Que veut Boko Haram?

Vidéo du groupe islamiste Boko Haram Vidéo du groupe islamiste Boko Haram  Photo :  AFP/BOKO HARAM

Le conflit entre Boko Haram et le gouvernement nigérian s'intensifie et s'étend. Ses attaques contre la population civile, qui ont fait plus de 10 000 morts et 650 000 déplacés depuis le début de l'insurrection, en 2010, se font de plus en plus sanglantes. Le Cameroun voisin a également subi plusieurs attaques.

Un texte de Ximena Sampson Courriel

Selon Amnistie internationale, le groupe serait responsable de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Analyse en trois questions.

1- Quelles sont les revendications de Boko Haram?

Le groupe a été fondé en 2002 par Mohamed Youssouf dans l'État de Borno, au nord-est du Nigeria. Au départ, ses membres prônaient un islamisme radical et se proposaient d'établir un État islamique qui appliquerait la charia dans l'ensemble du pays. Ils accusaient le gouvernement nigérian d'être corrompu et influencé par les valeurs occidentales.

Le nom officiel du groupe est Jama'atu Ahlis Sunna Lidda'awati wal-Jihad (« Peuple dévoué aux enseignements du Prophète pour la propagation et la guerre sainte »), mais on l'appelle communément Boko Haram (« L'éducation occidentale est un péché »).

« Ils s'opposent à une occidentalisation de la vie nigériane qui inclut l'éducation », explique Cédric Jourde, professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa.

« Boko Haram a l'idée que les écoles sont une manière pernicieuse par laquelle l'Occident essaie de transmettre ses valeurs et de faire reculer les véritables valeurs islamiques. » — Cédric Jourde, professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa

Le groupe islamiste s'en prend aux chrétiens, mais aussi aux musulmans qui ne partagent pas sa vision de l'Islam.

Au cours de ses premières années d'existence, Boko Haram limitait ses attaques aux forces de l'ordre, aux églises chrétiennes ou aux autorités. Cela a changé avec la mort de Mohamed Youssouf dans des circonstances troubles, en juillet 2009, à la suite d'un affrontement avec l'armée qui a fait plus de 700 morts.

Progressivement, un nouveau chef plus radical, Aboubakr Shekau, est parvenu à s'imposer. Depuis qu'il est aux commandes, le groupe a multiplié les attaques dans le nord et le centre du pays, ciblant les lieux de rassemblements publics et même le siège de l'ONU à Abuja.

« Je jure au nom d'Allah qu'il n'y aura pas de démocratie au Nigeria. [...] Le concept du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne peut continuer à exister. Il sera bientôt remplacé par le gouvernement d'Allah, par Allah, pour Allah. » — Aboubakr Shekau dans une vidéo de 2010, où il annonçait être le nouveau chef de Boko Haram

2- Comment réagit la population?

Boko Haram s'appuie sur un sentiment d'exclusion des habitants du nord du pays. « Le Nord, et encore plus le Nord-Est, sont les régions les plus pauvres et les moins scolarisées du Nigeria », explique M. Jourde. Même si ce sont souvent des hommes politiques et des militaires du Nord qui se sont retrouvés au pouvoir depuis l'indépendance du pays, leur région d'origine n'a guère profité de la manne pétrolière.

« Il y a une tentative de la part de Boko Haram de démontrer que les élites au pouvoir ont tout détourné à leur seul profit, et que les gens du Nord n'ont accès à rien », souligne le chercheur.

Beaucoup de jeunes qui n'arrivaient pas à trouver du travail ont été attirés par les promesses des islamistes.

De plus, la manière dont les militaires réagissent, commettant des exactions contre des villages entiers parce qu'ils les soupçonnent d'être des sympathisants de Boko Haram, a convaincu certains Nigérians de se rallier au groupe.

« Les sympathisants de Boko Haram augmentent avec chaque incursion violente de l'armée », écrit le chercheur Roland Marchal dans un rapport du Centre norvégien du maintien de la paix (NOREF).

Les organisations de défense des droits de l'homme Amnistie internationale et Human Rights Watch ont fortement critiqué les abus perpétrés par les militaires contre des civils.

« Les forces de sécurité ont abattu des centaines de personnes suspectées d'appartenir à Boko Haram et d'autres membres du public sans lien apparent avec le groupe, sous couvert de mettre un terme aux menaces que fait planer le groupe sur les citoyens. » — Human Rights Watch

Cependant, les actions sanglantes commises par Boko Haram au cours des derniers mois contre les populations civiles ont dû leur faire perdre des appuis, estime Cédric Jourde. « Quand ils attaquent des villages et qu'ils tuent un nombre élevé d'hommes avant de repartir avec des femmes et des enfants, ils perdent l'appui populaire », croit-il.

La ville de Baga après une attaque de Boko Haram en avril 2013 La ville de Baga après une attaque de Boko Haram en avril 2013  Photo :  Pigiste / Reuters

3. Est-ce que le mouvement risque de s'étendre?

Boko Haram n'a pas d'ambitions régionales comme le groupe armé État islamique (EI), même s'ils ont des liens avec les mouvements islamistes du Sahel. « On n'est pas dans la même logique », croit M. Jourde. « Pour l'instant, ça se limite au Nigeria. Il y a une capacité de nuisance, mais pas de véritable projet de société. »

« Boko Haram est un hybride entre une forme de banditisme et de revendication politique. C'est un mode de vie qui, pour l'instant, peut fonctionner pour ces jeunes [...], mais on n'est pas dans un grand projet politique. » — Cédric Jourde, professeur à l'Université d'Ottawa

Cependant, les zones frontalières du Niger, du Tchad et du Cameroun servent de base arrière aux militants. Il semblerait également qu'ils y recrutent de nouveaux membres. Boko Haram a également tissé des liens avec les mouvements islamistes du Sahel, dont Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI)

Même si la secte islamiste représente manifestement une menace pour les habitants du Nord-Est du Nigeria et d'Abuja, où ils ont perpétré des attentats sanglants, il n'y a aucun risque pour l'Occident, pense Cédric Jourde.

La donne pourrait toutefois changer advenant l'arrivée d'un nouveau chef. « Ce genre d'organisations sont très dures à prédire », avance le chercheur. « Elles sont à l'image de ceux qui les commandent à un moment X. C'est très fluide et changeant. »

La seule issue durable au conflit est de mettre fin à la marginalisation socioéconomique de la population des États du Nord. « À moyen et à long terme, il n'y a pas d'autre solution que de développer le nord du Nigeria », conclut M. Jourde.


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