Le monde arabe en mutation

Tunisie : le parti islamiste Ennahda refuse la dissolution

Radio-Canada avec Agence France-Presse et Reuters
Un opposant tunisien assassiné

Le parti islamiste Ennahda, qui domine l'actuel gouvernement tunisien, a refusé jeudi matin la proposition du premier ministre Hamadi Jebali, qui a annoncé la veille la dissolution du gouvernement et la formation d'un gouvernement non partisan composé de technocrates. La mission de ce nouveau cabinet est l'organisation « rapide » d'élections législatives.

Le vice-président du parti Ennahda, Abdelhamid Jelassi, a affirmé, jeudi matin, que « le premier ministre n'avait pas demandé l'opinion des membres de son parti avant d'annoncer la dissolution. Nous, au sein du parti, pensons que la Tunisie doit avoir un gouvernement de politiciens tout de suite. Nous allons continuer les discussions avec les autres partis pour former un gouvernement de coalition. »

La police a déployé jeudi un important dispositif de sécurité dans le centre de Tunis au lendemain de l'assassinat d'une figure de l'opposition et de manifestations contre le pouvoir islamiste que le premier ministre avait tenté d'apaiser en annonçant la formation d'un nouveau gouvernement.

Chokri Belaïd, un responsable de l'opposition laïque en Tunisie, a été abattu devant son domicile, à Tunis. Selon le Front populaire, la coalition de gauche dont il était l'un des dirigeants, il est décédé à l'hôpital après avoir été atteint par quatre balles tirées dans la tête et dans la poitrine.

À la suite de cet assassinat, des affrontements ont eu lieu entre la police et des manifestants, plongeant le pays dans la tourmente. Selon le ministère de l'Intérieur, un policier a été tué lors des heurts.

Une foule de jeunes a attaqué par des jets de pierre la police et a mis en place des barricades sur l'avenue Bourguiba, à Tunis, avec des poubelles, des tables de café, des barbelés et des barrières, alors qu'un blindé de la garde nationale tirait des salves de gaz lacrymogènes.

Plus tôt dans la journée, la police tunisienne avait tiré des gaz lacrymogènes sur une foule de manifestants qui tentaient de prendre d'assaut le quartier général de la police de Sidi Bouzid, berceau de la révolution de 2011. Les policiers ont dû prendre la fuite. L'armée est intervenue pour tenter de calmer les esprits.

Pendant que l'armée intervenait au poste de police de Sidi Bouzid, quelque 2000 personnes manifestaient pacifiquement dans la ville même où l'immolation d'un marchand ambulant en décembre 2010 avait déclenché le printemps arabe en Tunisie et mené à la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali.

Des manifestants ont également incendié ou saccagé plusieurs bureaux du parti politique islamiste au pouvoir, Ennahda, qui est tenu responsable de l'assassinat de Chokri Belaïd. Les bureaux d'Ennahda de Mezzouna, Gafsa, Kef, Sousse, Monastir, Mahdia et Sfax ont notamment été la cible de manifestants en colère.

À Kasserine, quelque 500 manifestants ont manifesté en criant « vengeance, vengeance » dans les rues de la ville de l'ouest tunisien, près de la frontière algérienne. À Tunis, quelque 4000 manifestants ont repris le cri de ralliement de la révolution de 2011 « dégage, dégage », en plus d'entonner l'hymne national dans les rues de la capitale.

Chokri Belaïd le 29 décembre 2010
Qui est Chokri Belaïd?

Chokri Belaïd, 48 ans, était un critique acerbe du gouvernement dirigé par les islamistes. Coordinateur général du Parti des Patriotes démocrates, il a souvent défié les islamistes d'Ennahda, s'attaquant directement à leur chef Rached Ghannouchi.

Il était devenu une figure médiatique du Front populaire qu'il a constitué en octobre 2012 avec une dizaine de partis et d'organisations d'extrême gauche et nationalistes arabes.

Défenseur des droits de la personne, cet avocat a souvent plaidé dans les procès politiques. Il a connu la prison sous les régimes de Ben Ali et Bourguiba.

Appel à la grève générale vendredi

Un manifestant saute par dessus une bonbonne de gaz lacrymogènes lors d'une manifestation devant les bureaux du ministère de l'Intérieur à Tunis.

Par ailleurs, quatre formations de l'opposition tunisienne ont lancé un appel à la grève générale vendredi, jour des obsèques de Chokri Belaïd.

En plus d'exiger le départ du ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh, membre du parti islamiste Ennahda qui dirige le gouvernement, les quatre partis ont décidé de suspendre leur participation à l'Assemblée nationale constituante (ANC). Ces partis disposent ensemble d'une quarantaine des 217 sièges de l'ANC.

« Le ministre de l'Intérieur assume personnellement la responsabilité de l'assassinat de Chokri Belaïd, car il le savait menacé et n'a rien fait », a annoncé le chef du Parti républicain, Nejib Chebbi.

Ghannouchi et Marzouki dénoncent les « ennemis de la révolution »

Le chef d'Ennahda, Rached Ghannouchi, soutient que sa formation politique n'a rien à voir avec l'assassinat du leader laïque Chokri Belaïd. « Ils [les laïcs] se mobilisent contre nous après la mort de Chokri Belaïd [...] Le résultat, c'est que les sièges de notre parti dans plusieurs villes ont été attaqués et incendiés », a déclaré M. Ghannouchi.

« Le parti Ennahda est totalement innocent de l'assassinat de M. Belaïd. Les seuls à qui profite cet assassinat, ce sont les ennemis de la révolution. » — Rached Ghannouchi

M. Ghannouchi convient que le pays se trouve dans une impasse politique depuis la révolution, mais il estime qu'il faut éviter de se laisser entraîner dans « une spirale de la violence ». Il exhorte les Tunisiens à demeurer unis.

Depuis la France, où il s'était rendu à une réunion au Parlement européen, le président tunisien Moncef Marzouki - fondateur du Congrès pour la République qui participe au gouvernement dirigé par Ennahda - a décrit l'assassinat de son ami comme une tentative de déstabilisation de la Tunisie. « Cet assassinat politique aujourd'hui même, sachant que j'allais m'adresser à vous, c'est une menace, c'est une lettre qui ne sera pas reçue », a déclaré M. Marzouki devant les eurodéputés. « Nous continuerons à dénoncer les ennemis de la révolution. »

« Cet odieux assassinat n'a pas d'autre objectif que d'opposer la composante laïque à la composante musulmane de la société pour susciter le chaos. » — 

M. Marzouki refuse de montrer Ennahda du doigt pour l'assassinat de Chokri Belaïd. « Il y a des forces politiques à l'intérieur de la Tunisie qui ne veulent pas que l'on réussisse cette transition », a-t-il affirmé.

« Nous avançons sur un chemin extrêmement étroit, balisé de plusieurs difficultés : la révolution, c'est simple, l'après-révolution, c'est compliqué », a lancé le président tunisien. Dans son discours, il a également promis de « protéger le mode de vie de la Tunisie moderniste », de « défendre toutes les libertés » et de « protéger les acquis de la femme ».

Selon M. Marzouki, ce n'est pas l'islamisme qui triomphe dans la foulée du printemps arabe, mais « la démocratie qui continue à conquérir le monde ».

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