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Le blogue-notes

Matante? Non, monsieur!

par : Dominique Poirier
Publié le 28 mars 2011, 11h0

Depuis la parution de l'article du chroniqueur Stéphane Baillargeon du quotidien Le Devoir sur la « madamisation » des médias, vous avez été nombreux à me demander ce que j'en pensais. Voici donc ma réaction.

Le 21 mars dernier, dans les pages du quotidien Le Devoir, le chroniqueur médias Stéphane Baillargeon s'en est pris à ce qu'il appelle « la madamisation » des médias (terme emprunté, dit-il, à l'une de ses collègues féministes). Selon lui, le magazine Madame, jadis Madame au foyer, disparaît de l'univers médiatique parce les grandes chaînes « pastichent » et relaient sa formule : services, vie pratique, consommation, cuisine, beauté, etc.

À titre d'exemple, Stéphane Baillargeon cite Deux filles, le matin et Tout simplement Claudine, diffusées à TVA, ainsi que... L'après-midi porte conseil, émission que j’anime depuis bientôt deux ans sur la Première Chaîne de Radio-Canada. « Comme quoi, ajoute-t-il, une matante, souvent, se terre dans chaque madame. » Puis-je vous dire que je me suis sentie franchement insultée? Insultée personnellement, mais aussi pour l'ensemble des femmes qui occupent actuellement le paysage médiatique, ainsi que pour toutes celles qui les écoutent.

Abasourdie aussi, par le manque flagrant de rigueur dans l'argumentaire de Stéphane Baillargeon. D'abord, le chroniqueur place dans la même « sacoche » les magazines féminins, les émissions de services, de cuisine, de culture et de société, ainsi que les talk-shows du matin, des émissions qui ont en commun d’être toutes animées par des femmes. Comment ne pas constater, dans l'énumération de M. Baillargeon, une macédoine de grosses rancœurs?

Dois-je souligner que Stéphane Baillargeon pousse sa mauvaise foi jusqu'à comparer ces émissions à celles d'information ou d’affaires publiques?

Par ailleurs, de tout temps, les médias, tous réseaux confondus, ont produit des émissions destinées particulièrement aux femmes, aux hommes, aux enfants ou aux amateurs de jeux-questionnaires, ou encore des émissions pour tous, que je qualifierais « d'unisexes ». Nous constatons depuis plusieurs mois une prolifération d'émissions de cuisine. Est-ce à dire que nous sommes en train « d'alimentariser » les médias? Ridicule!

Maintenant, sur un plan plus personnel, je trouve simpliste et gratuit de proclamer qu'une émission soit « matante » et insignifiante, qu'elle contribue à une supposée « madamisation » des médias, sans en avoir analysé un tant soit peu le contenu.

Si Stéphane Baillargeon avait écouté les deux heures de L'après-midi porte conseil durant une semaine, il aurait noté l'excellence et la pertinence de nos nombreux collaborateurs. Il aurait entendu les analyses de Fabien Deglise en consommation et de Louis-Gilles Francoeur en environnement (deux de ses collègues du Devoir).
Il aurait également entendu notre Conseil des Y qui donne la parole aux jeunes; notre Conseil des Nations unies qui regroupe des immigrants; notre Conseil de famille pour les parents (à moins que M. Baillargeon estime qu'encore aujourd'hui, l'éducation des enfants n’est qu'une affaire de madame!).

Il aurait aussi entendu Jacques Duval et Daniel Breton parler de voitures et d'environnement. Les analyses d’André Boisclair, d’Anne Darche et de la Dre Marie-France Raynault. L'historien Daniel Turcotte, l'urbaniste Gérard Beaudet, nos débats sur les grands enjeux sociaux, en santé et consommation.

Vraiment, plus matante que ça, tu meurs...

Cela dit, nos contenus sont parfois saupoudrés d'éléments dits « pratico-pratiques ». Nous testons des produits de consommation avec des spécialistes, nous donnons de bonnes adresses et des conseils financiers. Nous sommes, pour la plupart, des consommateurs sur deux pattes dans une société qui nous pousse à acheter toujours plus.

Dans ce contexte, je trouve extrêmement utile de comparer les produits que nous consommons, ne serait-ce que pour faire de nous des « consommateurs avertis »! En quoi ces tests contribuent-ils à la « madamisation » de notre émission?

J'ajouterais, en toute honnêteté, qu'à ses débuts, en septembre 2010, L'après-midi porte conseil était elle-même une émission « laboratoire ». Créer une toute nouvelle émission de service aussi dense que variée ne se fait pas en une seule saison. Il nous est arrivé parfois de repousser un peu trop les limites du ludique, mais nous avons vite corrigé le tir pour préserver notre pertinence, et nous y travaillons encore quotidiennement. Dommage que M. Baillargeon ne se fie qu'à ses premières impressions, mais que voulez-vous, « perception is reality », et personne n'y échappe.

Je suis également consternée par l'aura de sexisme et de misogynie qui plane autour des propos de Stéphane Baillargeon. Si toutes les femmes qui animent des émissions dites de services sont des nunuches ou des matantes, alors que dire de celles qui les écoutent? Permettez-moi de m'insurger contre cette analyse qui manque franchement de discernement. J'espère que sa collègue féministe saura lui dire qu'il a dépassé les bornes...

Dominique Poirier
Fière animatrice de L'après-midi porte conseil
Première Chaîne - Radio-Canada

P.-S. Ce matin, le chroniqueur Baillargeon poursuit sur sa lancée. Sentait-il le besoin de se rattraper? Il termine ainsi : « Je m'intéresse à la philo et aux sciences sociales, aux débats d'idées, à la critique sociopolitique, à l'architecture et à l'histoire... » M. Baillargeon devrait nous écouter, il serait bien servi...
Catégories : collaborateurs, Société

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