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par Stéphane Dompierre
"J'étais en couple, j'espérais donc ne jamais la revoir et, surtout, ne plus ressentir ce que j'avais ressenti."
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J'ai rencontré Véronique

par l'entremise d'un ami auteur, dans un salon du livre, lors d'un 5 à 7 entre auteurs et éditeurs... Elle est arrivée dans notre conversation avec une blague que je ne comprenais pas, un truc à propos de son enfant dont ils avaient discuté la veille, je me suis reculé d'un pas en attendant de pouvoir reprendre la conversation avec mon ami.

Elle m’a pris par surprise lorsqu’elle s’est présentée à moi, candidement, avec un grand sourire et de beaux grands yeux. Je n’étais pas préparé à ça.
J’ai senti mes organes vitaux se liquéfier.

— Je suis justement en train de lire un de tes livres, j'aime beaucoup ça !
J'ai bredouillé un vague remerciement, j'ai regardé par terre et je me suis dépêché de filer dans une autre salle, avec une amie que j'ai empoignée par le bras au passage.
— C'est qui, la grande brunette qui est là ?
— Une éditrice. Pourquoi tu te sauves d'elle ?
— Ben là !
L'as-tu vue ?
Elle est ben trop belle,
ben trop rayonnante,
ben trop... toute.

Il y avait dans cette salle une exposition de toiles laides et j'ai fait semblant de m'y intéresser. Je contemplais ces horreurs en tentant surtout de reprendre mon souffle.

J'étais en couple, j'espérais donc ne jamais la revoir et, surtout, ne plus ressentir ce que j'avais ressenti. Le coup de foudre le plus puissant que j'avais connu.

Inévitablement, nous nous sommes croisés dans les salons du livre. La première chose que je faisais quand j'arrivais dans la salle, c'était de repérer son stand. De chercher son sourire.

Chaque fois que nous parlions, notre complicité naturelle était évidente. Nous étions bien ensemble, attentionnés l'un pour l'autre, et chaque salon du livre qui se terminait était douloureux, sachant que nous ne nous reverrions pas avant le prochain.

Pour me raisonner, je me repassais sans cesse une liste de « pour » et de « contre » dans ma tête.
Les contre
Elle est en couple.
Je suis en couple.
Je suis trop vieux pour elle.
Elle a un enfant.
Un condo avec son chum.
Une voiture !
C'est une vraie adulte, pis pas moi !
J'ai pas de condo, pas de voiture, j'ai rien !
Je sais pas comment ça marche, un enfant !
Son chum va me tuer.
Sa belle-famille va me tuer.
Ses amis vont me tuer.
Ma blonde va me tuer.
Elle est plus grande que moi pis, de haut, on voit ma calvitie.
Les pour
<3 <3 <3 <3 <3 <3 <3
Il n'y avait qu'un «pour».
Mais je le trouvais non négligeable.

Nous avons décidé de nous rencontrer dans un restaurant où nous risquions le moins de croiser quelqu'un que nous connaissions pour discuter de cette attirance le plus froidement possible, d'enfin mettre cette histoire qui n'existerait pas derrière nous.

Dans cette conversation, des mots déraisonnables se sont échappés. Étourdi par tant d'émotions contradictoires, j'ai même parlé de mariage.

— C'est impossible, je le sais,
mais je te marierais demain matin !
— J'ai jamais pensé me marier,
mais je dirais oui !

Nous étions sur une terrasse au centre-ville, moins bien cachés que nous le pensions. Une amie de Véronique est passée, elle me l'a présentée.
Un petit malaise planait dans l'air. Nous avons eu peur d'être démasqués même si, techniquement, nous ne faisions rien de mal.
Cet amour évident voulait prendre toute la place.
Cet amour évident voulait
prendre toute la place.
Nous avons décidé de cesser d'être raisonnables. Une phrase que j'avais lue quelque part et que nous avons répétée souvent nous y a aidé : « Ordinary life is for ordinary people ».
J'ai laissé
ma blonde.
Véronique
a laissé son chum.
Nous avons fait le saut ensemble, sachant que nous faisions de la peine autour, que nos amis étaient sceptiques, que nous causions des chamboulements dans la vie d'un enfant, mais c'était plus fort que nous, il fallait que nous allions explorer cet amour-là.
Je suis devenu beau-père d'une fillette aussi formidable que sa mère et je me sens très à l'aise dans ce rôle. Nous avons tout fait pour éviter qu'elle soit bousculée par cet événement.
Quatre ans plus tard,
nous nous sommes mariés. La joaillière qui a fait nos bagues de mariage, c'est l'amie de Véronique qui nous a croisés lors de ce dîner au centre-ville. La célébrante était une de mes ex.
Et ma belle-fille était d'accord pour que je sois son beau-père pour le reste de ses jours !
Pour nous, ce mariage célébré devant cent cinquante parents et amis est l'accomplissement d'une promesse folle qu'on s'était fait au premier jour.