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Roman

L'univers étrange de Paul Auster

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

Mise à jour le mercredi 11 mars 2009 à 12 h 20

cote du film : 3.5

Une critique de Danielle Laurin

C'est un roman sombre, très sombre. Plein d'inquiétude. Où l'on glisse comme dans un tunnel vers un univers parallèle. Où l'on cherche la lumière.

Nous sommes en 2007, aux États-Unis. Mais la tragédie du 11 septembre 2001 n'a pas eu lieu. Pire, la guerre civile divise le nord et le sud du pays. Bonjour le chaos, la barbarie.

Sauf que... Tout cela ne nous est pas donné comme une réalité. Plutôt comme une invention, une fiction. Une projection du pire. De l'apocalypse.

Paul Auster

Photo: La Presse Canadienne /AP Photo/Bebeto Matthews

Paul Auster

Astucieux, Paul Auster. Et fidèle à lui-même, à ses préoccupations, pour ne pas dire à ses obsessions de romancier. Encore et toujours en train de se demander, de nous demander: où est la réalité, où est la fiction? Existe-t-il une ligne claire de délimitation?

Quand commence Seul dans le noir (Actes Sud/Leméac), un homme au milieu de la nuit lutte avec ses angoisses, ses souvenirs, ses démons intérieurs. À l'étage dorment sa fille et sa petite-fille.

Mais dorment-elles vraiment? L'une porte le poids de son divorce, l'autre peine à se remettre de la mort de son petit ami. Quant au patriarche, il vogue à la dérive depuis que sa femme a perdu la vie et qu'un accident l'a cloué dans un fauteuil roulant.

C'est lui, ex-critique littéraire septuagénaire, qui parle. Qui raconte. Et qui, dans cette maison d'éclopés où l'insomnie le guette nuit après nuit, invente. Il invente une histoire où le 11 septembre 2001 n'a pas eu lieu, oui.

On alterne entre, d'un côté, le quotidien douloureux mais aussi plein de moments de tendresse, d'échange, d'entraide, des trois éclopés, et de l'autre, ce monde inventé où les repères qu'on connaît n'ont plus cours, où aucune échappatoire n'est possible.

Dans ce monde vidé de son humanité, un homme est chargé d'assassiner le responsable du chaos. Il faut bien un coupable, non? Et ce coupable n'est nul autre que le narrateur de Seul dans le noir. Celui, justement, qui a fomenté toute cette histoire. Par désespoir.

Tout finit par s'emboîter: « L'histoire est celle d'un homme contraint à tuer l'individu qui l'a créé, et à quoi bon prétendre que je ne suis pas cet individu? », fait remarquer celui qui est chargé du sale boulot. Il ajoute: « Si je me sers de l'histoire, l'histoire devient réelle. Ou bien c'est moi qui deviens irréel, une création de mon imagination. »

Paul Auster, Seul dans le noir

Réflexion sur la perte, le deuil, Seul dans le noir. Réflexion sur la famille, la filiation. Sur la solitude, la mémoire. Et sur l'invention, l'écriture, bien sûr. Comment échapper au réel, sinon?

Tout est lié, finalement. La détresse du narrateur, son mal-être existentiel, son désir d'en finir. Son inquiétude face à l'avenir. Et la détresse, l'inquiétude collective actuelle face au sort du monde, face aux guerres, à la violence planétaire.

C'est là la grande force de Seul dans le noir. Mais il faut accepter de marcher. Il faut accepter de glisser dans une autre réalité. Et de passer constamment d'une dimension à l'autre.

Il faut accepter d'être dérouté. Plus dérouté encore que dans les romans précédents de l'auteur de La trilogie new-yorkaise, peut-être. Il faut accepter l'étrangeté comme un absolu, indiscutable, incontournable. Ce qui n'exclut pas la profonde humanité, au contraire.

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