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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Voix discordantes

8 novembre 2010
Wissam dans son petit café à Chatila
Wissam dans son petit café à Chatila - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou


Un après-midi de novembre à Chatila. Un soleil radieux inonde le camp, dardant ses rayons sur les toits des maisons hérissés d’antennes paraboliques et de petites citernes. Appareil photo en bandoulière, je me perds dans le labyrinthe du camp pour immortaliser quelques instants de vie des réfugiés palestiniens.

Wissam, qui gère un estaminet dans l’une de ces ruelles méandreuses, m’interpelle et m’invite à entrer. On avait échangé furtivement quelques propos vendredi à mon passage dans le coin, mais ici les vraies discussions se font autour d’un café, d’un thé et d’une chicha fumante. « Saveur de pomme et de Red Bull », me dit-il, en me tendant le tuyau du narguilé.


Un quartier du camp de Chatila
Un quartier du camp de Chatila - Photo : Ahmed Kouaou


C’est presque la fin de la journée, Wissam, la trentaine bien entamée, s’affale sur un divan et, les effluves de la boisson énergisante aidant, se lance dans une logorrhée sans fin. Mais très rapidement, je m’aperçois que mon interlocuteur n'avait pas l'intention d'égrener un chapelet de complaintes sur sa condition de réfugié. Il n’en fut rien. Ou presque.

Électricien de formation, ce jeune homme au sourire constamment accroché aux lèvres, vit entre Chatila et la Russie, où il travaille dans une compagnie « florissante » appartenant à un Palestinien. Même s’il convient que la situation des réfugiés est déplorable, il se garde de céder à la fatalité. « Les Palestiniens sont, en partie, responsables de leur sort et il leur appartient de faire changer les choses ». Comment? « En allant travailler, en tentant de sortir du camp pour avoir une vie décente », réplique-t-il. Selon lui, il est faux de dire que les réfugiés n’ont jamais eu droit à la propriété. « Peu de temps avant la mort de Rafic Hariri [premier ministre du Liban tué lors d’un attentat à Beyrouth, en 2005], les Palestiniens pouvaient acheter des maisons à l’extérieur des camps ». Acheter avec quoi? « Ceux qui ont eu les moyens de construire ici dans le camp, étage après étage, ils auraient pu le faire ailleurs aussi », pense-t-il.

Wissam refuse de s’abandonner à la résignation et à la victimisation. Il est convaincu que la réussite est au prix de la persévérance et du travail, tout en reconnaissant que les réfugiés ont beaucoup d’écueils à surmonter pour y parvenir. Il en veut pour preuve la « success story » de son patron, un enfant du camp qui, selon lui, roule carrosse et possède une dizaine d’avions.

Le droit au retour en Palestine? Wissam en rêve comme tous les réfugiés, mais il n’est pas certain de s’installer durablement dans la terre de ses ancêtres advenant la reconnaissance d’un État palestinien. « J’irais peut-être là-bas pour des vacances avec le sentiment de rentrer dans mon propre pays, mais je ne suis pas sûr que je vais y vivre constamment », confesse-t-il. « Si on arrive à avoir un État palestinien, nous risquons de nous entretuer », ajoute-t-il, en référence aux clivages qui minent la classe politique palestinienne. Wissam souligne que cette division est perceptible au sein même de Chatila, où différentes organisations politiques palestiniennes tentent de prendre le contrôle du camp, sans vraiment se soucier de la vie difficile des gens qui y vivent, d’après lui.





Un enfant sur le toit d'une maison
Un enfant sur le toit d'une maison - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou



Mohamed Khatib, dont je vous ai parlé dans mon dernier blogue, partage en partie le point de vue de Wissam. Il croit que les jeunes Palestiniens se lamentent trop en disant qu’il n’y a pas de travail pour eux. « Non, il y a du travail, mais ils sont exigeants. Ils veulent tous être des présidents. Ils doivent se retrousser les manches au lieu de jouer aux cartes », tonne cet ancien médecin de l’UNRWA, qui exerçait à Chatila et qui vit depuis plusieurs années en dehors du camp. Il a obtenu la citoyenneté libanaise en 1996, « par pur hasard, à une période où le gouvernement libanais avait décidé de naturaliser les habitants de certains secteurs », précise-t-il.

« Mes parents étaient pauvres, mais moi et mon frère avons fait l’université. Je travaillais en même temps que j’étudiais », confie le Dr Khatib. Il ne comprend pas, par exemple, pourquoi les jeunes réfugiés se marient, alors qu’ils se plaignent de pauvreté. « Il est tout de même légitime pour un homme de 30-40 ans de vouloir fonder une famille », lui dis-je. « Certes, mais avec quoi va-t-il nourrir ses enfants? », me demande-t-il.

Regards lucides ou critiques faciles de personnes vivant dans un certain confort? Quoi qu’il en soit, Wissam et le Dr Khatib ne sont pas les seuls à avoir pareilles opinions à Chatila.

Vue générale du camp de Chatila
Vue générale du camp de Chatila - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou