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Souvenirs d'Octobre 70

Souvenirs d
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Les meilleurs moments : Émission du dimanche 17 octobre 2010

Arts et culture

Table ronde sur la crise d'Octobre

Table ronde sur la crise d'Octobre

Peu d'ouvrages historiques ou littéraires ont été écrits sur la crise d'Octobre. Les professeurs André Champagne et Michel Biron tentent d'expliquer l'origine de ce silence. Quatre invitées, dont Monique Proulx et Linda Gaboriau, nous font ensuite part de leurs souvenirs sur l'événement. 
 
Au cours de la conversation, il est question du choc créé par la mort de Pierre Laporte et de l'arrestation de 497 personnes sous la Loi des mesures de guerre. La lecture du manifeste du FLQ, sa dénonciation de l'oppression sociale, semble avoir marqué les consciences. 
 
Autour de la table : 
- André Champagne, historien 
- Michel Biron, professeur de littérature et auteur de La conscience du désert 
- Linda Gaboriau, traductrice et conseillère littéraire 
- Lysiane Gagnon, chroniqueuse politique 
- Elaine Kalman Naves, journaliste 
- Monique Proulx, romancière, nouvelliste et scénariste 
 
Suggestions de lecture
- Louis Fournier, FLQ, histoire d'un mouvement clandestin, Lanctôt éditeur. 
- Louis Hamelin, La constellation du lynx, Boréal. 
- Manon Leroux, Les silences d'octobre, VLB. 
- Francis Simard, Pour en finir avec octobre, LUX. 
- William Tetley, Octobre 70, dans les coulisses de la crise, Héritage. 
- Pierre Vallières, L'exécution de Pierre Laporte, Québec Amérique. 

EN COMPLÉMENTAUDIO - La discussion sur la crise d'Octobre

Livres

Mon pays aux abois

Mon pays aux abois



Monique Proulx lit Mon pays aux abois. 
 
À l'automne 1970, j'ai 18 ans, je suis une chrysalide maigrichonne qui gigote fort pour sortir de son cocon. Déjà, j'ai avalé mon premier Réjean Ducharme, je me suis pâmée devant le Grand Cirque ordinaire, je sens qu'il se trame quelque chose d'immense dont je ferai bientôt partie. Le parfum de la révolution flotte partout, surtout au très marxiste-léniniste cégep de Limoilou où j'apprends depuis un an à jouer aux cartes, fumer de l'herbe, faire du théâtre et, accessoirement, étudier la littérature. La politique est l'affaire des gars, qui nous hurlent des slogans dans la cafétéria du cégep et nous entraînent à répétition dans des grèves et des sit-in dont je finirai bien un jour par saisir la pertinence. Pour l'heure, je suis toute prise par ma révolution à moi : dans quelques jours, je loue un appartement dans le Vieux Québec avec ma copine France, je quitte mes parents. 
 
Qu'est ce que je connais du FLQ avant ce fameux soir du 8 octobre où leur manifeste de plomb brûlant se répand dans les chaumières? Peu de choses, à vrai dire, peu de choses qui m'interpellent. Je sais que ce sont des exaltés de Montréal, autrement dit d'une planète lointaine, et qu'ils touillent la révolution avec des moyens plus virils qu'artistiques : quelques bombes ici et là, peut-être bien un enlèvement, un peu de bruit sur beaucoup de fureur. 
 
De ce soir-là, je retiens surtout la tête amidonnée de Gaétan Montreuil, terriblement désassortie aux mots qui sortent de sa bouche : big-boss, gouvernement de mitaines, société d'esclaves terrorisés, Trudeau la tapette... Les mots sont incisifs et jeunes, la tête est gourmée et périmée. L'effet est saisissant. Stupeur dans le salon de mes parents, où écouter le téléjournal est une religion. À la fin, mon père dit simplement : ils sont fous, mais avec une nuance hésitante qui pourrait bien ressembler à du respect. Je ne me ne souviens pas d'avoir éprouvé, sur le coup, quoi que ce soit de déterminant : possiblement une sympathie un peu perplexe, puisque dans mon esprit, tout ce qui est révolutionnaire est bienvenu. Et le coeur fulminant du manifeste est simple à comprendre : les riches sont les ennemis, les Anglais sont riches, donc les Anglais sont les ennemis. 
 
L'embêtant, c'est qu'à Québec, il n'y a pas d'Anglais. 
 
La sensation de se trouver à distance de Montréal, à distance de l'embrasement, voire du spectacle, perdure quelques jours. Même lorsqu'un ministre est enlevé, que des apparitions tourmentées se succèdent sur les ondes, même quand l'inconcevable se produit, la loi des mesures de guerre décrétée par le glacial Trudeau, Trudeau-la-tapette, toujours pour moi ça se passe dans cette contrée distante qu'est Montréal, tandis que ma guerre est ici, au milieu des boîtes de déménagement et de ma mère qui perçoit mon départ comme une agression armée. 
 
Et puis à Limoilou j'aperçois mes premiers chars blindés. Avec de vrais soldats habillés en soldat, qui ne semblent même pas gênés de tenir brandies vers nous de vraies armes. Comme si nous étions des bandits, des dangereux, nous Limoilou-les gros-Loups, si inoffensifs, si gagne-petit, si 100% francophones. Il me semble que le déclic se produit là et qu'il embrase quelque chose qui n'est plus apaisable. À la cafétéria du cégep, les cris d'alarme maintenant me galvanisent. Je ne sais plus où donner de la tête entre les arrestations de mes désormais frères de Montréal, les manifestations de solidarité, mon déménagement, les larmes de ma mère (Qu'est-ce qu'on t'a fait?... Qu'est-ce qu'on t'a fait, pour l'amour?...) , et en même temps, tout me semble lié et appartenir au même vibrant momentum, à la même fureur de vie. J'écris pour mon cours de création littéraire un poème exalté : Mon pays au regard de bois froid, mon pays aux abois étouffé sous le bâillon... Je n'avais jamais prononcé ces mots-là avant, mon pays, je suis sûre de ne jamais les avoir pensés, je savais que je voulais un appartement mais je ne savais même pas que j'avais un pays.  
 
Enfin une véritable Cause: un pays à protéger, et peut-être surtout à mettre au monde, une cause à la hauteur de ma sortie de cocon, et c'est vers elle que j'ai la sensation forte de m'ébranler à ce moment-là. Ni le corps recroquevillé du pauvre Laporte dans son coffre d'auto ni les larmes de ma mère ne m'arrêtent ni ne m'émeuvent, je suis en marche, avec des centaines de milliers d'autres, dans la jeune énergie impitoyable de ceux qui sont en marche.  
 
Monique Proulx

Livres

Souvenir d'Octobre 70, par Daniel Poliquin

<i>Souvenir d'Octobre 70</i>, par Daniel Poliquin



Daniel Poliquin lit Souvenir d'Octobre 70 
 
La télé est tout le temps allumée ces jours-ci. Pour une rare fois, il y a toujours du neuf, la publicité n'agace plus autant, notre attente est parfois richement récompensée. 
 
Apparaît Gaëtan Montreuil. L'homme est connu, sa voix aussi. Son visage rassure, sa voix aussi : c'est celle qu'on entend dans les annonces de la montre Timex : « Et sa montre Timex marche toujours! » Ma grand-mère l'aime au grand jour : son timbre de voix parfait, sa diction impeccable, en ont fait à ses yeux un homme noble, moral, exemplaire mais viril. 
 
Montreuil lit. « Front de libération du Québec – Manifeste ». Le texte semble confus, on a du mal à suivre. Pas un mot sur l'otage dont le nom veut dire croix; c'est une tirade ouvriériste comme en pondent par milliers aujourd'hui les humbles mégalomanes de la blogosphère. Le plus déroutant, c'est que le discours jure avec le visage et la voix qui le portent. Cette voix d'or de Radio-Canada qui joualise, cheap labour et big boss longs comme le bras, et qui dit des gros mots avec onction : « Trudeau la tapette », « Bourassa, le serin des Simard »; ça déstabilise, comme on dit aujourd'hui; ça cloche, ça boite, on dirait une farce imaginée par Berthold Brecht. 
 
Le divorce entre l'esthétique langagière de Radio-Canada et le parler cru des ravisseurs fait une victime chez nous. Ma grand-mère, qui ne connaît pas Berthold Brecht et s'en fout pas mal, annonce qu'elle a cassé avec Gaëtan Montreuil. Elle dit : « J'aurais jamais pensé qu'il pouvait parler mal de même. Jlèmepu lui. »  
 
La lecture du manifeste à la télévision française du Canada n'annonce pas le massacre prochain d'un innocent au nom familier, Pierre Laporte. Les felquistes appelaient à l'insurrection armée de la fraternité ouvrière; ils seront déçus. Les rentiers canadiens-français du temps se retirent en Floride; les terroristes québécois iront se faire griller à Cuba. Nos précurseurs du tourisme bourgeois en terre révolutionnaire chargent d'un sens nouveau la prophétie d'Hubert Aquin. Relisez les premiers mots de Prochain épisode : « Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses. » Révolution avortée, embourgeoisement obligatoire, angoisse existentielle, déprime : c'est ainsi que l'Histoire se moque des velléités humaines. 
 
Le manifeste lu par monsieur Montreuil n'a pas jeté la révolution dans la rue; il marque plutôt la manifestation d'un certain révolu. Depuis quelques années déjà, le québécois tasse le français. Au cinéma, Valérie parle encore avec une pointe d'accent parisien qui fait sourire désormais; Gilles Carle va gommer tout ça. La chanson de Charlebois, les monologues d'Yvon Deschamps, le roman joual ont détrôné la correction empruntée. Michel Tremblay règne sur la dramaturgie québécoise, le monde de Marcel Dubé n'est plus. Demain, les annonceurs de Radio-Canada vont parler comme du monde. Comme nous. 
 
On n'a plus vu monsieur Montreuil après; guère entendu non plus. Dommage. Ma grand-mère avait repris avec lui mais il n'était plus là. Elle s'est ennuyée de lui jusqu'à sa mort. Beau dommage... 
 
Daniel Poliquin

Livres

« TRUDEAU-les-peanuts! »

« TRUDEAU-les-peanuts! »



Michel Marc Bouchard lit « TRUDEAU-les-peanuts! ». 
 
- « Saint-Coeur de Marie a une population de 2,504 âmes incluant la famille Asselin qui vient tout juste de s'y installer. » Mon père a vérifié.  
 
Stéphane, l'aîné de notre quatuor d'amis, parlait avec une nervosité inhabituelle. Déjà qu'il impressionnait par ses 13 ans et sa voix récemment grave. Mais là il en ajoutait en martelant chaque syllabe.  
 
- L'armée marche sur Lac Saint-Jean! Sur notre Saint-Coeur de Marie! Pis on sait pas par où elle va arriver!  
 
Dans la cour arrière de ses parents, il avait dessiné dans le gravier une carte des principales rues du village; rue Saint-Joseph et rue Sainte-Marie. Par où allions nous fuir? Saint-Henri, au Nord? L'Ascension, à l'est? Alma, au sud? Il nous fallait penser à un plan. Tenir un journal des évènements. Se faire un lunch de survie. 
 
- Y est quelle heure? Demanda Stéphane, en fronçant les sourcils. 
 
Richard regarda sur sa Timex au quartz flambant neuve. Le père de Richard était docteur.  
 
- 7 heures 33.  
 
Il nous restait donc 27 minutes de « liberté de rassemblement ». Le père de Stéphane, un habitué d'une taverne d'Alma, avait parlé de la « liberté de rassemblement » Après huit heures du soir, tout groupe de trois personnes et plus était interdit sous peine d'emprisonnement. 
 
- On est 9 chez nous, s'est inquiété Richard. 
 
Stéphane, agacé, a repris..  
 
- Toute personne peut être arrêtée dans la rue sans raison.  
 
On a été intrigués d'une part par le mot « couvre-feu » que venait de préciser Stéphane et d'autre part par le fait qu'il l'avait chuchoté. 
 
- Si ma mère me demande d'aller acheter du lait après 8 heures? A renchéri Richard. 
- C'est pas une bonne raison pour être dans la rue. Pis si ta mère te demande d'acheter du lait à 8 heures du soir avec l'armée dans nos rues, ben c'est juste une maudite inconsciente.  
- C'est de quelle armée, qu'on parle?  
- De la nôtre!  
- A cause qu'y faut se défendre contre notre armée? 
- Parce qu'on est pas chez-nous ? - s'impatienta Stéphane. 
 
Même si on avait tout été un jour les premiers de la classe de quatrième année B, c'était trop de concepts à la fois. Les questions se sont mises à fuser de toutes parts.  
 
- Ousqu'on est si on est pas chez nous?  
- Tu veux dire que notre maison, c'est pas notre maison? 
- Si on a pus de lait, c'est une maudite bonne raison pour aller en chercher? 
(Chuchotant et grave.) 
- Vous avez pas entendu le message du F-L-Q?  
 
La façon qu'avait Stéphane de chuchoter et de pas chuchoter devenait agaçante. 
 
On avait tous écouté à la télé l'annonceur coincé qui avait été obligé de lire une lettre avec un accent de bûcheron (comme l'avait souligné ma mère). Moi, je me souvenais juste quand il avait dit « Trudeau.... c'est des peanuts! Trudeau... c'est des peanuts! . J'avais manqué quelques mots à cause de notre télévision dont les haut-parleurs étaient de la même technologie que les premières canisses d'Alexandre Graham Bell. Mais... « Trudeau, c'est des peanuts! » J'avais tellement ri. Et j'avais jamais vu mes parents être aussi bêtes en me disant d'arrêter de rire.  
 
Stéphane a répété F-L-Q puis il est rentré en transe. Il a lancé un mot qui allait marquer nos vies : Indépendance. 
 
Stéphane nous a expliqué une histoire incroyable dont la plupart des informations provenaient encore de son père. Le père de Stéphane était de cette catégorie d'alcooliques qu'on a tendance à négliger; ceux que l'alcool rend clairvoyants. Il avait parlé d'un pays libéré des étrangers. D'une révolution. D'une indépendance.  
 
Qu'on allait devoir se défendre parce que le ministre qu'on avait retrouvé dans le coffre du char était un martyr... mais du mauvais bord. Il aurait fallu que le mort soit de notre bord! Tout le monde avait parlé du ministre du coffre du char. Ça avait fait la première page du Allô-Police; la principale source d'information dans notre communauté surtout parce que les photos scabreuses de Allô-Police étaient les meilleures photos scabreuses.  
 
A 7 heures 50, il a fallu se quitter en se souhaitant bonne chance et en donnant rendez-vous quoiqu'il arrive le lendemain dans un endroit secret, en faisant jurer à Richard de pas le dire à aucune des 9 membres de sa famille.  
 
Stéphane nous a serrés ben fort la main comme jamais y l'avait fait. D'ailleurs c'était la première fois qu'il nous serrait la main.  
 
Vers 8 heures 10, je suis rentré à la maison le souffle haletant, le coeur au bord de l'explosion et le visage couvert de la sueur à cause des 10 minutes de mon insouciante témérité.  
 
J'ai passé la nuit éveillé à attendre le son des chaînes grinçantes des chars d'assaut et les vibrations du martèlement des bottes de soldats sur l'asphalte.  
 
Rien. L'armée n'est jamais venue, ni cette nuit là, ni les autres. Mon lunch en cas de fuite a pourri dans ma cachette dans la shed derrière la grange. Mais ce soir là, j'ai compris que mon pays était pas tout à fait le mien, que mon père était peut-être exploité et que Stéphane pouvait être aussi hystérique que « Trudeau-les peanuts! » 
 
Michel Marc Bouchard

Société

Georges-Hébert Germain à l'automne 1970

Georges-Hébert Germain à l'automne 1970



George-Hébert Germain lit ses souvenirs d'Octobre 70. 
 
En 1970, j'avais 25 ans, une bonne job et une adorable blonde qui vivait chez ses parents. Mais je n'étais pas tout à fait au monde. Je ne lisais pas les journaux, je n'avais ni télé, ni radio, je ne votais jamais. Avec mes amis, j'allais voir tous les shows rock qui venaient en ville, j'écoutais de la musique américaine et britannique, je lisais de la poésie surréaliste française et des romans du temps jadis. Nous habitions de charmants taudis dans un quartier alors magnifiquement décati qu'on appelle aujourd'hui le Plateau. Nous vivions dans notre bulle parfumée au cannabis et au patchouli, culturellement auto-suffisants, en marge d'un monde que nous méprisions sans doute un peu, parce qu'il passait, selon nous, à côté du plus beau de la vie, la musique que nous aimions, la poésie que nous lisions, l'ivresse, l'amour et le farniente que nous pratiquions si bien. 
 
Et puis tout a cafouillé. Des héros à nous sont morts. Jimmy Hendrix, à la mi-septembre; Janis Joplin, deux semaines plus tard, le 4 octobre. L'enlèvement, le lendemain, d'un diplomate britannique à Montréal et celui d'un ministre québécois quelques jours plus tard, n'ont bouleversé personne de notre entourage. Ce n'était pas de nos affaires, ce n'était pas notre monde.  
 
Les parents de ma blonde étant partis en voyage, je suis allé passer quelques jours auprès d'elle dans leur belle grande maison, là-haut sur la montagne. Ils avaient, eux, la radio, la télé, les journaux. Ma blonde m'a accueilli en me disant que le gouvernement avait imposé la loi des mesures de guerre et que l'armée s'en venait en ville et que ce serait épouvantable. Elle avait peur. Moi aussi, sans doute. Mais je crânais. Je disais : « Tant mieux. Il va y avoir de l'action. » Je voyais une fête possible. Je citais Appolinaire : « Dieu que la guerre est jolie! » Je fus traité d'inconscient. Nous nous sommes disputés. Puis nous avons fait l'amour... devant la télé allumée, ce qui était une première pour moi, pour elle aussi, je crois. 
 
Deux jours plus tard, quand je suis descendu de la montagne, Pierre Laporte était mort. J'avais pris le dernier autobus de la ligne 11 qui, parti des hauteurs du mont Royal, traversait Côte-des-Neiges et empruntait la voie Camilien-Houde pour aboutir en ville, chez moi. C'est toujours ce voyage qui me revient en mémoire quand je pense à Octobre 70, le doux roulis de ce vieil autobus dont j'étais le seul et unique passager, sa lumière tiède et jaunâtre dans laquelle je baignais, le reflet de mon visage effaré dans les fenêtres qui donnaient sur la nuit noire.  
 
Au métro Mont-Royal, où je suis descendu, il n'y avait pas un chat. J'ai suivi Saint-Hubert jusqu'à Marianne et Rachel. Toujours personne. Il faisait doux, je me souviens. Ruelle Saint-Christophe, près de Duluth, des lumières m'ont attiré. Il y avait un gros camion et des voitures de police avec gyrophares parqués devant une petite maison de brique rouge. Par la fenêtre grande ouverte, des hommes lançaient dans la benne du camion, pêle-mêle, des livres, de la paperasse, des machines à écrire, des vêtements, des bibelots, des outils. Les policiers avaient arrêté des jeunes gens qu'ils avaient menottés et qu'ils faisaient monter dans leurs voitures.  
 
Je me suis avancé pour me mêler à la petite foule inquiète et silencieuse qui observait la scène. J'avais l'impression d'être un intrus. Je l'étais, effectivement. Je commençais, ce soir-là, à venir au monde. 
 
Georges-Hébert Germain

Livres

Lysiane Gagnon se rappelle d'Octobre 70

Lysiane Gagnon se rappelle d'Octobre 70



Lysiane Gagnon lit ses souvenirs d'Octobre 70. 
 
Le jour de l'enlèvement de James Cross, je couvrais une tournée du ministre de l'Education en Gaspésie. Quand la nouvelle nous parvint, le ministre et ses collaborateurs étaient atterrés. Mais notre bande de jeunes reporters fut instantanément saisie d'une excitation proche de l'euphorie. Enfin, le Québec devenait le théâtre d'un drame politique à dimension internationale ! 
 
C'est dans le brouhaha de la salle de rédaction que j'appris cinq jours plus tard l'enlèvement du ministre Laporte. L'atmosphère était de plus en plus fiévreuse. Les patrons s'alarmaient mais nous, les jeunes, vivions dans un état second, où une légère anxiété le disputait à l'intense plaisir du suspense. Le journalisme se nourrit d'événements dramatiques, et nous étions comblés.  
 
Nous nous perdions en conjectures sur l'identité des gens qui se cachaient derrière le FLQ. Peut-être les connaissions-nous ? Pierre Vallières, alors en prison pour complicités avec une cellule terroriste, n'était-il pas un ancien journaliste de La Presse ? Dans ce Québec qui émergeait d'une Révolution que les jeunes jugeaient trop tranquille, les idéaux indépendantistes et socialistes avaient envahi les salles de rédaction tout comme les collèges et les universités. Dans mon entourage, tout le monde réprouvait la violence, et à plus forte raison le terrorisme, mais nous éprouvions une certaine sympathie envers ces felquistes dont nous condamnions les méthodes... mais pas l'idéal.  
 
Pourtant, lorsque Trudeau autorisa la lecture du manifeste du FLQ sur les ondes de Radio-Canada, nous fûmes plusieurs à déchanter et à nous dire que ces mystérieux felquistes étaient de bien piètres penseurs. Cette diatribe simpliste et vulgaire était franchement navrante.  
 
Malgré le fanatisme obtus que trahissait ce manifeste, nous étions incapables de prévoir que les choses tourneraient mal. Aux premières loges de ce scénario théâtral, nous nous étourdissions au rythme des nouvelles, les oreilles rivées à nos radios portables, nous courions les conférences de presse et les assemblées. Et nous nous réjouissions méchamment de voir les autorités politiques nager dans la confusion, au bord de l'affolement. 
 
L'arrivée de l'armée à Montréal ne m'a pas effrayée. Les petits soldats de Moncton ou de Winnipeg, incapables de s'orienter dans nos rues, me paraissaient beaucoup moins menaçants que les terribles policiers municipaux qui, à l'époque, dispersaient les manifestations les plus pacifiques à coup de matraques.  
 
La loi sur les mesures de guerre ne m'a pas davantage inquiétée. J'avais tout de même gardé une once de bon sens, et je savais bien que les dizaines de gens qui chaque jour étaient arrêtés sans motif seraient vite libérés et qu'ils ne seraient pas torturés. Mais comme j'avais déjà correspondu avec Pierre Vallières, je craignais une perquisition. L'idée de voir mes affaires personnelles fouillées par des policiers me faisait horreur. En revanche, je me disais que si jamais j'étais arrêtée, cela me permettrait de faire de formidables reportages sur la prison des femmes.  
 
L'affaire, en somme, était un gigantesque feuilleton, avec ses vilains gouvernements et ses héros équivoques.  
 
C'est le matin du 17 octobre qu'a explosé la bulle dans laquelle nous nous complaisions. 
 
Je passais le weekend chez des amis, dans un joli cottage des Laurentides. En bons petits bourgeois que nous étions, nous sommes allés nous coucher après avoir longuement épilogué, autour d'un succulent repas, sur la palpitante saga du FLQ. Notre hôtesse nous a réveillés à l'aube. Elle avait écouté la radio. Elle cognait à toutes les portes en sanglotant. Ils l'ont tué !, hurlait-elle. Nous étions accablés. Le rideau venait de tomber. Tout romantisme évacué, seule demeurait cette indicible tragédie : un homme assassiné, son corps jeté dans le coffre d'une auto. Les preux chevaliers de l'indépendance étaient des assassins.  
 
Des années plus tard, lors d'une réception, j'ai croisé la veuve de Pierre Laporte. J'osais à peine la regarder dans les yeux, au souvenir de la coupable légèreté avec laquelle j'avais réagi durant les dix jours où son mari s'était trouvé entre la vie et la mort. 
 
Lysiane Gagnon

Livres

Le kidnapping

Le kidnapping



Carolyn Marie Souaid lit Le kidnapping. 
 
Les érables baissaient pavillon pour l'hiver, mais je ne me rappelle pas s'il y avait du soleil ou des nuages. Il restait peut-être une hydrangée dans le jardin. Après que c'est arrivé, j'ai pensé : si j'avais ouvert ma fenêtre et écouté, vraiment écouté ce matin-là, j'aurais peut-être entendu ces hommes barbus arpenter les rues comme des dobermans. Faire du grabuge. 
 
C'était le jour où l'on avait des hamburgers et des frites pour souper; maman faisait griller les boulettes, la hotte de la cuisinière fonctionnait à plein régime. La maison était tellement pleine de fumée qu'on avait du mal à distinguer les fleurs orange et brun de la tapisserie de la cuisine. Bugs Bunny venait de finir et mon petit frère pleurnichait tandis que je mettais la table, pliant les serviettes, disposant les bouteilles de moutarde et de relish. J'adorais la chaleur et le confort absolus du moment, la certitude que tant que je vivrais dans cette maison je serais protégée et aimée. La radio éraflée syntonisant CJAD jouait une brève publicité avant que les ondes ne soient saisies de la nouvelle solennelle : Pierre Laporte avait été kidnappé. 
 
Il se passait beaucoup de choses ces jours-là, je le savais. À onze ans, on commence à acquérir un sixième sens. J'avais remarqué de curieux changements chez maman. Elle était différente. Ce n'était plus la mère qui avait livré une rude campagne pour faire élire le nouveau premier ministre. Ni la mère pétillante qui accueillait les meutes de visiteurs qui frappaient à notre porte l'été de l'Expo. Maintenant, partout dans la maison les cendriers débordaient de ses cigarettes à moitié fumées. Elle nous interdisait de jouer avec les enfants dont les parents appelaient les francophones des « Frenchies ». 
 
Plus tôt cette semaine-là, elle avait fait un courageux périple jusqu'à une maisonnée douteuse pour y rescaper mon frère qui avait été kidnappé, ligoté à un poteau du sous-sol et fouetté par deux voyous. « C'est le fun de les voir jouer tout' ensemble », avait commenté la mère impassible, un tas de lessive dans les bras. Une fois qu'ils étaient rentrés à la maison, maman lui avait passé un savon sur son manque de jugement, puis s'était laissée tomber sur son lit, une compresse chaude sur le front. 
 
Nous ne sommes jamais assis pour manger ensemble après ce communiqué spécial. On a éteint la radio et la maison a été plongée dans le silence, sauf pour les restes calcinés d'un oignon qui continuait de grésiller dans la poêle. C'était comme l'immense vide qui suivait la voix tonitruante de l'Alerte aux populations pendant les dessins animés du samedi, et qui me faisait dresser les cheveux sur la tête. Ç'avait toujours été un test, et maintenant, eh bien... c'était pour le vrai : les ténèbres s'étaient finalement abattues sur notre ville. 
 
Comment un homme pouvait-il se faire enlever sur sa pelouse, en plein jour, à la pointe du fusil, pensais-je. On était à Saint-Lambert, on n'était pas à Montréal. Nous vivions en bon voisinage. Et si c'était arrivé au père de quelqu'un, est-ce que ça ne pouvait pas arriver au père de n'importe qui?  
 
Je pourrais sûrement prêter main forte aux policiers. J'ai noté à la hâte le modèle et la couleur du véhicule des suspects, le numéro de plaque, le moindre détail qui avait été lu en ondes. J'ai téléphoné à mes amis et nous nous sommes retrouvés à la lueur de la lune d'octobre pour guetter les kidnappeurs, surveiller les voitures qui passaient, lesquelles étaient toutes suspectes. 
 
Mais maman nous a crié après, le visage tordu en une expression que j'avais du mal à reconnaître. Ce soir, elle ne voulait pas entendre parler des mes plans à la noix, de mes idées sans queue ni tête. Ce serait une soirée tranquille – et puis tout de suite au lit. On garderait le dessert pour une autre fois. 
 
Carolyn Marie Souaid

Livres

Jim Corcoran, un complice?

Jim Corcoran, un complice?



Jim Corcoran lit ses souvenirs d'Octobre 70. 
 
J'ai rencontré Réginald Dupuis au cours de l'été 70. C'était un homme discret et modeste, qui aimait passionnément les arts. Quand il a compris que je voulais vraiment apprendre le français et découvrir la communauté artistique du Québec, si intense, si vibrante, il m'a pris sous son aile.  
 
De 1962 à 1970, j'avais laissé ma ville natale, Sherbrooke, pour aller aux États-Unis finir l'école secondaire et commencer le collège. Aux États, les mouvements pour les droits civils et le féminisme m'ont inspiré; la guerre et les militaires m'ont enragé; les poètes, les artistes, les chanteurs, les rêveurs, m'ont encouragé. J'allais systématiquement vers les marges contre-culturelles et révolutionnaires des arts et de la société américaine. Alors, quand je suis revenu chez moi, c'était tout naturel que je sympathise avec la révolution culturelle québécoise et que je m'y identifie. 
 
Presque chaque semaine, Réginald invitait chez lui des artistes, des chanteurs, des poètes, des écrivains, des militants et tous ceux qui voulaient les rencontrer. J'y allais souvent. Pendant la crise d'Octobre, ce type de réunion est devenu illégal. Un soir, dans le plus gros de la Crise, Réginald m'a téléphoné pour m'inviter. Pour la première fois, il m'a demandé de venir seul et je ne comprenais pas pourquoi. Je m'attendais à une rencontre clandestine d'artistes et de militants qui n'avaient pas encore été arrêtés, tous assis sur les chaises de cuisine, le sofa, les coussins sur le plancher de son salon, où le gros stéréo en bois était le meuble principal. Mais, quand je suis arrivé, il n'y avait que Réginald en train de fumer une de ses assassines Gauloises.  
 
J'apportais toujours quelques bons disques et ce soir-là c'étaient 
Leonard Cohen et Phil Ochs. Et, juste comme je croyais que nous allions être seuls tous les deux, la porte de la cave s'est ouverte et l'auteur de Nègres Blancs d'Amérique, Pierre Vallières, est entré. 
 
Il figurait très haut sur la liste des militants que l'armée, la Gendarmerie Royale et la Police Provinciale traquaient. 
 
Je me souviens de m'être dit « Oh boy, me suis mis dans le trouble. » 
 
Le simple fait d'être là me faisait complice de ce que la Loi des Mesures de Guerre se permettait de nommer un crime. Dans ce salon aux lumières tamisées, je me suis pris à souhaiter tranquillement que la police arrive, et que je sois emprisonné avec tant de gens que j'admirais et avais le goût de rencontrer. Je romançais confortablement ce qui a été pour tant de gens un moment terrifiant de leurs vies et de notre histoire. 
 
Ni police ni armée ne se sont montrées. 
 
Vallières et moi ne nous étions jamais rencontrés et nous n'allions pas nous rencontrer à nouveau. 
 
Il était aussi curieux de moi que j'étais de lui. 
 
Nous avons écouté de la musique, parlé et bu quelques bières et du vin. 
On avait fait que je devais avoir peur de Pierre Vallières, quand, en fait, il n'y avait rien à craindre de lui. 
 
La conversation a été riche, honnête et fascinante, et puis, je suis rentré chez moi. 
 
Ma solidarité respectueuse avec le combat légitime du Québec m'offrait 
une réconciliation, inattendue et sereine, avec la seule Amérique que je connaissais et qui m'avait si profondément déçu. 
 
Aux oreilles d'un jeune homme de 21 ans, fervent, attentif et inspiré, WE SHALL OVERCOME et NOUS VAINCRONS, c'était le même son de cloche. 
 
Jim Corcoran (texte traduit par Michel Garneau)

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Plongée dans l'histoire

Plongée dans l'histoire



Elaine Kalman Naves lit Plongée dans l'histoire. 
 
Je ne suis pas particulièrement fière de l'unique souvenir précis que je garde de la crise d'Octobre. 
 
À bord de l'autobus 165 qui roulait vers le nord sur le chemin de la Côte des Neiges, je rentrais à la maison après l'adoption de la Loi sur les mesures de guerre. En ce temps-là circulaient encore ces vieux autobus bruns, semblables à des insectes, qui peinaient à grimper la côte même quand ce n'était pas l'hiver. 
 
Il me semble que les soldats sont montés à l'Hôpital général de Montréal – mais je ne pourrais pas le jurer. Ils étaient quatre ou cinq, vêtus de kaki, des fusils passés sur l'épaule. Ils sont restés en groupe à l'avant, bien droits, le visage sévère. Ils étaient très jeunes, peut-être même plus jeunes que moi. 
 
Dehors, il tombait des cordes. En même temps que les soldats, un silence lugubre s'était installé dans l'autobus, qui n'était brisé que par le battement régulier des essuie-glaces. 
 
Mon coeur battait à l'unisson. Par leur seule présence, les soldats signalaient le danger qui nous menaçait. Pourtant, ils étaient là pour nous empêcher de sombrer dans quelque précipice historique. 
 
Je connaissais bien l'histoire : je travaillais au Centre d'études du Québec à l'Université Sir George Williams. Nous étions à compiler les archives parlementaires des années 1840, époque où l'on ne dressait pas systématiquement de comptes rendus des activités de la Chambre. Des membres bien en vue de l'Assemblée législative avaient pris part aux rébellions de 1837, et j'étais sympathique à leur cause. 
 
Je n'avais pas encore vingt-trois ans au début de la crise d'Octobre, mais j'avais déjà vécu personnellement des pans d'histoire. En 1956, quatorze ans plus tôt exactement, alors que j'étais enfant, j'avais vu les soldats soviétiques sur leurs tanks entrer dans mon quartier de Budapest. Ils étaient l'ennemi. Les combattants de la liberté hongrois qui leur tiraient dessus à bout portant avaient s'étaient postés près de ma maison. Dans l'abri, au sous-sol, je tremblais à chaque détonation assourdissante du canon. Le soir, j'ai mouillé mon pantalon.  
 
Et voilà que nous étions à nouveau plongés dans l'histoire. L'histoire comme en 1956, pas comme dans les livres ou sur microfilm. Deux personnalités connues prises en otage. Des manifestes lus à la radio, imprimés dans les journaux. Le premier ministre qui déclarait un état d'insurrection appréhendée. 
 
Mes autres souvenirs de la crise d'Octobre sont flous – images vagues glanées dans les médias; et, de toute façon, comment dire où finit la mémoire et où débute l'embellissement de l'imagination? Ai-je vu le corps de Pierre Laporte tassé dans le coffre d'une voiture à la télévision ou dans les journaux? La chaîne en or avec une médaille religieuse qui avait servi à l'étrangler – il est impossible que j'y aie posé les yeux, pourtant c'est un détail dont je me souviens. 
 
Mais ce qui suit est on ne peut plus clair : j'étais affreusement contente de voir ces soldats à l'avant de l'autobus. Ils étaient là pour me protéger, moi, et le mode de vie qui avait incité ma famille à venir s'établir au Canada. 
 
Qu'est-ce que je ressens aujourd'hui? 
 
Avec le recul, du regret. 
 
J'aurais dû faire preuve de plus de bravoure et d'intelligence. J'aurais dû me demander, à tout le moins, s'il n'était pas excessif d'avoir recours à l'armée. J'aurais dû être plus troublée à l'idée des abus qui risquaient d'en découler. À l'époque, j'étais membre en règle du NPD, et pourtant j'estimais que David Lewis et Tommy Douglas, qui s'opposaient à la Loi sur les mesures de guerre, avaient tort. Ils ne pouvaient pas savoir ce que vivaient les Montréalais en 1970. Ils ne pouvaient pas sentir battre mon coeur. 
 
Elaine Kalman Naves

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La fin de l'enfance

La fin de l'enfance



Lecture du texte de Peter Behrens 
 
J'ai passé l'été 1970 à reconstituer fidèlement la bataille de Normandie en bâtissant un diorama, à l'échelle 1/72, comportant des milliers de fantassins miniatures et des centaines de chars d'assaut, de jeeps, de camions, de pièces d'artillerie et d'avions en modèles réduits. Je me rappelle avoir volé le sable pour mes plages de Normandie dans un parc de Landsdowne Avenue. 
 
Aujourd'hui, je vois cet été comme un des derniers chapitres de mon enfance. Il est vrai que je m'amusais encore avec des jouets. Mais c'était aussi l'un des premiers chapitres de ma vie d'adulte. En construisant le champ de bataille de Normandie, je me confrontais à l'histoire, essayant de saisir des événements qui avaient réellement eu lieu et que je n'avais pas vécus personnellement. 
 
Quand les soldats sont apparus à Montréal, j'ai été fasciné par leurs uniformes, leurs armes et, par-dessus tout, leurs véhicules. J'adorais les camions et les jeeps de l'armée. 
 
Mes oncles avaient été officiers dans l'armée canadienne pendant la Seconde Guerre mondiale. À l'été 1944, ils avaient pris part à la bataille de Normandie, à laquelle au moins deux bataillons de miliciens montréalais – le Black Watch et le régiment de Maisonneuve – avaient activement participé. La guerre (et plus particulièrement l'été de cette bataille) avait été une expérience déterminante pour nombre d'adultes autour de moi. Mes oncles étaient encore dans la quarantaine en 1970, et ils jugeaient les hommes de leur génération en fonction de ce qu'ils avaient fait pendant la guerre. Certains d'entre eux ne tenaient pas Pierre Trudeau en haute estime parce qu'il était resté à l'écart du conflit. René Lévesque, par contre, qui avait été correspondant de guerre, avait à tout le moins revêtu l'uniforme, même s'il s'agissait d'un uniforme américain. 
 
Voir des soldats arpenter nos rues ne cadrait pas vraiment avec l'idée que nous nous faisions du Canada. Même si mes oncles avaient servi dans ses rangs, je n'éprouvais guère de respect pour l'armée, et à plus forte raison pour l'armée régulière en temps de paix. Un de mes oncles, qui avait été officier dans une batterie antichars en Normandie, me répétait souvent : « Une journée qu'on ne passe pas dans l'armée est une bonne journée. » Comme la plupart des vétérans ayant pris part aux pires combats de la Deuxième Guerre, il savait qu'une armée pouvait être une machine brutale, cruelle et aveugle. 
 
Pendant la première semaine de la Crise, un soldat fut posté dans notre rue, sans doute parce que deux diplomates étrangers – les consuls du Portugal et de la Colombie – vivaient sur ce pâté de maisons. J'ignore qui craignait que le FLQ ne veuille kidnapper le consul portugais ou colombien, mais le soldat disparut après une semaine. 
 
Ai-je eu l'impression que ma liberté personnelle était menacée? Par l'armée, ou bien par les terroristes? Non. Je n'avais pas conscience que l'on puisse perdre sa liberté personnelle. La liberté était comme l'air : elle avait toujours été, et serait là pour toujours. Je ne me suis jamais senti vulnérable. Nous étions tellement gâtés, au Canada, nous, les gens de ma génération. Le nombre de choses que nous tenions pour acquises. 
 
Le dimanche, mon père et moi allions promener notre scotch terrier dans le parc du mont Royal, où un peloton de soldats gardait la tour de Radio-Canada au sommet de la montagne. Je les regardais se promener dans leurs jeeps dans les bois d'Octobre, et j'avais presque envie de m'enrôler – juste pour avoir la chance de conduire une jeep sur le mont Royal. 
 
Je n'ai jamais adressé la parole à un soldat et, après un certain temps, je ne les remarquais plus. Cet automne-là, j'ai commencé à assister à des fêtes « mixtes », avec des filles. Au temps de l'Halloween, j'ai dansé avec une fille pour la première fois, j'ai serré une fille dans mes bras, j'ai senti ses cheveux, et cetera. Après ce jour, j'ai cessé de m'intéresser aux jeeps, aux camions et aux soldats – réels et miniatures. 
 
Peter Behrens

EN COMPLÉMENTAUDIO - Lecture du texte de Peter Behrens

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Un gamin anglophone et la crise d'Octobre

Un gamin anglophone et la crise d'Octobre



Lecture du texte d'Adam Gopnik 
 
Ma crise d'Octobre a été hantée, de façon hautement singulière, par le fantôme d'Expo 67. 
 
Ma famille avait déménagé à Montréal à peine deux ans plus tôt, et nous vivions à l'époque à Habitat 67, projet architectural de design résidentiel imaginé par Moshe Safdie, l'une des constructions phares ayant marqué la merveilleuse exposition universelle frappée au sceau des possibles et de l'espoir. Fait étrange, les restes de l'Expo avaient été laissés en l'état et se dressaient toujours autour d'Habitat 67, dans la Cité du Havre. Il y avait notamment le Labyrinthe, énorme structure de béton où l'Office national du film avait présenté sur des écrans multiples ses productions un tantinet prétentieuses. La chose était toujours là, sans personne pour l'entretenir, de même que les statues de béton représentant le symbole de l'Expo, bonshommes-allumettes se tenant par la main, que l'on voyait encore un peu partout. Il subsistait aussi d'autres pavillons qui, trois ans plus tôt, avaient été pris d'assaut par des touristes attendant en file deux heures avant de pouvoir les visiter, et qui, désormais tristes et esseulés, n'appartenaient plus qu'à une poignée d'enfants. Nous les avions tout à nous : une exposition universelle entière abandonnée, et nous nous promenions à bicyclette parmi les fantômes. Il continuait de flotter dans l'air un relent de réjouissances disparues, et l'idée de l'espoir en automne. 
 
C'est dans ce paysage que j'ai suivi la crise d'Octobre. Comme tous les enfants, j'avais des horizons étroits : je fulminais parce que la Crise interrompait la diffusion des matches des Canadiens. Je me souviens d'avoir vu mon père, grand défenseur des libertés civiles, libéral passionné dans tous les sens du terme, mais aussi grand admirateur de Trudeau, se colleter, au souper, avec les complexités que présentait la situation. Dans ma famille, on discutait de tout à table, et ma soeur qui, si je me souviens bien, étudiait déjà à McGill et professait le radicalisme, exprimait, bien qu'à distance, le dédain général que lui inspirait « les Ordres ». 
 
Mais, pour ma part, je ne connaissais rien à l'époque, hormis les Canadiens, l'automne étonnamment frisquet, et mon vélo. Un jour — quand donc ? l'hiver était déjà là —, deux policiers en civil m'ont arrêté à l'extérieur du Labyrinthe. Ils quadrillaient le secteur et, suspicieux, se demandaient ce qu'un gamin anglophone fabriquait là, à tracer des ronds dans le ciment déjà recouvert de neige. (J'ai essayé, en vain, de les amadouer, et ils m'ont renvoyé à la maison.) « Qu'est-ce que tu fais ici ? » m'ont-ils demandé, d'abord en français, langue que j'avais du mal à comprendre, puis en anglais, car à l'époque il était permis de passer rapidement de l'un à l'autre. « Rien », ai-je répondu, avec l'éternelle innocence blessée propre aux adolescents. « Je fais du vélo, c'est tout. » « Où est-ce que tu habites ? » ont-ils demandé. D'un geste de la tête, j'ai désigné Habitat 67. Ils m'ont tous deux regardé sans ciller, d'un air obtus. Tout cela semblait louche — personne n'habitait là, personne ne faisait de vélo à cet endroit —, mais je suppose que j'avais l'air plus misérable que redoutable ; n'ayant rien de mieux à faire, ils ont pointé du doigt dans cette direction et m'ont dit de rentrer. J'ai obéi. Plus tard, le même soir, deux policiers — des policiers de la Ville de Montréal, arborant les moustaches de l'insécurité qu'ils portaient tous à l'époque — se sont présentés à notre appartement et, de notre terrasse, ont observé cette autre île destinée au plaisir, l'île Sainte-Hélène. Le lendemain, on a procédé à l'échange d'otages ; les terroristes se sont envolés pour Cuba, d'où ils auraient tôt fait de rentrer au pays. Et j'ai recommencé à me promener en vélo sur ce qui avait été l'emplacement de l'Exposition universelle. 
 
Quelque trente ans plus tard, devenu écrivain, je couvrais le choc et l'étrange silence blanc entourant une autre violence, plus grande, le 11 septembre 2001, à New York. En marchant dans une ville plus vaste et en proie à une terreur plus aiguë, et je me suis souvenu du contact des pédales sous mes pieds, chez moi, à Montréal, au temps de ma jeunesse. 
 
Adam Gopnik

EN COMPLÉMENTAUDIO - Lecture du texte d'Adam Gopnik

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