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Société

Charles Ferdinand Ramuz: rebelle et pour cause
Jean-François Nadeau nous présente l'auteur suisse

Le samedi 1 avril 2006

Charles Ferdinand Ramuz: rebelle et pour cause<br>Jean-François Nadeau nous présente l'auteur suisse

Ramuz, un Suisse parmi nous 
 
Charles Ferdinand Ramuz est l'écrivain suisse par excellence. Il est à la Suisse ce que Gaston Miron ou Jacques Ferron sont au Québec: un monument local qui s'est élevé peu à peu jusqu'à toucher à l'universel alors que certains le destinaient pourtant à s'étouffer dans un régionalisme. 
 
Né en 1878 à Lausanne, Ramus tient un cahier de note dans lequel il rédige des récits, des contes et des poèmes dès l'âge de 12 ans. Il étudie en droit, puis en lettres. Il écrit des poèmes, publie dans les journaux. Il écrit en fait sans cesse et tout le temps. Il s'intéresse aux questions de l'identité nationale et de l'individu. Très tôt, on le trouve tourmenté par l'idée de la guerre.  
 
S'il déclare ne pouvoir qu'«écrire pour lui-même», il lui faut bien vivre: il rédige de la copie, n'importe quoi, afin de gagner un peu d'argent pour faire vivre sa famille. Suisse jusqu'au bout des doigts, il s'installe néanmoins à Paris pour vivre et préparer son doctorat jusqu'à l'aube de la Grande Guerre.  
 
Sa vie sera très marquée par ce conflit, le pire jusque là de l'histoire humaine, mais aussi par la montée du communisme, la crise du catholicisme et la montée de la haine qui donnera lieu au second conflit mondial en 1939. Son Histoire du Soldat fut mise en musique par Iegor Stravinski. On doit à Ramuz quelques grands romans et des essais, notamment Taille de l'homme, La grande peur dans la Montagne, Derborance et La beauté sur la terre. Ramuz est décédé à Lausanne en 1947. 
 
Il vient de paraître une édition de 22 des romans de Charles-Ferdinand Ramuz dans la collection de la Pléiade, ce ciel de la littérature française. Doris Jakubec, la responsable de cette édition, aurait voulu, dit-elle en entrevue, placer d'entrée de jeu une lettre que le célèbre écrivain suisse adressait à Bernard Grasset, son éditeur parisien. Mais Grasset et Gallimard ne font pas toujours bon ménage, et on ne l'a tout simplement pas laissée faire à sa guise... 
 
Cette longue lettre destinée à Bernard Grasset, envoyée depuis le canton de Vaud, ce tout petit pays où vécurent Jean-Jacques Rousseau et Benjamin Constant, est pétrie par le style si caractéristique de Ramuz. Pour le fond, elle aurait néanmoins pu venir d'un Québécois, d'un Martiniquais, d'un Wallon, d'un Sénégalais ou de n'importe lequel autre francophone qui habite la langue française tout en habitant hors de France. 
 
Ramuz écrit ceci à son éditeur afin de préciser ses positions: «Vous êtes des Français de France, nous des Français de langue et par la langue seulement. Nous sommes à la fois liés avec vous par une étroite parenté (la plus forte, à vrai dire, la plus authentique, la plus durable, la plus profonde des parentés), et étrangers à vous pourtant pour de nombreuses autres raisons.» 
 
Pour des raisons liées à l'histoire, au territoire et aux nécessités d'un milieu, la langue française s'est modelée différemment dans chacun de ces lieux qui la portent. La langue, clame Ramuz, doit évoluer et ne peut qu'évoluer selon ses usagers et leur environnement.  
 
Admettons que le «français dit "classique", et qui ne l'est plus, soit valable même aujourd'hui pour un certain nombre de Français, disons par exemple certains bourgeois français ou parisiens, élevés dans certaines conditions et dans certains milieux; il n'en reste pas moins que je ne vois pas très bien comment il serait valable pour moi, qui ne suis pas citoyen français, qui ne suis pas parisien, qui ne l'ai jamais été dans mes ascendants, ni sujet du roi dans mes ascendants, qui n'ai jamais fait partie héréditairement ni de la cour, ni des salons: - car la cour et les salons mêmes ont été des choses vivantes, et cette langue a donc été vivante; - mais, nous, nous ne l'avons connue que par l'école; nous ne la parlons pas naturellement; avant de pouvoir l'écrire, ou même la parler, il nous faut l'apprendre.» 
 
C'est en vertu de cette distance, liée néanmoins à une étrange proximité, que des traductions faites à Paris nous tombent parfois des mains. Lire dans un français d'ailleurs la réalité d'ici laisse parfois pantois. On fait alors, en quelque sorte, l'expérience de ce que c'est que de se trouver soudain étranger en sa propre langue. 
 
En fait, la longue lettre de Ramuz à son éditeur non seulement éclaire toute l'oeuvre de cet écrivain mais évoque de formidable façon ce rapport toujours difficile d'une langue vivante lovée à l'intérieur même d'une frontière linguistique commune. 
 
Écrivain régional, Ramuz aspire à l'universel par un style et une langue bien à lui. Il s'inspire du particulier de sa situation pour toucher à l'universel sans emprunter de ligne médiane, c'est-à-dire sans tricher grâce à l'ajout de facteurs psychologiques plaqués sur ses personnages. L'idée du particulier n'est chez lui fondamentale que dans la mesure où elle permet d'expliquer le destin commun des hommes. 
 
Ramuz cherche le sens des sociétés à travers l'expérience du tragique, de la violence et de la passion. Les personnages de ses romans sont toujours des gens de peu, livrés à la terre et au ciel.  
 
À travers les hommes, l'écrivain suisse se montre en quête de matières sensibles propres à révéler des forces transcendantes. Ramuz confronte ainsi sans cesse le grand et le petit, la pierre de la montagne et les échos de la vaste plaine où coule le fleuve. 
 
Influence au Québec 
 
Si ses romans sont aussi habités par un certain esprit religieux, l'auteur n'est pas pour autant un croyant. Ramuz n'a aucune connaissance particulière des religions, ni de la théologie. Mais cet agnostique fait s'affronter dans son oeuvre le bien et le mal autant que ce qu'il considère comme les deux principales forces en présence au XXe siècle: le christianisme et le communisme.  
 
L'idéologie marxiste, de plus en plus puissante au moment où son oeuvre se déploie, n'est d'ailleurs pour lui qu'une anamorphose du christianisme. Mais un bourgeois roublard tel Paul Claudel ne se trompe pas lorsqu'il estime que le religieux tient une maigre place chez son confrère suisse. 
 
En Europe, dans l'entre-deux-guerres, tandis que de la graine de révolutionnaire comme Henri Poulaille, Louis Aragon et Philippe Soupault s'intéressent de près à son oeuvre, Ramuz attire plutôt, de ce côté-ci de l'Atlantique, de jeunes intellectuels catholiques: Saint-Denys Garneau, André Laurendeau, Claude Hurtubise et Robert Élie. 
 
Saint-Denys Garneau renvoie à plusieurs reprises à l'oeuvre de Ramuz dans des passages de son Journal où perlent souvent ses propres inquiétudes mystiques. Le jeune poète a lu la Lettre à Bernard Grasset autant que La Beauté de la terre, Derborence ou Taille de l'homme
 
Bien plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, on trouve chez Hubert Aquin l'influence très nette de l'oeuvre de Ramuz. En 1948, dans son itinéraire d'écrivain, on constate que Ramuz est très présent à son imaginaire.  
 
Très vite, Aquin semble avoir tout lu Ramuz, en particulier son journal. Aquin, comme on le sait, sera fasciné par la Suisse qui occupe une large place dans son oeuvre et sa vie. Il sera d'ailleurs expulsé du pays à cause de ses activités révolutionnaires.  
 
On a noté à raison chez Aquin une parenté thématique entre le journal de Ramuz et Prochain épisode, peut-être le plus célèbre livre de l'histoire de la littérature au Québec. En 1961, Aquin lit encore Ramuz. En fait, il semble l'avoir fréquenté toute sa vie.  
 
L'édition des romans de Ramuz qui vient de paraître dans la Pléiade ne parle pas de ces influences suisses majeures sur quelques-uns des premiers écrivains modernes québécois. Mais on découvre cependant, non sans une certaine surprise, qu'un autre Québécois a été touché par cette oeuvre: Gaston Miron. 
 
Sensible comme pas un aux rapports à la langue qui existent dans une langue, Miron ne pouvait que finir, quand on y pense, par rejoindre certaines positions de l'illustre écrivain suisse.  
 
Ramuz, tout comme Miron e


EN COMPLÉMENTAUDIO - Ramuz vu par Jean-François Nadeau
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