Radio-Canada - zone Nouvelles
Logo Radio-Canada

Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Grandir à Chatila

11 novembre 2010
Jeux de guerre dans la seule aire de jeu du camp de Chatila. Les garçons y sont souvent  nerveux et irritables.
Jeux de guerre dans la seule aire de jeu du camp de Chatila. Les garçons y sont souvent nerveux et irritables. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

« Ton identité, ton identité! », me crie un petit blondinet, haut comme trois pommes. Un bâton à la main en guise de fusil, il dresse son corps frêle sur mon passage comme pour simuler un barrage militaire. Le chérubin joue au soldat dans une sombre ruelle que se disputent dans un strident brouhaha voitures, scooters, marchands ambulants et des essaims de passants.

La ruelle est un espace vital dans le camp, où les maisons exiguës et entassées les unes sur les autres laissent passer peu d’air et n’offrent à leurs occupants que de rares interstices d’intimité. C’est là aussi que convergent toutes les oisivetés. À commencer par celles des enfants, dépourvus de tous moyens de distraction. Les venelles sombres et crasseuses demeurent les seuls lieux où ils expriment leur irrépressible désir de jouer, de courir, de gambader. D’être enfant.

Des enfants de Chatila pointent leur armes en bois, leurs seuls jouets.
Des enfants de Chatila pointent leur armes en bois, leurs seuls jouets. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Quand ils ne gazouillent pas dans la cour de l’école, les enfants de Chatila sont souvent dans la rue, courant derrière un ballon de soccer, pointant les uns contre les autres leurs armes en plastique ou flânant tout simplement en petites grappes.

La seule aire de jeu du camp se trouve au centre pour jeunes et enfants. Une simple surface plane à la lisière de laquelle est plantée une balançoire, qui ne garde aujourd’hui que ses points d’appui. Filles et garçons se partagent cet espace tantôt dans une joviale cordialité, tantôt dans une apparente agressivité. Les scènes de bagarres entre gamins sont très fréquentes, signe d’un énervement et d’une irritabilité à fleur de peau.

Un gamin fait des acrobaties sur la structure de la balançoire. À Chatila, c'est l'un des rares endroits où les enfants peuvent à jouer à autre chose que la guerre.
Un gamin fait des acrobaties sur la structure de la balançoire. À Chatila, c'est l'un des rares endroits où les enfants peuvent à jouer à autre chose que la guerre. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Abeid et les autres

Ce jour-là, Abeid était dans la cour et tous les enfants tournoyaient autour de lui. C’est l’enfant terrible du coin, le meneur, me dit Khalil, qui tient un petit café à l’entrée du centre. À 14 ans, ce gamin vit seul au camp, sans toit ni parents. Son père est en prison depuis six ans et sa mère l’aurait abandonné. Elle travaillerait en dehors de Chatila, monnayant son corps pour quelques livres libanaises, selon un habitant du camp.

Abeid, arme en bois en main, donne l'assaut. Il imite à perfection les scènes de combat.
Abeid, arme en bois en main, donne l'assaut. Il imite à perfection les scènes de combat. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Abeid rassemble ses « soldats » pour organiser une opération. Armés de planches de bois qui leur servent de fusils, les enfants écoutent les instructions grondeuses de leur chef, puis se séparent en deux groupes. Commence alors une indescriptible bataille dont seuls les initiés, comme les enfants de Chatila, connaissent le secret. La simulation est parfaite. Entre deux coups de feu, Abeid lance une pierre en guise de grenade et ordonne à ses hommes d’avancer. Sur le passage, il faut prendre soin des blessés et les transporter en lieu sûr. L’affrontement est sans merci. Puis, de petits bouts de chou s’ajoutent à la mêlée, apportant avec leurs éclats de rire une pointe de gaieté à la dramatique reconstitution en cours.

Quelques filles profitent de l’absence momentanée des garçons pour prendre possession de ce qui reste de la balançoire, tandis que d’autres, timides et en retrait, se contentent d’être les spectatrices passives de l’effervescence qui les entoure.

Les filles profitent de la balançoire pendant que les garçons s'adonnent à une bataille sans merci.
Les filles profitent de la balançoire pendant que les garçons s'adonnent à une bataille sans merci. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

À ma question de savoir comment il trouvait la situation des enfants au camp, Khalil, trois fois père, me fait un signe de la main pour m’inviter à patienter et appelle aussitôt son benjamin, Hussein, six ans. Il lui demande alors de m’expliquer comment on prépare une cigarette de haschich. Le chérubin s’exécute en gesticulant de ses petites mains. « On prend le haschich, on l’émiette, on l’ajoute au tabac et on enroule tout. Puis on le fume comme ça », termine-t-il, en portant ses deux petits doigts collés à la bouche.

Khalil dit que son fils a appris cela dans la rue, car, selon lui, beaucoup de personnes dans le camp se droguent à un très jeune âge. Même s’il se réjouit que ses enfants ne soient pas tombés dans les affres des stupéfiants, il n’en demeure pas moins inquiet pour sa progéniture en raison de la promiscuité dans le quartier. Ce père de famille ne rêve que d’une seule chose : quitter l’enfer de Chatila avant que ses enfants ne succombent aux sirènes des paradis artificiels.


À côté de son père, le petit Hussein explique comment préparer une cigarette de haschich. À Chatila, beaucoup d’enfants se droguent.
À côté de son père, le petit Hussein explique comment préparer une cigarette de haschich. À Chatila, beaucoup d’enfants se droguent. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada