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Le blogue de Frank Desoer

Frank Desoer sera en Afrique du Sud du 23 mai au 19 juin. Durant son séjour, il se rendra à Johannesburg et au Cap, pour y effectuer des reportages sur la réalité économique et sociale du pays. Il abordera notamment les questions du sida, de la violence, de la discrimination positive et de la réforme agraire. Ses reportages seront diffusés aux émissions Désautels et Dimanche Magazine.

Qui est Frank Desoer


Depuis mon arrivée en Afrique du Sud, il y a un mois, j'ai le sentiment bizarre de ne m'être jamais vraiment senti en Afrique. Non pas que je m'imaginais croiser des lions et des éléphants à la sortie de l'aéroport. Je ne suis quand même pas esclave à ce point des clichés. Mais je croyais sincèrement, au départ, vivre un plus grand dépaysement.

Or, Johannesburg, où j'ai passé trois semaines, me faisait penser beaucoup à ces grandes villes américaines tentaculaires comme Los Angeles : un mélange de smog, de palmiers et de béton… les fils barbelés en plus.

Le Cap, où je me trouve depuis quelques jours, offre une image complètement différente. Dans cette ville, où les falaises majestueuses de Table Mountain plongent dans la mer, on se croirait souvent en Europe, sur la Côte d'Azur, par exemple, et parfois aussi un peu à San Francisco.

Le massif Table Mountain, vu de Waterfront
Le massif Table Mountain, vu de Waterfront


Promenade le long de la mer
Promenade le long de la mer


La ville est majoritairement blanche et affiche avec une certaine arrogance sa prospérité et son caractère distinct. Car Le Cap et la région des vins qui se trouve juste à l'est constituent, jusqu'à un certain point, le reflet de ce que pouvait être l'Afrique du Sud d'avant l'apartheid.

Bazar au centre-ville du Cap
Bazar au centre-ville du Cap


D'ailleurs, elle demeure la seule province du pays qui échappe à la domination politique du parti au pouvoir, l'ANC. Elle est dirigée par la Democratic Alliance, un parti modéré majoritairement blanc, et sa pasionaria, Helen Zille, une dame déterminée qui n'hésite pas à croiser le fer avec le régime en place.

En fait, à bien y penser, au terme de ce voyage de quatre semaines, je n'ai peut-être pas trouvé l'Afrique telle que je l'imaginais, mais j'ai trouvé, en revanche, un pays fascinant et terriblement complexe. Un pays que je commence à peine un peu à comprendre…

Quai d'embarquement vers Robben Island, lieu d'exil de Nelson Mandela
Quai d'embarquement vers Robben Island, lieu d'exil de Nelson Mandela

La viticulture est certainement le domaine qui incarne le plus la domination ancestrale de l'élite blanche sur l'économie sud-africaine. La culture de la vigne existe en Afrique du Sud depuis le 17e siècle, soit depuis que les premiers huguenots français ont planté leurs ceps dans la région du Cap.

Aujourd'hui, grâce notamment à un climat exceptionnel, de vastes et magnifiques domaines à l'est du Cap continuent de produire en abondance des vins de qualité qui sont exportés partout dans le monde.

Ces propriétés sont totalement contrôlées par des Blancs, à quelques exceptions près. L'une d'entre elles, c'est celle de Fairview Valley, où un petit groupe d'ex-employés noirs s'est vu offrir, il y a une dizaine d'années, une partie des terres d'un riche vigneron blanc, Charles Back. « Après la fin de l'apartheid et l'élection d'un premier gouvernement démocratique en 1994, dit-il, j'ai voulu contribuer à ma façon à l'émancipation de mes compatriotes noirs. »

Charles Back, un vigneron visionnaire
Charles Back, un vigneron visionnaire


Salle de dégustation au domaine Fairview, à Paarl
Salle de dégustation au domaine Fairview, à Paarl


Ailleurs, près de Stellenbosh, Thandi Wines est devenue, il y a quelques années, l'une des rares entreprises viticoles contrôlées complètement par des Noirs en Afrique du Sud. Aujourd'hui, ses vins sont primés et elle exporte partout, y compris au Québec!

Son directeur, Vernon Henn, n'est pas peu fier de me faire goûter son Merlot : « Pour nous, vous savez, le vin a eu longtemps un goût amer. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais dans ce métier, il faut d'abord apprendre à cultiver la patience. C'est un grand art… »

Vernon Henn, directeur de Thandi Wines
Vernon Henn, directeur de Thandi Wines


Vernon Henn
Vernon Henn

Tout le monde ne célèbre pas la Coupe du monde de la même manière en Afrique du Sud. Dans la ville prospère du Cap, par exemple, pendant que des partisans en folie s'arrachent les billets pour assister aux matchs présentés au magnifique stade local, des gens qui vivent à quelques kilomètres de là n'ont que des échos très lointains de la grande fête du foot.

Le bidonville de Malawi
Le bidonville de Malawi


Dans le bidonville de Malawi, où vivent des milliers de familles de « coloured » (terme par lequel on désigne les métis en Afrique du Sud), la frustration et la colère sont palpables.

« Ils dépensent des milliards pour construire des stades, mais nous, ils nous laissent croupir dans la misère. C'est scandaleux! », me dit Mitch, l'un des membres de l'importante communauté rasta de Malawi. Thelma, elle, me montre le cabanon déglingué qui tient lieu de toilette pour une centaine de familles : « Les femmes, comme moi, n'osent plus y aller le soir, à cause des serpents et des risques de viol. »

Thelma et la toilette publique plus qu'insalubre
Thelma et la toilette publique plus qu'insalubre


Les citoyens de Malawi ne baissent pas les bras pour autant. Pendant le Mondial, un bon samaritain local a décidé d'organiser des matchs de soccer pour les jeunes du coin et de louer une génératrice pour qu'ils puissent regarder quelques parties à la télévision dans un hangar, transformé, pour l'occasion, en salle communautaire. « Il n'y a pas que les riches qui peuvent profiter de la fête, me dit-il. Ces jeunes-là aussi ont le droit d'y participer! »

L'équipe de foot du village
L'équipe de foot du village


C'est l'heure du match à la télé!
C'est l'heure du match à la télé!

J'ai aperçu Johann l'autre jour à une intersection au nord de Johannesburg. Il était droit comme un piquet avec sa pancarte autour du cou. Vous aurez compris peut-être que Johann est un mendiant. Depuis des années, il s'installe au même coin de rue pour solliciter la charité de ses concitoyens. « Ce sont souvent les Noirs qui donnent le plus », me dit-il.



Johann n'a pas toujours vécu dans cette misère. Autrefois, il était mécanicien. Mais la malchance et la maladie (le cancer) l'ont fait dégringoler. Sous le régime de l'apartheid, il aurait été peu probable qu'il soit ainsi réduit à la mendicité. L'État sud-africain, à l'époque, était plus généreux pour des gens comme lui. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas : des Blancs pauvres, il y en a davantage, même s'ils sont, il faut le dire, toute proportion gardée, beaucoup moins nombreux que les Noirs.

Quand on lui demande comment elle envisage l'avenir, Jacqueline, l'épouse de Johann, qui est femme de ménage, nous répond : « Je ne sais pas. Vous savez, nous avons appris à vivre au jour le jour. Ce sera, comme on dit, à la grâce de Dieu! »


J'ai le sentiment parfois d'être un voyeur. Dans mon métier, on est souvent amené à faire irruption dans la vie des gens pour ensuite les quitter aussi sec, en ayant l'impression de leur avoir volé quelque chose.

J'ai éprouvé ce malaise aujourd'hui dans le bidonville de Makausi, près de Johannesburg, où j'ai suivi une équipe de la Treatment Action Campaign, une organisation qui lutte contre le sida.

Un «shack» à Makausi
Un «shack» à Makausi


Dans ce nid de misère, sans eau courante ni égouts, on faisait la distribution de préservatifs à une population dont la moitié environ est séropositive. On l'oublie peut-être chez nous où cette maladie est presque « banalisée », mais le sida en Afrique australe continue de faire des ravages énormes, faute de soins et de médicaments adéquats.

Distribution de préservatifs par des membres de la Treatment Action Campaign
Distribution de préservatifs par des membres de la Treatment Action Campaign


Le sida fait des victimes non seulement chez les adultes, mais aussi chez les enfants. Beaucoup deviennent orphelins de fait parce que leurs parents ne sont plus capables de s'occuper d'eux. J'ai passé un moment avec quelques-uns d'entre eux à l'orphelinat que j'ai visité à Orange Farm. Je n'oublierai jamais leur regard : un mélange d'étonnement amusé et de gravité…

Des orphelins
Des orphelins


Des artistes de la vuvuzela
Des artistes de la vuvuzela


Partout, le foot est roi!
Partout, le foot est roi!

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