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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Au revoir Chatila!

20 novembre 2010
Vue générale sur le camp de Chatila, dans la banlieue de Beyrouth
Vue générale sur le camp de Chatila, dans la banlieue de Beyrouth. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Il y avait d’abord de la méfiance à notre arrivée à Chatila. Les réfugiés palestiniens nous l’avaient dit d’emblée : « Nous sommes fatigués des délégations de journalistes et d’officiels qui viennent ici en safari pour nous prendre en photo comme des animaux ».

Affligeant constat de gens désillusionnés et désabusés par les promesses non tenues, les solidarités mal assumées et les amitiés de circonstance. L’exercice était donc difficile, mais il fallait expliquer longuement à nos hôtes la nature de notre mandat. Préciser surtout que notre travail consistait seulement à rendre compte de leur situation et non pas à changer leur sort.

Au fil des jours, les réfugiés se sont habitués à nous voir quotidiennement dans le camp et, progressivement, ont consenti à répondre à nos questions et ont accepté que notre caméra et nos appareils photo soient dirigés vers eux. Avec le temps, les langues se sont déliées, puis ce fut l’immense générosité.

Ali, un jeune commerçant de Chatila, avec sa petite fille.
Ali, un jeune commerçant de Chatila, avec sa petite fille. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

D’abord, la générosité dans le témoignage. En raison certainement de leur parcours tumultueux, les Palestiniens ont développé une impressionnante facilité à parler et à raconter leur malheur, seul moyen pour tenir tête à un présent rigoureux, exorciser un passé douloureux et appréhender un futur incertain. L’oralité chez les réfugiés est un vecteur important à travers lequel se transmettent, de génération en génération, les souvenirs d’une terre spoliée, les espoirs d’un pays retrouvé et la nécessité d’une lutte renouvelée.

Subtils et intarissables orateurs, les réfugiés de Chatila nous ont parlé abondamment de leur vie précaire, de leur pauvreté, de la promiscuité, des conditions d’hygiène déplorables et des multiples maladies qui les accablent. Triste sort que celui de cette mère de famille, Fatma, dont le mari, sans travail, souffre du cancer du foie et les enfants, d’asthme et de maladies cardiaques. Elle ne sait plus quoi faire de son modeste salaire : acheter des médicaments, rembourser ses dettes ou nourrir sa famille?

Les personnes que nous avons rencontrées ont parlé aussi de leurs amours impossibles, des guerres qui ont ravagé le camp et des stigmates qu’elles leur ont laissés, du travail, des droits et des services publics qui leur sont interdits, de leur désolant statut d’apatrides, de leur désir ardent de vivre en Palestine, etc.

À 73 ans, Abou Mohamed travaille encore dans la construction pour subvenir aux besoins de sa famille.
À 73 ans, Abou Mohamed travaille encore dans la construction pour subvenir aux besoins de sa famille. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

De leurs propos ressortent par ailleurs un florilège d’attentes et une formidable diversité d’opinions. Il y a, par exemple, l’inébranlable optimisme d’Abou Mohamed, qui, à 73 ans, croit dur comme fer à un retour prochain en terre palestinienne et se dit prêt à combattre, armes à la main, pour la libération de son pays. Il y a aussi l’impitoyable remise en question de Mustapha, qui, irrité par la dispersion des rangs et la « perte de crédibilité » des organisations politiques palestiniennes, n’hésite pas à souhaiter « longue vie à Ariel Sharon ». Youssef, un handicapé des guerres successives, lui, ne rêve que d’un visa pour vivre avec sa famille sous un ciel plus clément. Il prédit des guerres intestines dans un éventuel État palestinien.

Mais au-delà de tous ces témoignages poignants et généreux, nous avons connu la grande hospitalité des réfugiés palestiniens. Combien de fois, des portes, derrière lesquelles se cachent pourtant d’insondables misères, nous ont été ouvertes pour nous proposer de partager un déjeuner, de siroter un café ou tout simplement de nous reposer après avoir usé nos semelles dans les ruelles infâmes.

Ali, 18 ans, est un jeune réfugié palestinien de Chatila. Il ne sait ni lire ni écrire et n'a aucune idée de quoi son avenir sera fait.
Ali, 18 ans, est un jeune réfugié palestinien de Chatila. Il ne sait ni lire ni écrire et n'a aucune idée de quoi son avenir sera fait. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Comment oublier l’infinie gentillesse d’Ali, ce jeune colosse au cœur d’artichaut, qui aimait tant nous aider et nous servir de guide dans le labyrinthe du camp, tout en s’entêtant à refuser une contrepartie pécuniaire. Que dire de l’autre Ali, le commerçant à la vocation d’acteur ratée, qui nous a énormément facilité le contact avec les gens, essentiellement avec ses clients, qu’il a convaincus de nous parler. Ou encore Ahmad, ce quadragénaire au visage buriné par les épreuves et les conflits répétés et dont la disponibilité n’a d’égale que son amabilité.

Nous quittons Chatila avec le sentiment d’avoir côtoyé, plus de deux semaines durant, des gens de cœur. Des personnes démunies, mais dignes. Des réfugiés qui, las de tricoter des illusions, se contentent de composer avec l’âpreté du quotidien avec un sens remarquable de la débrouille.

Certes, nous n’avons pas eu le temps de prendre toute la mesure du dénuement des réfugiés palestiniens, mais nous vous donnons rendez-vous pour vous montrer des fragments significatifs de la vie à Chatila dans notre webdocumentaire, qui sera mis en ligne bientôt.

Gens de Chatila, merci!

 Des câbles d'électricité et des tuyaux d'eau se côtoient dangereusement dans les rues de Chatila. Plusieurs personnes y sont mortes, électrocutées.
Des câbles d'électricité et des tuyaux d'eau se côtoient dangereusement dans les rues de Chatila. Plusieurs personnes y sont mortes, électrocutées. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada