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par Sarah-Maude Beauchesne
"Je m’attendais certainement pas à tomber amoureux de ma voisine de tapis entre deux tchagui maladroitement exécutés."
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Les deux pieds bien groundés sur mon tatami,

je m'étirais comme il faut parce que je voulais vraiment pas être raqué le lendemain. J'approche le demi siècle et j'ai mal aux muscles juste à porter mes lourds sacs d'épicerie jusque chez moi, faque je prends les précautions nécessaires. Je portais des shorts chers qui respirent et un t-shirt pas super beau que j'ai gagné dans un concours à la pharmacie du coin, je fitais pas avec le reste du groupe.

Tout le monde avait eu le temps de s'acheter un uniforme sauf moi. Je m'étais inscris à un cours de taekwondo à la dernière minute parce que le dernier dossier bien-être du journal encourageait les hommes au sourire pas facile à l'essayer. Pour le fun, pour faire changement, pour arrêter d'aller se coucher avec l'impression d'avoir passé une journée ordinaire.

Et j'avais bien fait; les gens respiraient le repos, la lumière qui traversait le local était dorée, réconfortante et il faisait chaud. C'était juste assez pour que j'aie envie de transpirer la semaine que j'avais dans le corps.

J'étais à la bonne place au bon moment, ça se sent ces affaires-là.

Je me sauvais de mon divan, des courriels, des brainstorms plates pour déterminer ce que qu'on allait manger pour souper dans notre cuisine comme-tout-le-monde, de l'affection forcée au bout des doigts, des nuits à pas dormir collés avec ma femme aussi fatiguée que moi, des matins silencieux à être gossé par le bruit du café qui longe les parois de sa propre gorge.

J'étais épuisé.
J'étais épuisé. Mes battements de
Mes battements de
avaient oublié c'était quoi
d'accélérer,
avaient oublié c'était quoi d'accélérer,

Je m'attendais à peut-être triper un peu sur la prof, à rêver à ses courbes en santé durant mon heure de dîner. Je m'attendais vraiment à être poche, à être le plus poche de la gang, à haïr ça le taekwondo, à regretter d'avoir osé quelque chose de différent, à me trouver niaiseux d'écouter ce que le journal me dit à tout bout de champ.

Je m'attendais certainement pas à tomber amoureux de ma voisine de tapis entre deux tchagui maladroitement exécutés.

Je m'attendais pas à avoir le courage inexplicable de la complimenter sur son élastique à cheveux particulièrement coquet ni à la faire rire avec ma joke des deux grains de sable dans le désert ni à la suivre jusque chez elle encore tout en sueur d'avoir fessé dans le vide ni à embrasser son cou doux comme rien que je connaisse ni à faire l'amour avec elle jusqu'à ce qu'on sente nos moindres muscles abandonner tranquillement.

En sortant de chez elle cette fois-là, j'étais raqué de partout d'être tombé d'aussi haut. Déjà j'aimais tout d'elle; les grains de beauté en grappes de raisin en dessous de son nombril, la fine cicatrice qui rend son sourcil gauche tout broussailleux, sa vaisselle sale dans le lavabo qui embaume son petit appartement d'un mélange étonnament le fun de petite pâte au pesto et de savon à la pomme grenade, ses fleurs séchées partout, l'affiche d'un film que je verrai jamais dans la salle de bain, le pot à change dans l'entrée, tout ça.

Je racontais des petits mensonges prudents en rentrant chez moi en retard et j'aurais tellement voulu culpabiliser, mais l'excitation prenait toute la place. Les souvenirs de sa peau et du bruit de nos bouches mouillées engourdissaient ma raison et m'isolaient de ma vraie de vraie vie.

J'allais à l'épicerie deux fois par jour, je restais cinq minutes dans chaque allée pour être sûr de ne pas la manquer. Je commençais par le coin des légumes, je gardais les surgelés pour la fin. Souvent, je finissais par m'acheter un pot de crème glacée Dulce de Leche pour me consoler d'avoir manqué ma chance de la croiser.

Je faisais semblant d'attendre quelqu'un devant le dépanneur au coin de sa rue. J'aurais voulu qu'elle sache que c'est elle que j'attendais à chaque fois. Mais à la place, si elle apparaissait en tournant le coin, on jasait de la ruelle verte et du recyclage qui passe donc ben pas assez souvent.

Je prenais le bus parce qu'elle prenait souvent le bus.

Je me mettais super beau au cas où que.

J'accumulais les hasards pour prendre des nouvelles de son chat à trois pattes, de son plan de basilic, de sa plomberie fragile, de son voisin fatigant.

Je prenais
peu discrètement
le pouls de son cœur.
J'avais envie
qu'elle m'invite à la suivre
à monter jusque dans
sa chambre en jolie bordel

et que ce soit aussi simple que la première fois. Je repassais notre unique nuit en boucle,

je revoyais ses doigts déboutonner ma chemise, sa robe glisser le long de son corps et tomber par terre sans bruit,

ses fines chevilles craquer, ses mains fouiller dans les poils sur ma poitrine qu'elle semblait trouver particulièrement fascinants.

Depuis elle,

je me trouve beau comme ça, poilu de là. C'est l'effet qu'elle me fait.

Mais j'ai beau courir après, elle m'attend jamais nulle part.

Le brillant violent dans mes yeux de gars amoureux,

c'est pas assez ça l'air.