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Réfugiés oubliés : les Palestiniens au Liban

Au revoir Chatila!

20 novembre 2010
Vue générale sur le camp de Chatila, dans la banlieue de Beyrouth
Vue générale sur le camp de Chatila, dans la banlieue de Beyrouth. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Il y avait d’abord de la méfiance à notre arrivée à Chatila. Les réfugiés palestiniens nous l’avaient dit d’emblée : « Nous sommes fatigués des délégations de journalistes et d’officiels qui viennent ici en safari pour nous prendre en photo comme des animaux ».

Affligeant constat de gens désillusionnés et désabusés par les promesses non tenues, les solidarités mal assumées et les amitiés de circonstance. L’exercice était donc difficile, mais il fallait expliquer longuement à nos hôtes la nature de notre mandat. Préciser surtout que notre travail consistait seulement à rendre compte de leur situation et non pas à changer leur sort.

Au fil des jours, les réfugiés se sont habitués à nous voir quotidiennement dans le camp et, progressivement, ont consenti à répondre à nos questions et ont accepté que notre caméra et nos appareils photo soient dirigés vers eux. Avec le temps, les langues se sont déliées, puis ce fut l’immense générosité.

Ali, un jeune commerçant de Chatila, avec sa petite fille.
Ali, un jeune commerçant de Chatila, avec sa petite fille. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

D’abord, la générosité dans le témoignage. En raison certainement de leur parcours tumultueux, les Palestiniens ont développé une impressionnante facilité à parler et à raconter leur malheur, seul moyen pour tenir tête à un présent rigoureux, exorciser un passé douloureux et appréhender un futur incertain. L’oralité chez les réfugiés est un vecteur important à travers lequel se transmettent, de génération en génération, les souvenirs d’une terre spoliée, les espoirs d’un pays retrouvé et la nécessité d’une lutte renouvelée.

Subtils et intarissables orateurs, les réfugiés de Chatila nous ont parlé abondamment de leur vie précaire, de leur pauvreté, de la promiscuité, des conditions d’hygiène déplorables et des multiples maladies qui les accablent. Triste sort que celui de cette mère de famille, Fatma, dont le mari, sans travail, souffre du cancer du foie et les enfants, d’asthme et de maladies cardiaques. Elle ne sait plus quoi faire de son modeste salaire : acheter des médicaments, rembourser ses dettes ou nourrir sa famille?

Les personnes que nous avons rencontrées ont parlé aussi de leurs amours impossibles, des guerres qui ont ravagé le camp et des stigmates qu’elles leur ont laissés, du travail, des droits et des services publics qui leur sont interdits, de leur désolant statut d’apatrides, de leur désir ardent de vivre en Palestine, etc.

À 73 ans, Abou Mohamed travaille encore dans la construction pour subvenir aux besoins de sa famille.
À 73 ans, Abou Mohamed travaille encore dans la construction pour subvenir aux besoins de sa famille. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

De leurs propos ressortent par ailleurs un florilège d’attentes et une formidable diversité d’opinions. Il y a, par exemple, l’inébranlable optimisme d’Abou Mohamed, qui, à 73 ans, croit dur comme fer à un retour prochain en terre palestinienne et se dit prêt à combattre, armes à la main, pour la libération de son pays. Il y a aussi l’impitoyable remise en question de Mustapha, qui, irrité par la dispersion des rangs et la « perte de crédibilité » des organisations politiques palestiniennes, n’hésite pas à souhaiter « longue vie à Ariel Sharon ». Youssef, un handicapé des guerres successives, lui, ne rêve que d’un visa pour vivre avec sa famille sous un ciel plus clément. Il prédit des guerres intestines dans un éventuel État palestinien.

Mais au-delà de tous ces témoignages poignants et généreux, nous avons connu la grande hospitalité des réfugiés palestiniens. Combien de fois, des portes, derrière lesquelles se cachent pourtant d’insondables misères, nous ont été ouvertes pour nous proposer de partager un déjeuner, de siroter un café ou tout simplement de nous reposer après avoir usé nos semelles dans les ruelles infâmes.

Ali, 18 ans, est un jeune réfugié palestinien de Chatila. Il ne sait ni lire ni écrire et n'a aucune idée de quoi son avenir sera fait.
Ali, 18 ans, est un jeune réfugié palestinien de Chatila. Il ne sait ni lire ni écrire et n'a aucune idée de quoi son avenir sera fait. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Comment oublier l’infinie gentillesse d’Ali, ce jeune colosse au cœur d’artichaut, qui aimait tant nous aider et nous servir de guide dans le labyrinthe du camp, tout en s’entêtant à refuser une contrepartie pécuniaire. Que dire de l’autre Ali, le commerçant à la vocation d’acteur ratée, qui nous a énormément facilité le contact avec les gens, essentiellement avec ses clients, qu’il a convaincus de nous parler. Ou encore Ahmad, ce quadragénaire au visage buriné par les épreuves et les conflits répétés et dont la disponibilité n’a d’égale que son amabilité.

Nous quittons Chatila avec le sentiment d’avoir côtoyé, plus de deux semaines durant, des gens de cœur. Des personnes démunies, mais dignes. Des réfugiés qui, las de tricoter des illusions, se contentent de composer avec l’âpreté du quotidien avec un sens remarquable de la débrouille.

Certes, nous n’avons pas eu le temps de prendre toute la mesure du dénuement des réfugiés palestiniens, mais nous vous donnons rendez-vous pour vous montrer des fragments significatifs de la vie à Chatila dans notre webdocumentaire, qui sera mis en ligne bientôt.

Gens de Chatila, merci!

 Des câbles d'électricité et des tuyaux d'eau se côtoient dangereusement dans les rues de Chatila. Plusieurs personnes y sont mortes, électrocutées.
Des câbles d'électricité et des tuyaux d'eau se côtoient dangereusement dans les rues de Chatila. Plusieurs personnes y sont mortes, électrocutées. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Chaque fois que je passe par cette ruelle, elle est là, adossée à la porte cadenassée d’une maison inoccupée, une cigarette au bec, le regard perdu, secouant légèrement la tête comme pour donner le ton à son doux murmure.

Oum Mouslim, une Libanaise dans le camp de réfugiés de Chatila
Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Pas question de quitter Chatila sans parler à cette femme mystérieuse, dont le silence et la mine défaite, me dis-je, doivent cacher une profonde tristesse. Mais ce jour-là, elle n’est pas à sa place habituelle. « Vous cherchez Oum Mouslim? Elle est certainement partie au souk pour glaner quelques fruits et légumes », me lance de son balcon Abou Mohamed, un voisin. « Elle est très pauvre, me dit-il, et va souvent au marché pour tenter de trouver de quoi se mettre sous la dent ».

Oum Mouslim remplit une citerne, espérant avoir des habitants de l’immeuble quelques livres libanaises en contrepartie.
Oum Mouslim remplit une citerne, espérant avoir des habitants de l’immeuble quelques livres libanaises en contrepartie. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Une heure plus tard, je reviens au même endroit et j’aperçois enfin sa silhouette se faufilant, tel un fantôme, entre des citernes placées au rez-de-chaussée de l’immeuble. Oum Mouslim se charge de remplir ces réservoirs et, malgré une santé vacillante, porte des jerricanes d’eau jusqu’aux étages supérieurs dans l’espoir d’obtenir quelques sous en contrepartie.

Cette femme de 41 ans incarne, à elle seule, toute la détresse du camp. Elle a perdu assez jeune son mari diabétique, puis a tenté, veuve, d’élever ses trois enfants, avant qu’un autre drame vienne l’affliger. Sa fille de 21 ans s’est suicidée en se jetant du quatrième étage après une histoire d’amour impossible avec un cousin.

Oum Mouslim, une Libanaise dans le camp de réfugiés de Chatila
Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Oum Mouslim a aussi deux enfants, dont un handicapé. Ils sont tous les deux pris en charge dans un orphelinat de Beyrouth. « Je ne les ai pas vus depuis plus de dix ans », me confie cette mère éplorée.

Comme je suis curieux de connaître ses conditions de vie, Oum Mouslim m’invite à entrer dans sa bicoque de quelques mètres carrés, dépourvue d’électricité. J’en sors aussitôt, chassé par des odeurs pestilentielles et des nuées de moustiques. Mon hôte se moque de ma réaction et m’encourage à faire une autre tentative. Ce que je réussis. C’est le noir absolu et il m’est impossible de cadrer mes photos dans cette grotte ténébreuse. Je tâtonne tout de même en actionnant le flash. Et ce n’est qu’en sortant de ce gouffre que je découvre, sur l’écran de mon appareil photo, le délabrement avancé des murs et du plafond, lézardés et tapissés de poches d’eau. Crasseuse, la salle de bain ruisselle de partout. Difficile de croire qu’un être humain vit dans un tel endroit.

La salle de bain d’Oum Mouslim
La salle de bain d’Oum Mouslim. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

« J’irais vivre en Palestine »

Oum Mouslim m’apprend, à ma grande surprise, qu’elle n’est pas Palestinienne. Elle fait partie de ces Libanais qui, fuyant la cherté de la vie dans les grandes villes, n’ont d’autre choix que de s’installer dans les camps de réfugiés, où les loyers sont plus abordables.

Elle vit seule avec son malheur et passe le plus clair de son temps dehors avec son amie Amou Mustapha, une autre Libanaise au destin tragique. « Je n’ai pas de frères, de soeurs ou de parents, je n’ai rien. Ma belle famille? Elle ne cherche jamais à avoir des nouvelles. Je n’ai personne, sauf Dieu », se plaint-elle, le doigt pointé vers le ciel.

Oum Mouslim en compagnie de son amie Amou Mustapha avec laquelle elle passe le plus clair de son temps dehors.
Oum Mouslim en compagnie de son amie Amou Mustapha avec laquelle elle passe le plus clair de son temps dehors. Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

En plus de la profonde détresse qui l’accable, Oum Mouslim souffre de plusieurs problèmes de santé, « notamment à la tête, aux pieds et à la hanche ». On le devine bien d’ailleurs à sa démarche boiteuse. Et comme si un drame ne suffisait pas, elle a été blessée à l’œil lors de la guerre des camps en 1985-86, quand le mouvement chiite libanais Amal avait pris d’assaut les camps de réfugiés palestiniens.

Terrible sort d’une femme qui se dit aujourd’hui plus palestinienne que libanaise. « Ce sont eux, les Palestiniens, qui prennent soin de moi ici au camp », affirme-t-elle, en se montrant reconnaissante envers les voisins qui tentent, chacun selon ses moyens, de l’aider en lui procurant vêtements et nourriture. « Si les Palestiniens retournent un jour dans leur pays, j’irais vivre avec eux là-bas. Ce sont eux ma famille », clame cette infortunée Libanaise, réfugiée dans son propre pays.

Salma, une Bangladeshie qui vit à Chatila
Salma, une Bangladeshie qui vit à Chatila - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Il faut emprunter une sinistre venelle, se faufiler dans le tas de câbles électriques, qui côtoient dangereusement les tuyaux d’eau, pour se frayer un chemin vers Salma, une Bangladeshie qui réside à Chatila.

Beaucoup de Palestiniens m’ont déjà parlé des nombreux « étrangers » qui vivent dans le camp. On y trouve des Indiens, des Bangladeshis, des Sri-lankais, des Irakiens, des Syriens, mais aussi des Libanais dont la pauvreté est égale au dénuement des réfugiés palestiniens.

Curieux de rencontrer ces fameux « étrangers », je me présente donc chez Salma, sans avertir, accompagné de mon guide Mahamad. Elle a les yeux écarquillés et le souffle coupé en voyant deux hommes se pointer devant sa porte. « Moi, pas de problème, pas de problème! », répète-t-elle dans un arabe approximatif, presque en nous suppliant. Elle nous prend pour des représentants des autorités libanaises venus contrôler son identité.


Salma partage un petit appartement avec une colocataire à Chatila.
Elle partage un petit appartement avec une colocataire à Chatila. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Il faut donc de longues minutes de palabres, de gesticulations surtout, pour tenter d’expliquer à Salma que je suis journaliste et que je m’intéresse simplement à la vie quotidienne dans le camp. Pas très rassurée, elle consent tout de même quelques réponses à mes questions, fixant d’un regard méfiant mon appareil photo.

Mère de deux enfants qui sont restés avec leur père au Bangladesh, cette femme de 33 ans est au Liban depuis deux ans et travaille, en dehors du camp, comme femme de ménage chez des particuliers et des petits commerçants. Salma fait partie de cette main-d’oeuvre au rabais qui fuit les pays pauvres dans l’espoir de trouver un gagne-pain dans certaines capitales arabes. Elle perçoit en moyenne 4,5 $ US par jour, parfois plus, parfois moins. Quoi qu’il en soit, « c’est mieux qu’au Bangladesh. Là-bas, il n’y a rien ».


Elle montre fièrement les photos de ses filles.
Salma montre fièrement les photos de ses filles. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Salma vit à Chatila avec une amie dans un modeste appartement loué à 150 $ le mois. « À Beyrouth, elle aurait payé 500 ou 600 $ pour le même logement », me dit son locataire, qui vient de se joindre à la discussion.

Elle a choisi de vivre dans le camp, où les loyers sont modestes, pour faire des économies et envoyer ainsi de l’argent à sa famille. Mais elle se plaint de ne pas réussir à épargner assez, en raison de ses problèmes de santé. « Je dépense beaucoup d’argent pour me faire soigner », affirme-t-elle, en tentant de m’expliquer, les deux mains sur le ventre, ce dont elle souffre.


Salma se plaint de dépenser beaucoup d'argent en médicaments.
Elle se plaint de dépenser beaucoup d'argent en médicaments. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Émue, la jeune mère écrase quelques larmes à l’évocation de son état de santé et de son exil forcé. Elle dit ne pas avoir les moyens de rendre visite à sa famille au Bangladesh et compte travailler encore durement pendant une année avant de se permettre un tel voyage. Puis, son visage rayonne en me montrant les photos de ses filles qu’elle porte aussitôt à sa poitrine.

Salma se prête même volontiers à une courte séance photo et m’autorise à photographier son misérable taudis. Entre deux clichés, elle me demande si j’ai un travail à lui proposer et jure qu’elle sait tout faire. Puis, soudainement, gagnée par un sentiment de confusion mêlée à de la peur, elle s’exclame à nouveau : « Moi, pas de problème, pas de problème! ».


Comme beaucoup de personnes venues des pays pauvres, ces jeunes femmes du Sud-Est asiatique vivent à Chatila, où le loyer est abordable.
Comme beaucoup de personnes venues des pays pauvres, ces jeunes femmes du Sud-Est asiatique vivent à Chatila, où le loyer est abordable. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada





Les soeurs Selmia (à droite) et Hania (au centre) se recueillent sur la tombe de leurs proches.
Les soeurs Selmia (à droite) et Hania (au centre) se recueillent sur la tombe de leurs proches. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Il est 6 h du matin. Une timide lueur caresse les maisons encore somnolentes de Chatila. La cacophonie des scooters et des petits ateliers cède à un calme inhabituel, mais les ruelles grouillent déjà de monde. Des processions de familles se succèdent, le pas résolu, affluant vers la même direction : le cimetière, situé à la lisière du camp.

C’est la fête de l’Aïd ce mardi. Et en pareille circonstance, les Palestiniens commencent très tôt leur journée en allant se recueillir sur les tombes de leurs proches.

À 6 h 30, quand les sœurs Hania et Selmia arrivent au cimetière, celui-ci est déjà bondé de monde. À l’entrée, des vendeurs de fleurs et quelques mendiantes accueillent les visiteurs matinaux. À l’intérieur, de nombreuses personnes, des femmes notamment, s'affairent à la recherche d’une ou de plusieurs sépultures. Ici, en plus de la mort naturelle des leurs, beaucoup de Palestiniens vivent encore avec le chagrin de la perte tragique d’un ou de plusieurs membres de la famille dans l’un des nombreux drames qui ont frappé Chatila.

Les mains ouvertes, Hania et Selmia récitent des versets coraniques et observent, le visage grave, quelques moments de silence devant une tombe. Elles ont perdu leur frère et leur sœur pendant la guerre des camps de 1985-1986. Le mouvement chiite Amal avait alors effectué des descentes sanglantes dans le camp. Hania a aussi perdu son mari lors de l’offensive israélienne à Beyrouth, en 2006. Il revenait du Danemark avec la promesse d’un prochain regroupement familial, puisqu’il s’apprêtait à obtenir ses papiers de résident.

Ahmad récite quelques versets coraniques devant la tombe de son oncle, tué en 1975, au début de la guerre civile au Liban.
Ahmad récite quelques versets coraniques devant la tombe de son oncle, tué en 1975, au début de la guerre civile au Liban. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

À peine les deux sœurs parties, voici qu'arrive Ahmad, un homme de 42 ans au parcours cauchemardesque, que j’avais rencontré auparavant. Il s’agenouille d’abord devant la tombe de son oncle, tué en 1975, au début de la guerre civile au Liban. Puis, il se met à chercher, parmi la foule, la tombe de son frère Djamel, fauché à la fleur de l’âge durant la guerre des camps. Le rituel est le même : il faut débarrasser la sépulture des feuilles mortes, la fleurir et psalmodier quelques sourates.

Retour au camp en compagnie d’Ahmad pour visiter le mausolée du massacre de Sabra et Chatila de 1982. Il a été à l’origine du recensement des victimes de cette tuerie, qui a fait plus de 500 morts, selon lui. Son frère Ali a été enterré dans cet endroit. Il a laissé derrière lui trois filles. Ahmad a dû épouser par la suite la femme de son frère avec laquelle il a eu d’autres enfants. Promis à une belle carrière sportive et plein d’ambitions artistiques, il a renoncé à ses rêves et à son amour de jeunesse pour gérer un douloureux héritage familial.

Ahmad reconnaît sur des photos certaines victimes du massacre de Sabra et Chatila. Il venait de quitter les lieux lorsque les événements se sont produits.
Ahmad reconnaît sur des photos certaines victimes du massacre de Sabra et Chatila. Il venait de quitter les lieux lorsque les événements se sont produits. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

À quelques encablures de ce monument funéraire se trouve la fosse commune dans laquelle ont été enterrées à la hâte les victimes de cette hécatombe. Un terrain vague au milieu duquel a été bâtie une stèle dédiée à la lutte contre l’oubli. Seuls une délégation russe et quelques visiteurs sont passés par là aujourd’hui, me dit le gardien des lieux. Ahmad parcourt de sa main l’une des photos prises après le massacre et nomme presque tous ceux qui y figurent. Il était là 10 minutes auparavant. Il avait alors 13 ans et a eu la vie sauve grâce à l’avertissement d’un habitant du camp. « Je les ai vus, les Israéliens et leurs complices tirer sur nous. Ariel Sharon était là, je l’ai vu », ne cesse de répéter ce quadragénaire à la vie tourmentée.

Même s’il a échappé au massacre de 1982, Ahmad vit aujourd’hui avec les stigmates d’une horreur répétée à Chatila. Il a été atteint de plusieurs balles durant les autres affrontements qui ont eu lieu dans le camp. Invalide à 65 %, selon un document médical qu’il arbore, il est au chômage, en raison de son incapacité à trouver un travail qui n’exige pas de grands efforts physiques.


Des filles de Chatila jouent sur une balançoire aménagée devant une maison détruite pendant la guerre civile au Liban.
Des filles de Chatila jouent sur une balançoire aménagée devant une maison détruite pendant la guerre civile au Liban. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

D’un témoignage bouleversant à un autre, j’oublie presque que c’est l’Aïd à Chatila. Seuls quelques enfants, ceux qui ont eu la chance d’avoir des habits neufs et quelques jouets, s’agitent dans les ruelles pour donner à cette fête musulmane quelques notes de gaieté. D’autres, tout contents d’avoir quelques livres libanaises, investissent l’aire de jeu aménagée pour la circonstance à l’entrée du camp. Plus loin, à l’entrée d’une mosquée, un quidam m’interpelle et m’invite à entrer. On y distribue bruyamment quelques morceaux de viande à des veuves et à des familles démunies. C’est un homme aisé du camp qui en fait don à l’occasion de l’Aïd, me dit-on. Une jeune mère, ravie d’avoir obtenu sa modeste part, quitte précipitamment les lieux. À la maison l’attendent un mari cancéreux et quatre enfants, dont trois souffrent d’asthme et de maladies cardiaques.
Youssef en compagnie de sa fille et de sa femme.
Youssef en compagnie de sa fille et de sa femme. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Je le croyais muet ou aphone à mon arrivée à Chatila, quand il m’avait été brièvement présenté par un membre de l’instance locale chargée de gérer les affaires courantes du camp. Tête baissée et le regard emprisonné sous de larges lunettes noires, Youssef, un grand homme réservé, avait de la peine à prononcer quelques mots. « La situation n’est pas facile », s’est-il contenté de me dire, les trémolos dans la voix, presque en s’excusant de m’avoir adressé la parole.

Durant ma première semaine à Chatila, j’apercevais de temps en temps Youssef, claudiquant et traînant son désœuvrement dans les boyaux obscurs. Puis, un jour, je décide de lui parler. L'air timide, il acquiesce poliment à ma demande d’entrevue et ôte ses lunettes pour se présenter. J'ai immédiatement compris le sens de son geste : son œil gauche n’existe plus. Arraché, son précieux organe de la vue n’est plus qu’un trou béant qu’il se garde d’offrir aux regards.

Youssef, 42 ans, a été atteint de plusieurs balles lors de la guerre des camps qui a fait rage entre 1985 et 1986. Les affrontements sanglants opposaient les milices du mouvement chiite Amal à des Palestiniens, dont ceux de Chatila. Il était de retour de l’école quand sa maison a été bombardée. Deux de ses frères ont été tués sur le coup, tandis que d’autres membres de sa famille s’en sont sortis avec des blessures graves. En plus d’une balle qui lui a traversé l’œil, Youssef a été atteint au crâne, au bras, au genou et au niveau de la hanche. Son corps, criblé de balles, est parcouru par des cicatrices indélébiles.

Après avoir reçu les soins d’urgence dans le camp, il a été transporté dans un hôpital libanais, où il est resté plus de trois mois dans le coma. À son réveil, il raconte que des militants du mouvement Amal sont venus dans l’établissement de santé pour achever les patients palestiniens. « Ils jetaient les gens par la fenêtre », dit-il. Youssef affirme qu’il doit son salut à un militant du Parti progressiste socialiste, de Walid Joumblatt, qui l’aurait protégé des assaillants.


En raison de sa blessure au genou, il a du mal à marcher.
En raison de sa blessure au genou, il a du mal à marcher. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada


Commencent alors de longs voyages en Europe pour se faire soigner, avec l’aide d’organisations internationales. Youssef a passé différents séjours à Chypre, en Roumanie, en Pologne et en Espagne, où les balles ont été extraites de son corps. « En Pologne, se rappelle-t-il, une médecin a proposé de m’adopter, mais j’ai refusé ». Il est donc retourné au Liban, en 1989, où il a été détenu plus tard par des Syriens pendant 25 jours. L'armée syrienne était intervenue au pays du Cèdre depuis 1976, après le début de la guerre civile.
Ses deux frères ont été emprisonnés pendant trois ans, « pour le seul motif que nous sommes Palestiniens », explique-t-il.

Youssef a fini par revenir à Chatila, le camp qui l’a vu naître, après un passage à Nar Al-Bared. Il vit depuis dans la maison familiale, qui a été reconstruite. Incapable de fournir le moindre effort physique, il n’a jamais travaillé. Il a tenté de vendre des cigarettes dans la rue afin de subvenir aux besoins de sa famille, mais ses maux de tête incessants l’ont vite découragé. « Je suis incapable de travailler. Je ne peux même pas rester longtemps dehors, car j’ai du silicone sur ma tête. Je ne supporte ni la chaleur ni le froid. Je suis souvent endormi à la maison », confie-t-il.


Il a survécu à une balle au-dessus du front.
Il a survécu à une balle au-dessus du front. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada

Pauvre, mais digne

Aujourd’hui père de trois enfants, Youssef vit notamment de l’aide mensuelle de 100 $US que lui fournit une association locale d’aide aux blessés. Chaque trimestre, il perçoit aussi une somme de 50 $US ainsi que des produits alimentaires de l’UNRWA, l’agence des Nations unies qui gère les camps de réfugiés palestiniens.

Maigres revenus qui laissent peu de choix au père de famille. « Moi et ma femme avons de la dignité et ne mendions pas. Mais il y a des gens bien qui nous aident en argent, en vêtements, en nourriture, Dieu merci! », se réjouit-il. Endetté, il dit toutefois qu’il ne peut pas compter sur l’aide des autres et songe désormais à faire sortir de l’école ses garçons, de 9 et 10 ans, afin de les envoyer sur le marché du travail. « Je vais juste leur laisser le temps d’apprendre à lire et à écrire et je vais les envoyer ensuite travailler, comme mécanicien par exemple. Que voulez-vous que je fasse? », s’interroge-t-il. De toute manière, Youssef estime que ses enfants n’ont rien à apprendre à l’école, car « les enseignants ne leur apprennent rien. Ils sont là juste pour le salaire ».

Youssef avec son fils de 9 ans. Il compte mettre fin prochainement à sa scolarisation afin de l'envoyer sur le marché du travail.
Avec son fils de 9 ans. Il compte mettre fin prochainement à sa scolarisation afin de l'envoyer sur le marché du travail. - Photo : Ahmed Kouaou/Radio-Canada


Mardi, c’est l’Aïd, une fête religieuse pendant laquelle les musulmans sacrifient traditionnellement un mouton. C’est aussi la fête des enfants, qui, à l’occasion, ont droit à des jouets, de nouveaux habits et de petits montants d’argent. Youssef, sans le sou, n’a rien à offrir à sa progéniture et ne sait pas comment passer l’Aïd. « Demain, je vais m’asseoir devant ma porte. Des âmes charitables passeront peut-être », espère cet homme à la douleur muette, mais combien profonde.