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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

La douleur d'un blessé de guerre

15 novembre 2010
Youssef en compagnie de sa fille et de sa femme.
Youssef en compagnie de sa fille et de sa femme. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Je le croyais muet ou aphone à mon arrivée à Chatila, quand il m’avait été brièvement présenté par un membre de l’instance locale chargée de gérer les affaires courantes du camp. Tête baissée et le regard emprisonné sous de larges lunettes noires, Youssef, un grand homme réservé, avait de la peine à prononcer quelques mots. « La situation n’est pas facile », s’est-il contenté de me dire, les trémolos dans la voix, presque en s’excusant de m’avoir adressé la parole.

Durant ma première semaine à Chatila, j’apercevais de temps en temps Youssef, claudiquant et traînant son désœuvrement dans les boyaux obscurs. Puis, un jour, je décide de lui parler. L'air timide, il acquiesce poliment à ma demande d’entrevue et ôte ses lunettes pour se présenter. J'ai immédiatement compris le sens de son geste : son œil gauche n’existe plus. Arraché, son précieux organe de la vue n’est plus qu’un trou béant qu’il se garde d’offrir aux regards.

Youssef, 42 ans, a été atteint de plusieurs balles lors de la guerre des camps qui a fait rage entre 1985 et 1986. Les affrontements sanglants opposaient les milices du mouvement chiite Amal à des Palestiniens, dont ceux de Chatila. Il était de retour de l’école quand sa maison a été bombardée. Deux de ses frères ont été tués sur le coup, tandis que d’autres membres de sa famille s’en sont sortis avec des blessures graves. En plus d’une balle qui lui a traversé l’œil, Youssef a été atteint au crâne, au bras, au genou et au niveau de la hanche. Son corps, criblé de balles, est parcouru par des cicatrices indélébiles.

Après avoir reçu les soins d’urgence dans le camp, il a été transporté dans un hôpital libanais, où il est resté plus de trois mois dans le coma. À son réveil, il raconte que des militants du mouvement Amal sont venus dans l’établissement de santé pour achever les patients palestiniens. « Ils jetaient les gens par la fenêtre », dit-il. Youssef affirme qu’il doit son salut à un militant du Parti progressiste socialiste, de Walid Joumblatt, qui l’aurait protégé des assaillants.


En raison de sa blessure au genou, il a du mal à marcher.
En raison de sa blessure au genou, il a du mal à marcher. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada


Commencent alors de longs voyages en Europe pour se faire soigner, avec l’aide d’organisations internationales. Youssef a passé différents séjours à Chypre, en Roumanie, en Pologne et en Espagne, où les balles ont été extraites de son corps. « En Pologne, se rappelle-t-il, une médecin a proposé de m’adopter, mais j’ai refusé ». Il est donc retourné au Liban, en 1989, où il a été détenu plus tard par des Syriens pendant 25 jours. L'armée syrienne était intervenue au pays du Cèdre depuis 1976, après le début de la guerre civile.
Ses deux frères ont été emprisonnés pendant trois ans, « pour le seul motif que nous sommes Palestiniens », explique-t-il.

Youssef a fini par revenir à Chatila, le camp qui l’a vu naître, après un passage à Nar Al-Bared. Il vit depuis dans la maison familiale, qui a été reconstruite. Incapable de fournir le moindre effort physique, il n’a jamais travaillé. Il a tenté de vendre des cigarettes dans la rue afin de subvenir aux besoins de sa famille, mais ses maux de tête incessants l’ont vite découragé. « Je suis incapable de travailler. Je ne peux même pas rester longtemps dehors, car j’ai du silicone sur ma tête. Je ne supporte ni la chaleur ni le froid. Je suis souvent endormi à la maison », confie-t-il.


Il a survécu à une balle au-dessus du front.
Il a survécu à une balle au-dessus du front. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Pauvre, mais digne

Aujourd’hui père de trois enfants, Youssef vit notamment de l’aide mensuelle de 100 $US que lui fournit une association locale d’aide aux blessés. Chaque trimestre, il perçoit aussi une somme de 50 $US ainsi que des produits alimentaires de l’UNRWA, l’agence des Nations unies qui gère les camps de réfugiés palestiniens.

Maigres revenus qui laissent peu de choix au père de famille. « Moi et ma femme avons de la dignité et ne mendions pas. Mais il y a des gens bien qui nous aident en argent, en vêtements, en nourriture, Dieu merci! », se réjouit-il. Endetté, il dit toutefois qu’il ne peut pas compter sur l’aide des autres et songe désormais à faire sortir de l’école ses garçons, de 9 et 10 ans, afin de les envoyer sur le marché du travail. « Je vais juste leur laisser le temps d’apprendre à lire et à écrire et je vais les envoyer ensuite travailler, comme mécanicien par exemple. Que voulez-vous que je fasse? », s’interroge-t-il. De toute manière, Youssef estime que ses enfants n’ont rien à apprendre à l’école, car « les enseignants ne leur apprennent rien. Ils sont là juste pour le salaire ».

Youssef avec son fils de 9 ans. Il compte mettre fin prochainement à sa scolarisation afin de l'envoyer sur le marché du travail.
Avec son fils de 9 ans. Il compte mettre fin prochainement à sa scolarisation afin de l'envoyer sur le marché du travail. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada


Mardi, c’est l’Aïd, une fête religieuse pendant laquelle les musulmans sacrifient traditionnellement un mouton. C’est aussi la fête des enfants, qui, à l’occasion, ont droit à des jouets, de nouveaux habits et de petits montants d’argent. Youssef, sans le sou, n’a rien à offrir à sa progéniture et ne sait pas comment passer l’Aïd. « Demain, je vais m’asseoir devant ma porte. Des âmes charitables passeront peut-être », espère cet homme à la douleur muette, mais combien profonde.