risquons de nous entretuer », ajoute-t-il, en référence aux clivages qui minent la classe politique palestinienne. Wissam souligne que cette division est perceptible au sein même de Chatila, où différentes organisations politiques palestiniennes tentent de prendre le contrôle du camp, sans vraiment se soucier de la vie difficile des gens qui y vivent, d’après lui.





Un enfant sur le toit d'une maison
Un enfant sur le toit d'une maison - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou



Mohamed Khatib, dont je vous ai parlé dans mon dernier blogue, partage en partie le point de vue de Wissam. Il croit que les jeunes Palestiniens se lamentent trop en disant qu’il n’y a pas de travail pour eux. « Non, il y a du travail, mais ils sont exigeants. Ils veulent tous être des présidents. Ils doivent se retrousser les manches au lieu de jouer aux cartes », tonne cet ancien médecin de l’UNRWA, qui exerçait à Chatila et qui vit depuis plusieurs années en dehors du camp. Il a obtenu la citoyenneté libanaise en 1996, « par pur hasard, à une période où le gouvernement libanais avait décidé de naturaliser les habitants de certains secteurs », précise-t-il.

« Mes parents étaient pauvres, mais moi et mon frère avons fait l’université. Je travaillais en même temps que j’étudiais », confie le Dr Khatib. Il ne comprend pas, par exemple, pourquoi les jeunes réfugiés se marient, alors qu’ils se plaignent de pauvreté. « Il est tout de même légitime pour un homme de 30-40 ans de vouloir fonder une famille », lui dis-je. « Certes, mais avec quoi va-t-il nourrir ses enfants? », me demande-t-il.

Regards lucides ou critiques faciles de personnes vivant dans un certain confort? Quoi qu’il en soit, Wissam et le Dr Khatib ne sont pas les seuls à avoir pareilles opinions à Chatila.

Vue générale du camp de Chatila
Vue générale du camp de Chatila - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Au musée de la mémoire

7 novembre 2010
Mohamed Khatib dans son musée
Mohamed Khatib dans son musée - Photo: Radio-Canada/Ahmed Kouaou

C’est sous l’éclairage chancelant de quelques bougies que nous reçoit, samedi, Mohamed Khatib dans son musée des souvenirs, à Chatila. Le local est situé sur un sentier étriqué de près d’un mètre de largeur, seul espace qui sépare deux édifices anarchiques qui se regardent en chiens de faïence.

Il est près de 19 h. Soudain, le camp plonge dans le noir. L’électricité vient d’être coupée, mais aucun autour de nous ne semble s’en émouvoir. Les interruptions de courant sont tellement fréquentes ici depuis des décennies que personne ne bronche quand elles surgissent. Pour les photos et le tournage, il faut donc revenir le lendemain, faute de lumière. Mais pas question de rebrousser chemin. M. Khatib, un sexagénaire au visage lumineux et grand passionné de la culture, est tellement attachant qu’on ne se lasse pas de boire ses paroles.


Mohamed Khatib montre une vieille robe traditionnelle palestinienne.
Mohamed Khatib montre une vieille robe traditionnelle palestinienne. Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou


Ancien médecin de l’UNRWA - l’agence de l’ONU qui gère les camps de réfugiés – il vient de rentrer d’Espagne où il a terminé un contrat de quelques mois. C’est dans ce pays qu’il a effectué ses études de médecine dans les années 70.

M. Khatib est un livre ouvert. Affable et intarissable, il nous raconte que l’idée d’ouvrir ce musée lui est venue depuis quelques années pour contribuer à la préservation de la culture palestinienne. « Les premières pièces de collection m’ont été données par une vieille réfugiée du camp. Je lui ai demandé si elle avait de vieux objets de son village palestinien et elle m’a ramené deux verres. J’ai proposé de la payer et elle m’a dit : "Vous savez, le patrimoine palestinien n’appartient pas à une seule personne, mais à tous les Palestiniens." », se rappelle M. Khatib.

Le musée compte aujourd’hui plus de 900 pièces, une foultitude d’anciens objets de cuisine, d’instruments de travail agricole, de vêtements traditionnels et autres articles disparates. Autant de témoins des scènes de vie quotidienne des Palestiniens avant l’exode qui a suivi la guerre arabo-israélienne de 1948. On y trouve aussi des objets évoquant d’autres tragédies, comme cette vieille hache qui a servi pendant le massacre de Sabra et Chatila, en 1982.

 Cette hache a été utilisée lors du massacre de Sabra et Chatila en 1982
Cette hache a été utilisée lors du massacre de Sabra et Chatila en 1982- Photo: Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Lorsque nous lui demandons quel objet il préférait dans sa vaste collection, il s’esclaffe avant de nous répondre : « Mon préféré, c’est toujours le plus récent ». Et le dernier article arrivé au musée, qu’il a reçu d’un ancien réfugié, est une espèce d’écrin dans lequel se trouve une vieille clé, celle d’une vieille maison palestinienne. La clé est un symbole très fort chez les réfugiés palestiniens, qui ont tous gardé la leur, croyant que leur départ était temporaire. Plus de 60 ans plus tard, ce bout de métal représente dans l’imaginaire collectif le retour tant espéré en terre palestinienne.

Clé d'une vieille maison palestinienne
Clé d'une vieille maison palestinienne - Photo: Radio-Canada/Ahmed Kouaou

À part l’aide modeste de certains amis et proches, M. Khatib a tout bâti de ses propres moyens, sans aucune contribution significative, gouvernementale ou autre. En plus d’acheter certains articles, il doit entretenir le local qui lui sert de musée. « Je n’ai plus d’enfants [il en a perdu deux pendant la guerre civile au Liban], alors je me consacre entièrement à ce musée », dit-il.

Al-Hakim (le docteur), comme on le surnomme à Chatila, explique que son initiative est d’abord une façon de dire aux réfugiés palestiniens, notamment aux jeunes, que « même s’ils sont spoliés de leurs terres et de leur pays, ils ont une culture et un patrimoine d’où ils doivent puiser fierté et dignité ». Mais il ajoute que sa démarche s’inscrit aussi dans un cadre plus large, celui de l’humanité tout entière dont les Palestiniens font évidemment partie. M. Khatib affirme que son rêve ultime est d’ouvrir un musée de l’humanité, où tous les pays de la planète seraient représentés.

Féru de littérature et d’histoire, il a aussi à son actif deux mémoires inédits, dont un sur le massacre de Sabra et Chatila. Dans le local qui lui sert aujourd’hui de musée, M. Khatib animait jadis différents débats, littéraires entre autres. Avide de lecture et d’apprentissages, il a appris tout seul la langue française « à l’aide d’un dictionnaire et d’une cassette », me dit-il dans un français laborieux, qu’il dit pouvoir améliorer rapidement s’il pouvait le pratiquer fréquemment. C’est d’ailleurs avec des mots empruntés à la langue de Molière qu’il nous a souhaité une belle soirée. Sacré personnage!


Des outils utilisés par les Palestiniens pour travailler leur terre.
Des outils utilisés par les Palestiniens pour travailler leur terre. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou