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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Roxane, baba et mama

10 novembre 2010

Roxane Caron avec ses « parents » palestiniens. - Photo : Roxane Caron
Roxane Caron avec ses « parents » palestiniens. - Photo : Roxane Caron



Roxane Caron, 37 ans, n’a pas eu une adolescence avec un keffieh (foulard palestinien) autour du cou. Elle n’a donc pas eu très tôt une sensibilité particulière pour la cause palestinienne, jusqu’à ce qu’elle décide, à la recommandation d’un de ses enseignants, de consacrer son mémoire de maîtrise en service social aux réfugiés palestiniens du Liban.

En 2006, juste avant l’offensive israélienne au Liban, cette fille de Québec a passé six mois dans le camp de Bourj El-Barajneh, dans la banlieue sud de Beyrouth. Trois ans plus tard, en septembre 2009, elle est revenue dans le même camp pour poursuivre sa recherche dans le cadre de sa thèse de doctorat en sciences humaines appliquées. Son projet porte sur l'exil prolongé des Palestiniens du Liban et principalement sur l'expérience d'exil des femmes réfugiées palestiniennes de Bourj El-Barajneh.

Roxane habite jusqu’à ce jour dans ce camp, dans un petit appartement que lui a loué un couple de réfugiés, qu’elle appelle affectueusement baba et mama (papa et maman en arabe). Les liens qu’elle a tissés avec ces vieux Palestiniens sont tellement forts qu’elle en parle avec beaucoup d’émotion. Parfois avec des yeux mouillés, surtout quand elle évoque l’idée de les quitter un jour.

Une vendeuse de légumes et de fines herbes à Chatila. Dans le camp, les femmes, veuves ou dont le mari est handicapé, doivent subvenir seules aux besoins de la famille.
Une vendeuse de légumes et de fines herbes à Chatila. Dans le camp, des femmes, veuves ou dont le mari est handicapé, doivent subvenir seules aux besoins de la famille. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Pendant une année, cette étudiante de l’Université de Montréal a rencontré une quarantaine de réfugiées et a enregistré des dizaines d’heures d’entrevues pour les besoins de son travail de recherche. Elle s’affaire présentement à disséquer les nombreux témoignages, avant d’entamer le travail de rédaction, probablement à la fin de l’hiver, au Québec.

Il est donc tôt pour demander à cette doctorante, toute en nuances, de résumer son expérience dans le camp. Rigueur scientifique oblige. Elle en conclut toutefois qu’il est erroné de confiner la Palestinienne dans les clichés de femme opprimée et de femme combattante. Il y a tout un monde entre les deux, me dit-elle. Il y a la réfugiée qui se soucie de l’avenir de ses enfants, la jeune fille coquette et amoureuse, la Palestinienne révoltée par ses conditions de vie et qui rêve de retourner dans la terre de ses ancêtres, la femme pourvoyeuse et débrouillarde, etc.

Cette femme est une Égyptienne qui vit seule à Chatila, dans le plus grand dénuement. Son mari, un réfugié palestinien, est décédé.
Cette femme est une Égyptienne qui vit seule à Chatila, dans le plus grand dénuement. Son mari, un réfugié palestinien, est décédé. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou

Joyeux Noël Roxane!

Roxane retient aussi l’admirable générosité des réfugiés, qui, en dépit de leur dénuement, font preuve d’une hospitalité proverbiale. « Quand j’ai beaucoup de travail et que je reste enfermée dans mon appartement pendant un ou deux jours, baba et mama viennent vite s’enquérir de mon état avec, bien sûr, un plat entre les mains », raconte-t-elle.

La jeune Québécoise s’est également liée d’amitié avec d’autres familles de Bourj El-Barajneh, qu’elle compte d’ailleurs visiter prochainement à l’occasion de la fête de l’Aïd. Ce faisant, elle s’adapte aux us et coutumes locaux. Et ses amis palestiniens le lui rendent bien. « À la fin de l’année passée, se rappelle-t-elle, baba et mama sont venus taper à ma porte, vêtus de leurs plus beaux habits, pour me souhaiter joyeux Noël et m'offrir des friandises ». Émouvant témoignage d’amour que Roxane n’est pas près d’oublier.

Baba et mama, anciens employés dans une chocolaterie, ont des enfants qui vivent au camp et d’autres à l’étranger, ainsi qu’une fille, Meriem, qui se trouve à Gaza. Quand Roxane assiste à des conversations téléphoniques entre ses « parents » palestiniens et Meriem, mama n’hésite pas à lui passer le combiné et lui dire : « Tiens, parle à ta sœur ».

L’expérience humaine est intensément forte. Roxane, qui côtoie depuis plus d’une année la misère dans le camp, dit être chanceuse d’être née au Canada et se rend compte à quel point un document, le passeport, peut faire la différence entre sa vie et celle d’un réfugié dont le seul tort est d’être né dans un camp. Elle est tiraillée par un profond sentiment d’impuissance devant la détresse qu’elle rencontre à chaque coin de rue de Bourj El-Barajneh.

Roxane rentrera bientôt au Québec, mais elle ne sait pas encore de quoi sera fait son avenir. Un postdoctorat n’est pas écarté et, le cas échéant, c’est évidemment à Bourj El-Barajneh qu’elle reviendrait pour poursuivre ses recherches. L’idée d’aller en Haïti l’intéresse aussi. Mais peu importe où elle se trouvera, elle promet de ne jamais oublier baba et mama, qu’elle compte visiter régulièrement. Avec plein de chocolat, dont ils raffolent.


À Chatila, les femmes, notamment celles qui sont âgées, sortent souvent dans les ruelles pour socialiser.
À Chatila, les femmes, notamment celles qui sont âgées, sortent souvent dans les ruelles pour socialiser. - Photo : Radio-Canada/Ahmed Kouaou