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Journal de deuil

Un Roland Barthes inédit

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

Mise à jour le lundi 30 mars 2009 à 12 h 24

cote du film : 4

Une critique de Danielle Laurin

Roland Barthes en 1977

Photo: AFP

Roland Barthes en 1977

Près de trente ans après la mort de Roland Barthes, paraît Journal de deuil (Éd. du Seuil), dans lequel le célèbre sémiologue français s'épanche, jour après jour, sur la perte de celle qui fut tout pour lui: sa mère.

Fallait-il, oui ou non, publier ces notes intimes, s'interroge la presse française. Des notes datées qui s'étendent sur plus de deux ans. Et que l'auteur de Fragments d'un discours amoureux et de Mythologies conservait en vue d'un usage futur...

Certains s'indignent. Tel François Wahl, éditeur et ami de Barthes: « Roland aurait été révolté ». L'homme affirme que son ami lui avait confié avant de mourir son désir de garder secrets ces écrits.

On fait volontiers remarquer que Kafka lui-même ne souhaitait pas voir publier ses manuscrits, qu'il avait demandé à son ami Max Brod de tout détruire. Ce que s'était empressé de ne pas faire l'ami en question...

À qui appartient une oeuvre?

La question se pose. À qui appartient une oeuvre? Sa qualité littéraire devrait-elle servir de critère en vue d'une publication posthume? Et si oui, qui est à même d'en juger?

« Qui sait? Peut-être un peu d'or dans ces notes? », se demandait Barthes lui-même. Puis, peu avant sa mort accidentelle, il allait rendre hommage à sa mère, à partir de photos d'elle, dans La chambre claire.

Ce qui est sûr: malgré le caractère inachevé de ce Journal de deuil, il y là des pages d'une grande beauté. Et il y a là à la fois de l'intime et de l'universel. Il y a une individualité très forte, en ce que Barthes exprime, pour lui-même, sa souffrance personnelle, son chagrin à lui, mais cela nous rejoint au plus profond de ce que nous sommes.

Deuil ou chagrin?

Ouvrant Le journal de deuil, c'est un Roland Barthes effondré que l'on découvre. Nous sommes le 26 octobre 1977. Il a 62 ans. Sa mère de 84 ans, avec qui il a vécu jusque-là, lui, orphelin de père à un an, est morte la veille.

« Première nuit de noces. Mais première nuit de deuil? » Ce sont les premiers mots qu'il inscrit. Le deuil, pour lui, un mot proscrit, tel qu'il en témoignera dans une autre note, un mois plus tard: « Ne pas dire Deuil. C'est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J'ai du chagrin. »

Quelques jours plus tôt, il notait: « Je m'ennuie partout ». Aussi, un peu avant, ceci: « [Brouillage des statuts]. Pendant des mois, j'ai été sa mère. C'est comme si j'avais perdu ma fille (douleur plus grande que cela? Je n'y avais pas pensé). »

Journal de deuil

Plus de cinq mois après la mort de sa mère, qu'il désigne avec ce mot tendre de « mam. », il n'en revient toujours pas: « Qu'ai-je à perdre maintenant que j'ai perdu la Raison de ma vie - la Raison d'avoir peur pour quelqu'un. »

Et ainsi de suite, au fil des pages. Cette douleur et cette réflexion mêlées, cette profondeur et cette banalité mêlées. Cette écriture minimale, qui fait mal.

Cette interrogation constante aussi, sur ce que c'est écrire, et pourquoi: « Depuis la mort de mam. plus envie de rien "construire", sauf en écriture. Pourquoi? Littérature = seule région de la Noblesse (comme l'était mam.). »

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