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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Au musée de la mémoire

7 novembre 2010
Mohamed Khatib dans son musée
Mohamed Khatib dans son musée - Photo: Radio-Canada/Ahmed Kouaou

C’est sous l’éclairage chancelant de quelques bougies que nous reçoit, samedi, Mohamed Khatib dans son musée des souvenirs, à Chatila. Le local est situé sur un sentier étriqué de près d’un mètre de largeur, seul espace qui sépare deux édifices anarchiques qui se regardent en chiens de faïence.

Il est près de 19 h. Soudain, le camp plonge dans le noir. L’électricité vient d’être coupée, mais aucun autour de nous ne semble s’en émouvoir. Les interruptions de courant sont tellement fréquentes ici depuis des décennies que personne ne bronche quand elles surgissent. Pour les photos et le tournage, il faut donc revenir le lendemain, faute de lumière. Mais pas question de rebrousser chemin. M. Khatib, un sexagénaire au visage lumineux et grand passionné de la culture, est tellement attachant qu’on ne se lasse pas de boire ses paroles.


Mohamed Khatib montre une vieille robe traditionnelle palestinienne.
Mohamed Khatib montre une vieille robe traditionnelle palestinienne. Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou


Ancien médecin de l’UNRWA - l’agence de l’ONU qui gère les camps de réfugiés – il vient de rentrer d’Espagne où il a terminé un contrat de quelques mois. C’est dans ce pays qu’il a effectué ses études de médecine dans les années 70.

M. Khatib est un livre ouvert. Affable et intarissable, il nous raconte que l’idée d’ouvrir ce musée lui est venue depuis quelques années pour contribuer à la préservation de la culture palestinienne. « Les premières pièces de collection m’ont été données par une vieille réfugiée du camp. Je lui ai demandé si elle avait de vieux objets de son village palestinien et elle m’a ramené deux verres. J’ai proposé de la payer et elle m’a dit : "Vous savez, le patrimoine palestinien n’appartient pas à une seule personne, mais à tous les Palestiniens." », se rappelle M. Khatib.

Le musée compte aujourd’hui plus de 900 pièces, une foultitude d’anciens objets de cuisine, d’instruments de travail agricole, de vêtements traditionnels et autres articles disparates. Autant de témoins des scènes de vie quotidienne des Palestiniens avant l’exode qui a suivi la guerre arabo-israélienne de 1948. On y trouve aussi des objets évoquant d’autres tragédies, comme cette vieille hache qui a servi pendant le massacre de Sabra et Chatila, en 1982.

 Cette hache a été utilisée lors du massacre de Sabra et Chatila en 1982
Cette hache a été utilisée lors du massacre de Sabra et Chatila en 1982- Photo: Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Lorsque nous lui demandons quel objet il préférait dans sa vaste collection, il s’esclaffe avant de nous répondre : « Mon préféré, c’est toujours le plus récent ». Et le dernier article arrivé au musée, qu’il a reçu d’un ancien réfugié, est une espèce d’écrin dans lequel se trouve une vieille clé, celle d’une vieille maison palestinienne. La clé est un symbole très fort chez les réfugiés palestiniens, qui ont tous gardé la leur, croyant que leur départ était temporaire. Plus de 60 ans plus tard, ce bout de métal représente dans l’imaginaire collectif le retour tant espéré en terre palestinienne.

Clé d'une vieille maison palestinienne
Clé d'une vieille maison palestinienne - Photo: Radio-Canada/Ahmed Kouaou

À part l’aide modeste de certains amis et proches, M. Khatib a tout bâti de ses propres moyens, sans aucune contribution significative, gouvernementale ou autre. En plus d’acheter certains articles, il doit entretenir le local qui lui sert de musée. « Je n’ai plus d’enfants [il en a perdu deux pendant la guerre civile au Liban], alors je me consacre entièrement à ce musée », dit-il.

Al-Hakim (le docteur), comme on le surnomme à Chatila, explique que son initiative est d’abord une façon de dire aux réfugiés palestiniens, notamment aux jeunes, que « même s’ils sont spoliés de leurs terres et de leur pays, ils ont une culture et un patrimoine d’où ils doivent puiser fierté et dignité ». Mais il ajoute que sa démarche s’inscrit aussi dans un cadre plus large, celui de l’humanité tout entière dont les Palestiniens font évidemment partie. M. Khatib affirme que son rêve ultime est d’ouvrir un musée de l’humanité, où tous les pays de la planète seraient représentés.

Féru de littérature et d’histoire, il a aussi à son actif deux mémoires inédits, dont un sur le massacre de Sabra et Chatila. Dans le local qui lui sert aujourd’hui de musée, M. Khatib animait jadis différents débats, littéraires entre autres. Avide de lecture et d’apprentissages, il a appris tout seul la langue française « à l’aide d’un dictionnaire et d’une cassette », me dit-il dans un français laborieux, qu’il dit pouvoir améliorer rapidement s’il pouvait le pratiquer fréquemment. C’est d’ailleurs avec des mots empruntés à la langue de Molière qu’il nous a souhaité une belle soirée. Sacré personnage!


Des outils utilisés par les Palestiniens pour travailler leur terre.
Des outils utilisés par les Palestiniens pour travailler leur terre. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou