Un an plus tard, Charlie Hebdo toujours aussi cinglant

Jean-François Bélanger se rappelle l'attentat de Charlie Hebdo

Un an après l'attentat qui a décimé sa rédaction, où en est Charlie Hebdo? L'hebdomadaire satirique, reconnu pour son humour anticlérical et subversif fait toujours parler de lui avec des caricatures qui dérangent.

Un texte de Ximena Sampson Courriel

« La satire n'est pas là pour faire plaisir, pour flatter qui que ce soit dans le sens du poil. La satire est faite pour déranger, pour faire réfléchir. » — Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo, interviewée à Désautels le dimanche, le 11 janvier 2015.

La vague de sympathie soulevée par les meurtres et par l'attaque à la liberté d'expression qu'ils représentaient a permis au petit journal satirique de survivre financièrement.

Sa situation économique a changé considérablement depuis l'attentat. Charlie Hebdo, qui tirait le diable par la queue, avec des pertes de 100 000 euros (154 000 $CA) en 2014, dispose maintenant d'un fonds de 20 millions d'euros (31 millions $CA), grâce à divers dons et à la vente de 7,5 millions d'exemplaires du numéro spécial post-attentats, traduit en 16 langues.

Le nombre d'exemplaires vendus en kiosque chaque semaine a été multiplié par cinq et atteint maintenant les 100 000. De même, 180 000 personnes y sont maintenant abonnées, contre 10 000 à la fin 2014.

Pour autant, son avenir n'est pas assuré.

La une de « Charlie Hebdo » du 14 janvier 2015 La une de « Charlie Hebdo » du 14 janvier 2015. Le numéro 1178 du journal a été tiré à plus de 7,5 millions d'exemplaires.  Photo :  Charlie Hebdo

La rédaction a été déchirée par des tensions internes, certains réclamant des changements majeurs au mode de fonctionnement.

Le dessinateur Luz a notamment quitté Charlie Hebdo cet automne, se disant hanté par le souvenir de ses collègues assassinés et peu inspiré par l'actualité. Le chroniqueur vedette Patrick Pelloux est parti lui aussi.

« S'il a pu y avoir, dans les mois qui viennent de s'écouler, un certain nombre de départs et de coups de gueule, il faut bien voir par quoi l'équipe est passée », souligne Jean-Yves Camus, politologue et collaborateur à Charlie Hebdo.

Plus de la moitié de la rédaction a été massacrée, notamment des piliers du journal, comme Cabu, Wolinski ou Charb, explique Patrick Eveno, professeur à la Sorbonne et spécialiste des médias. « Il y a véritablement un problème rédactionnel éditorial très important », ajoute-t-il.

« Il y a eu un élan de solidarité formidable, ce qui fait qu'ils ont beaucoup d'argent, mais un journal, ce n'est pas seulement une entreprise de presse, c'est d'abord et avant tout une rédaction. » — Patrick Eveno, professeur à la Sorbonne et spécialiste des médias
La une de « Charlie Hebdo » du 18 novembre 2015, cinq jours après les attentats terroristes qui ont fait 130 morts à Paris La une de « Charlie Hebdo » du 18 novembre 2015, cinq jours après les attentats terroristes qui ont fait 130 morts à Paris  Photo :  Charlie Hebdo

Le journal, qui fait encore l'objet de menaces, peine à recruter des dessinateurs pour remplacer les disparus.

« Il y a des gens qui voudraient collaborer, mais en étant anonymes ou sous pseudonyme, et, c'est tout à leur honneur, [mais la direction du journal] ne veut pas ça », précise M. Eveno.

En outre, il est difficile d'intégrer de nouveaux venus dans une équipe qui a vécu des événements aussi traumatiques. « Le problème, c'est d'amalgamer de nouvelles personnes qui arriveraient sans avoir vécu ce qu'ont vécu ceux qui restent », croit-il.

En plus du deuil, les responsables du journal ont dû gérer son succès subit, alors qu'il est devenu en quelque sorte un symbole de la liberté d'expression. Cela lui a valu, à l'occasion, des critiques acerbes venues de partout sur la planète. Sa plus récente couverture, qui représente un Dieu assassin, a notamment été jugée déplacée autant par des représentants du culte musulman que par des catholiques.

La une de « Charlie Hebdo » du 6 janvier 2016 représente un Dieu barbu armé d'une kalachnikov coiffé du titre : « 1 an après, l'assassin court toujours. » La une de « Charlie Hebdo » du 6 janvier 2016. Ce numéro de 32 pages (plutôt que 16) comprend une série de croquis posthumes de Charb, de Cabu, de Tignous, d'Honoré et de Wolinski. Des personnalités comme Isabelle Adjani, Charlotte Gainsbourg et Élizabeth Badinter contribuent à ce numéro spécial.  Photo :  Charlie Hebdo

La forme d'humour pratiquée par Charlie Hebdo est-elle encore d'actualité?

« Ils sont allés là où pratiquement personne n'osait aller », affirme Jean-Dominic Leduc, chroniqueur et spécialiste de la BD québécois.

« On a besoin de gens comme ça, qui observent l'actualité sous une loupe différente; on a besoin d'un espace critique. Oui, des fois il faut aller loin pour essayer de faire bouger les choses. » — Jean-Dominic Leduc, chroniqueur et spécialiste de la BD

Ces voix discordantes se font de plus en plus rares, reconnaît M. Leduc. Presque personne n'ose déroger au consensus établi, que ce soit par crainte de poursuites ou de vindicte populaire. « On vit à l'époque du politiquement correct », déplore-t-il.

La une de « Charlie Hebdo » du 10 novembre 2015 faisait référence à l'avion russe abattu au-dessus du Sinaï par le groupe armé État islamique. Des porte-parole du gouvernement russe ont jugé le dessin scandaleux. La une de « Charlie Hebdo » du 10 novembre 2015 faisait référence à l'avion russe abattu au-dessus du Sinaï par le groupe armé État islamique. Des porte-parole du gouvernement russe ont protesté, jugeant le dessin scandaleux.  Photo :  Charlie Hebdo

Pour ce qui est de l'avenir de la publication, il est plutôt incertain, croit le spécialiste des médias Patrick Eveno, à moins que la direction ne réussisse à trouver un projet éditorial différent.

« Le vieux journal de caricature, tel qu'il existait au 19e et au 20e siècles, est mort. [...] Avec Internet, on retrouve un peu partout une autre forme de caricature, mais Charlie Hebdo est resté sur l'ancienne forme, telle qu'elle existait au 20e siècle. » — Patrick Eveno, professeur à la Sorbonne et spécialiste des médias

Le chroniqueur BD Jean-Dominic Leduc renchérit. « Quand on peut se connecter à un compte Twitter, aller sur les médias sociaux ou sur des blogues pour chercher ce qu'on veut, le fait de se déplacer, d'aller chercher un imprimé... Malheureusement, ce sont des habitudes qui ne se renouvellent pas chez les jeunes générations. »

Même un changement de support et un virage numérique ne seraient pas suffisants pour faire vivre cette sorte de publication, pense-t-il. « Je ne crois pas que Charlie Hebdo s'adresse aux 18-35 ans. Les gens qui consomment cet imprimé-là, ce sont des gens qui le lisent et le suivent depuis très longtemps. »

De plus, l'hebdomadaire n'est pas accessible à tous, croit M. Leduc. « Pour lire Charlie Hebdo, ça prend une culture politique internationale. C'est un standard assez élevé au niveau intellectuel. »

Charlie Hebdo a encore sa raison d'être, croit pour sa part Jean-Yves Camus, surtout dans un monde où la concentration des médias est de mise. « C'est un journal indépendant qui n'est pas la propriété d'un groupe financier ou d'un empire médiatique quelconque », affirme M. Camus, qui collabore à Charlie Hebdo. « Il est nécessairement plus fragile, mais je crois qu'il a un lectorat. »

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