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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Oum Mouslim, ou le visage de la détresse humaine

18 novembre 2010
Chaque fois que je passe par cette ruelle, elle est là, adossée à la porte cadenassée d’une maison inoccupée, une cigarette au bec, le regard perdu, secouant légèrement la tête comme pour donner le ton à son doux murmure.

Oum Mouslim, une Libanaise dans le camp de réfugiés de Chatila
Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Pas question de quitter Chatila sans parler à cette femme mystérieuse, dont le silence et la mine défaite, me dis-je, doivent cacher une profonde tristesse. Mais ce jour-là, elle n’est pas à sa place habituelle. « Vous cherchez Oum Mouslim? Elle est certainement partie au souk pour glaner quelques fruits et légumes », me lance de son balcon Abou Mohamed, un voisin. « Elle est très pauvre, me dit-il, et va souvent au marché pour tenter de trouver de quoi se mettre sous la dent ».

Oum Mouslim remplit une citerne, espérant avoir des habitants de l’immeuble quelques livres libanaises en contrepartie.
Oum Mouslim remplit une citerne, espérant avoir des habitants de l’immeuble quelques livres libanaises en contrepartie. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Une heure plus tard, je reviens au même endroit et j’aperçois enfin sa silhouette se faufilant, tel un fantôme, entre des citernes placées au rez-de-chaussée de l’immeuble. Oum Mouslim se charge de remplir ces réservoirs et, malgré une santé vacillante, porte des jerricanes d’eau jusqu’aux étages supérieurs dans l’espoir d’obtenir quelques sous en contrepartie.

Cette femme de 41 ans incarne, à elle seule, toute la détresse du camp. Elle a perdu assez jeune son mari diabétique, puis a tenté, veuve, d’élever ses trois enfants, avant qu’un autre drame vienne l’affliger. Sa fille de 21 ans s’est suicidée en se jetant du quatrième étage après une histoire d’amour impossible avec un cousin.

Oum Mouslim, une Libanaise dans le camp de réfugiés de Chatila
Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Oum Mouslim a aussi deux enfants, dont un handicapé. Ils sont tous les deux pris en charge dans un orphelinat de Beyrouth. « Je ne les ai pas vus depuis plus de dix ans », me confie cette mère éplorée.

Comme je suis curieux de connaître ses conditions de vie, Oum Mouslim m’invite à entrer dans sa bicoque de quelques mètres carrés, dépourvue d’électricité. J’en sors aussitôt, chassé par des odeurs pestilentielles et des nuées de moustiques. Mon hôte se moque de ma réaction et m’encourage à faire une autre tentative. Ce que je réussis. C’est le noir absolu et il m’est impossible de cadrer mes photos dans cette grotte ténébreuse. Je tâtonne tout de même en actionnant le flash. Et ce n’est qu’en sortant de ce gouffre que je découvre, sur l’écran de mon appareil photo, le délabrement avancé des murs et du plafond, lézardés et tapissés de poches d’eau. Crasseuse, la salle de bain ruisselle de partout. Difficile de croire qu’un être humain vit dans un tel endroit.

La salle de bain d’Oum Mouslim
La salle de bain d’Oum Mouslim. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

« J’irais vivre en Palestine »

Oum Mouslim m’apprend, à ma grande surprise, qu’elle n’est pas Palestinienne. Elle fait partie de ces Libanais qui, fuyant la cherté de la vie dans les grandes villes, n’ont d’autre choix que de s’installer dans les camps de réfugiés, où les loyers sont plus abordables.

Elle vit seule avec son malheur et passe le plus clair de son temps dehors avec son amie Amou Mustapha, une autre Libanaise au destin tragique. « Je n’ai pas de frères, de soeurs ou de parents, je n’ai rien. Ma belle famille? Elle ne cherche jamais à avoir des nouvelles. Je n’ai personne, sauf Dieu », se plaint-elle, le doigt pointé vers le ciel.

Oum Mouslim en compagnie de son amie Amou Mustapha avec laquelle elle passe le plus clair de son temps dehors.
Oum Mouslim en compagnie de son amie Amou Mustapha avec laquelle elle passe le plus clair de son temps dehors. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

En plus de la profonde détresse qui l’accable, Oum Mouslim souffre de plusieurs problèmes de santé, « notamment à la tête, aux pieds et à la hanche ». On le devine bien d’ailleurs à sa démarche boiteuse. Et comme si un drame ne suffisait pas, elle a été blessée à l’œil lors de la guerre des camps en 1985-86, quand le mouvement chiite libanais Amal avait pris d’assaut les camps de réfugiés palestiniens.

Terrible sort d’une femme qui se dit aujourd’hui plus palestinienne que libanaise. « Ce sont eux, les Palestiniens, qui prennent soin de moi ici au camp », affirme-t-elle, en se montrant reconnaissante envers les voisins qui tentent, chacun selon ses moyens, de l’aider en lui procurant vêtements et nourriture. « Si les Palestiniens retournent un jour dans leur pays, j’irais vivre avec eux là-bas. Ce sont eux ma famille », clame cette infortunée Libanaise, réfugiée dans son propre pays.