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Son
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par Claudia Larochelle
« [...] ton papa et moi adorions traverser les nuits noires et chaudes de l’Amérique du Sud sur la vieille Harley de ton oncle Fernando. »
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Cher Ludo,

Mon fils, mi corazon, j’ignore quel âge tu auras quand tu retrouveras ces mots dans ce coffre où gisent déjà pêle-mêle plusieurs de tes souvenirs. J’ignore si tu tomberas par hasard sur mes mots en cherchant une vieille photographie ou un foulard pour réchauffer ton cou avant d’enfourcher une moto...

Je déteste imaginer que tu puisses un jour filer à vive allure sur l’autoroute à bord d’une de ces bécanes.

Bien sûr, ce jour viendra où tu sauras que ton papa et moi adorions traverser les nuits noires et chaudes de l'Amérique du Sud sur la vieille Harley de ton oncle Fernando.

Alors, je ne pourrai qu'accepter et te regarder démarrer en trombe vers un ailleurs où tu existeras sans moi.

Transporteras-tu avec toi une personne que tu voudras ensorceler? J’ai un jour été celle qui embrassait le cou de ton papa pendant qu’il faisait pétarader son bolide. Les yeux fermés, abandonnée aux plus excitantes sensations de l’amour, je respirais l’odeur musquée de sa sueur sur son vieux t-shirt troué.

Tout de lui m'enivrait.

Collée contre son corps bienveillant

je pressentais qu’il me demanderait en mariage. Je sentais peut-être aussi que tu t’apprêtais à faire ta place au creux de mes entrailles, que plus

jamais je ne serais triste.

Si nos deux années de séparation avaient été interminables avant nos retrouvailles, mon beau motard du Nord et moi, toutes celles avant notre première rencontre, un après-midi de 2010 à Utila, une petite île paradisiaque du Honduras avaient été teintées d’une mélancolie que je tentais de noyer sous l’eau des cours de plongée sous‑marine.

Sans eux, je n'aurais jamais fait la rencontre de celui qui deviendrait

ton papa.

J'essayais d'apercevoir la serveuse de la terrasse où je prenais un bain de soleil quand j'avais croisé ses grands yeux bleus. Je me souviens m'être dit que jamais je n'avais vu de peau aussi blanche.

— Regarde le grand blanc.

Il est plus blanc que le lait.

On dirait qu’il s’est roulé dans les neiges du Kilimandjaro, avais-je murmuré à ma cousine Juanita.

— Il est peut-être blanc,

mais toi,

tu n'as jamais eu

les joues aussi rouges ...

avait-elle rétorqué l'air moqueur.

Courageuse grâce à la quantité de rhum ingurgité, je lui avais lancé mon plus séducteur « hola guapo ». Les mains chargées de bières, il avait quitté mon paysage pour n’y réapparaître qu’une semaine plus tard, dans un bar à la plage. Je l’avais reconnu à sa blancheur certes, mais aussi aux battements de mon coeur qui ne s’était pas emballé de la sorte depuis mon premier flirt d’adolescence.

Il voulait de l’aide pour demander une cigarette en espagnol. Pour me remercier, il m’avait fait danser jusque tard dans la nuit où, sur le sable, nous nous étions étendus. Tu vas rire un peu mon Ludo ; au loin, la radio entonnait Total Eclipse of the Heart. Ton père et moi avions imité la chanteuse avant de s’embrasser.

Il me semble que c'est moi qui avait fait un mouvement vers lui. Je me souviens m'être dit que mon abominable homme des neiges semblait très timide.

Mais les glaces ne sont pas éternelles.

Nous nous étions recroisés le lendemain

lors d'une fête en plein air. Nos effusions avaient été plus intenses.
Il m'avait dit qu'il ne m'oublierait jamais.

Je ne l'avais pas cru.
Pas tout à fait.

Il était reparti vers ses neiges. Moi vers ma mélancolie, qui réapparaîtrait.

Facebook, nous a remis en contact. Ton père est revenu me voir au Honduras. Il n'a plus eu envie de son ancienne vie. C'est ainsi qu'il y a eu un mariage sans artifices, nos virées à moto et ta venue imprévue. Après t'avoir donné naissance dans un hôpital face à la mer dans une petite ville de la côte Atlantique de mon pays, il a proposé de nous ramener chez lui à Montréal.

J'ai tant aimé la ville,

les escaliers en colimaçon,

les églises à tous les coins de rue,

le hockey dans les ruelles

et les tulipes du jardin botanique que nous y sommes restés. Quant à la mélancolie, je ne sais plus ce que ça fait. J'imagine qu'elle est disparue pour toujours quelque part entre les boulevards St-Michel et De Lorimier. Les hivers et la neige ont raison de tout.

Encore aujourd'hui,

en cuisinant le gâteau sur lequel tu souffleras tes sept bougies ce soir, j'ai la certitude que l'amour réside là où on ne l'attend pas et que sur lui, même la distance n'a pas d'emprise. S'il m'arrive de m'ennuyer du Honduras,

je demande à mes abominables hommes des neiges de m'étreindre.

Alors, je renaîs.