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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Le coeur n'est pas à la fête

16 novembre 2010
Les soeurs Selmia (à droite) et Hania (au centre) se recueillent sur la tombe de leurs proches.
Les soeurs Selmia (à droite) et Hania (au centre) se recueillent sur la tombe de leurs proches. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Il est 6 h du matin. Une timide lueur caresse les maisons encore somnolentes de Chatila. La cacophonie des scooters et des petits ateliers cède à un calme inhabituel, mais les ruelles grouillent déjà de monde. Des processions de familles se succèdent, le pas résolu, affluant vers la même direction : le cimetière, situé à la lisière du camp.

C’est la fête de l’Aïd ce mardi. Et en pareille circonstance, les Palestiniens commencent très tôt leur journée en allant se recueillir sur les tombes de leurs proches.

À 6 h 30, quand les sœurs Hania et Selmia arrivent au cimetière, celui-ci est déjà bondé de monde. À l’entrée, des vendeurs de fleurs et quelques mendiantes accueillent les visiteurs matinaux. À l’intérieur, de nombreuses personnes, des femmes notamment, s'affairent à la recherche d’une ou de plusieurs sépultures. Ici, en plus de la mort naturelle des leurs, beaucoup de Palestiniens vivent encore avec le chagrin de la perte tragique d’un ou de plusieurs membres de la famille dans l’un des nombreux drames qui ont frappé Chatila.

Les mains ouvertes, Hania et Selmia récitent des versets coraniques et observent, le visage grave, quelques moments de silence devant une tombe. Elles ont perdu leur frère et leur sœur pendant la guerre des camps de 1985-1986. Le mouvement chiite Amal avait alors effectué des descentes sanglantes dans le camp. Hania a aussi perdu son mari lors de l’offensive israélienne à Beyrouth, en 2006. Il revenait du Danemark avec la promesse d’un prochain regroupement familial, puisqu’il s’apprêtait à obtenir ses papiers de résident.

Ahmad récite quelques versets coraniques devant la tombe de son oncle, tué en 1975, au début de la guerre civile au Liban.
Ahmad récite quelques versets coraniques devant la tombe de son oncle, tué en 1975, au début de la guerre civile au Liban. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

À peine les deux sœurs parties, voici qu'arrive Ahmad, un homme de 42 ans au parcours cauchemardesque, que j’avais rencontré auparavant. Il s’agenouille d’abord devant la tombe de son oncle, tué en 1975, au début de la guerre civile au Liban. Puis, il se met à chercher, parmi la foule, la tombe de son frère Djamel, fauché à la fleur de l’âge durant la guerre des camps. Le rituel est le même : il faut débarrasser la sépulture des feuilles mortes, la fleurir et psalmodier quelques sourates.

Retour au camp en compagnie d’Ahmad pour visiter le mausolée du massacre de Sabra et Chatila de 1982. Il a été à l’origine du recensement des victimes de cette tuerie, qui a fait plus de 500 morts, selon lui. Son frère Ali a été enterré dans cet endroit. Il a laissé derrière lui trois filles. Ahmad a dû épouser par la suite la femme de son frère avec laquelle il a eu d’autres enfants. Promis à une belle carrière sportive et plein d’ambitions artistiques, il a renoncé à ses rêves et à son amour de jeunesse pour gérer un douloureux héritage familial.

Ahmad reconnaît sur des photos certaines victimes du massacre de Sabra et Chatila. Il venait de quitter les lieux lorsque les événements se sont produits.
Ahmad reconnaît sur des photos certaines victimes du massacre de Sabra et Chatila. Il venait de quitter les lieux lorsque les événements se sont produits. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

À quelques encablures de ce monument funéraire se trouve la fosse commune dans laquelle ont été enterrées à la hâte les victimes de cette hécatombe. Un terrain vague au milieu duquel a été bâtie une stèle dédiée à la lutte contre l’oubli. Seuls une délégation russe et quelques visiteurs sont passés par là aujourd’hui, me dit le gardien des lieux. Ahmad parcourt de sa main l’une des photos prises après le massacre et nomme presque tous ceux qui y figurent. Il était là 10 minutes auparavant. Il avait alors 13 ans et a eu la vie sauve grâce à l’avertissement d’un habitant du camp. « Je les ai vus, les Israéliens et leurs complices tirer sur nous. Ariel Sharon était là, je l’ai vu », ne cesse de répéter ce quadragénaire à la vie tourmentée.

Même s’il a échappé au massacre de 1982, Ahmad vit aujourd’hui avec les stigmates d’une horreur répétée à Chatila. Il a été atteint de plusieurs balles durant les autres affrontements qui ont eu lieu dans le camp. Invalide à 65 %, selon un document médical qu’il arbore, il est au chômage, en raison de son incapacité à trouver un travail qui n’exige pas de grands efforts physiques.


Des filles de Chatila jouent sur une balançoire aménagée devant une maison détruite pendant la guerre civile au Liban.
Des filles de Chatila jouent sur une balançoire aménagée devant une maison détruite pendant la guerre civile au Liban. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

D’un témoignage bouleversant à un autre, j’oublie presque que c’est l’Aïd à Chatila. Seuls quelques enfants, ceux qui ont eu la chance d’avoir des habits neufs et quelques jouets, s’agitent dans les ruelles pour donner à cette fête musulmane quelques notes de gaieté. D’autres, tout contents d’avoir quelques livres libanaises, investissent l’aire de jeu aménagée pour la circonstance à l’entrée du camp. Plus loin, à l’entrée d’une mosquée, un quidam m’interpelle et m’invite à entrer. On y distribue bruyamment quelques morceaux de viande à des veuves et à des familles démunies. C’est un homme aisé du camp qui en fait don à l’occasion de l’Aïd, me dit-on. Une jeune mère, ravie d’avoir obtenu sa modeste part, quitte précipitamment les lieux. À la maison l’attendent un mari cancéreux et quatre enfants, dont trois souffrent d’asthme et de maladies cardiaques.