Grève générale de Winnipeg

Au Canada, l’un des mouvements ouvriers les plus impressionnants fut certainement celui de la grève générale de Winnipeg en 1919.

Winnipeg connaît à partir des années 1880 une expansion fulgurante due en partie au succès de la grande séduction que la ville fera auprès du gouvernement pour le convaincre de faire passer le chemin de fer sur son territoire. Cela aura pour effet de créer un boom immobilier tout à fait spectaculaire. La population de la ville double en quelques mois seulement, puis continue de croître alors que des immigrants canadiens et européens y affluent, bercés par les rêves de prospérité que Winnipeg semble promettre, car on y trouve aussi le plus grand comptoir de blé d’Amérique du Nord. Entre 1896 et 1911, sa population passe de 42 000 à 136 000 habitants.

Puis, la Première Guerre mondiale vient tout basculer. La grippe espagnole suit de près et fait des ravages, tuant presque autant de Canadiens que la Première Guerre mondiale. Les salaires n’ont pas suivi l’inflation. Le chômage exacerbe les frustrations. Les soldats, de retour de la guerre, peinent à retrouver leur emploi et, quand ils y arrivent, c’est parce qu’on a mis les femmes qui les avaient remplacés à la porte.

Le chemin de fer Canadien Pacifique contribue aussi à faire arriver à Winnipeg des immigrants provenant de Suède, de Pologne, d’Italie, de Hollande, d’Ukraine, d’Angleterre et d’Écosse, parmi lesquels plusieurs ont été actifs dans les mouvements ouvriers de leurs pays d’origine. Ces derniers ne tardent pas à s’investir dans la création de syndicats une fois bien installés dans leur nouvelle contrée. Pendant la guerre, plusieurs syndicats émergent ainsi un peu partout au Canada, mais les employeurs de Winnipeg traînent encore de la patte. Ils sont particulièrement hostiles à l’idée même de négocier avec des syndicats.

La ville connaît au cours de cette période une augmentation de 20 % du nombre de syndiqués. Le début du siècle au Manitoba est marqué par plusieurs grèves impliquant divers syndicats. Mais la ville de Winnipeg décourage leurs tentatives de grève en votant un règlement interdisant le piquetage sur les lieux de travail. Les employeurs ont alors le champ libre pour engager d’autres travailleurs. Plusieurs de ces grèves se soldent donc par des échecs, participant à construire une grogne populaire de plus en plus importante.

À cette époque, le modèle syndical est tel que chaque corps de métiers peut avoir son propre syndicat et il est fréquent qu’il y en ait plusieurs au sein d’une même entreprise. C’est pourquoi on commence à imaginer un syndicat qui les réunirait tous. L’idée est de créer une base industrielle qui permettrait d’inclure dans le syndicat tous les ouvriers sans égard à leurs emplois ou à leur niveau d’aptitude et qui utiliserait la grève générale comme levier pour atteindre ses objectifs. Au printemps de 1919, la One Big Union est créée et espère pouvoir faire tenir un vote plus tard dans l’été afin de déterminer si d’autres syndicats veulent adhérer à ses principes. Le fruit était mûr, mais il tombe un peu plus tôt que prévu.

Pendant ce temps, le syndicat des métiers du bâtiment, le Winnipeg Building Trades Council, entame des négociations avec son employeur, le Winnipeg Builders Exchange. Il réclame une augmentation de salaire afin de s’ajuster à l’inflation que les ouvriers ont subie pendant la guerre. Devant le refus net de l’employeur de négocier, les travailleurs de la construction débrayent le 1 er mai 1919, suivis de près par les travailleurs de la métallurgie de la ville, qui subissent le même revers de la part de leur employeur. Fatigué de ce mépris face au mouvement ouvrier, le Winnipeg Trades and Labor Council convoque ses membres.

 
 

Le 15 mai 1919, 500 femmes téléphonistes débranchent les commutateurs et quittent leur poste, laissant une bonne partie de la ville sans service de téléphone. Winnipeg est paralysée : les trains et les usines s’arrêtent, les commerces restent fermés. Les employés du secteur public, pompiers, employés de la poste, téléphonistes, employés du réseau d’aqueduc et même les policiers se joignent aux travailleurs du secteur privé dans un formidable élan de solidarité. Dans l’espace de quelques heures, 94 syndicats de la ville de Winnipeg sont en grève et 30 000 travailleurs descendent dans les rues.

 
 

Le conseil municipal est catastrophé. L’opposition se construit. Des industriels, des avocats, des banquiers, des propriétaires de journaux, ainsi que les politiciens les plus influents de la ville se réunissent et forment le Citizens’ Committee of 1000. Ensemble, ils élaborent plusieurs stratégies afin de briser la grève au plus vite. Ils utiliseront notamment leurs journaux pour nourrir la méfiance envers les étrangers et les travailleurs européens, qu’ils traitent de bolcheviks, et les accusent de fomenter une révolution.

 
 

Entre-temps, la grève générale de Winnipeg obtient un appui étonnant de la classe ouvrière un peu partout au pays. De Vancouver, en Colombie- Britannique, à Amherst, en Nouvelle-Écosse, en passant par Victoria, Brandon, Calgary, Edmonton, Saskatoon et Regina, des grèves de solidarité sont déclenchées.

Dépêchés à Ottawa d’urgence, deux membres du comité rencontrent des ministres du cabinet fédéral. Ils les convainquent qu’une révolution se prépare à Winnipeg et les pressent d’intervenir. Ils conseillent au gouvernement d’adopter une série de lois qui permettraient d’arrêter les meneurs de grève et de les déporter sans procès. De retour à Winnipeg, ils forcent le conseil municipal à congédier l’ensemble du service de police et recrutent 1800 agents de police spéciaux. De violentes confrontations entre ces agents de police et les grévistes commencent.

« Samedi sanglant »

 
 

Le 21 juin, des policiers à cheval foncent dans la foule de grévistes, tuant 2 personnes par balle et en blessant gravement au moins 30 autres.

La grève est terminée. Certains retournent à l’ouvrage sans faire reconnaître leur syndicat, d’autres, par centaines, voire par milliers, sont congédiés et doivent se trouver un nouvel emploi.

La violence de la répression pendant la grève générale de Winnipeg a fait très mal à la One Big Union et a laissé une profonde amertume dans la classe ouvrière, qui a pris conscience de la puissance des forces auxquelles elle se heurtait. Le mouvement syndical au Manitoba accuse un retard important. Il faudra plusieurs décennies et une toute nouvelle génération de travailleurs, pour qu’on se sente à nouveau la force de revendiquer ses droits.

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