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Jeudi 7 août 2008 12:56 MTL

Livres

Mise à jour le jeudi 26 octobre 2006 à 12 h 00
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Littérature - Prix

Les Bienveillantes sacré par l'Académie française

Un texte de Florence Meney

Jonathan Littell

Photo: AFP/C. HELIE

L'Académie française a décerné jeudi sa prestigieuse récompense littéraire, le Grand prix du roman, à l'écrivain américain de 39 ans Jonathan Littell pour son immense ouvrage Les Bienveillantes.

L'oeuvre a été choisie dès le premier tour, à la majorité absolue. L'ouvrage, qualifié par bien des observateurs d'événement de la rentrée littéraire, est également en lice pour les autres grands prix littéraires, les Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina et Interallié.

Les Bienveillantes:
900 pages
Plus de de 200 000 exemplaires vendus

L'oeuvre, notre critique

Qualifié récemment de chef-d'oeuvre par des magazines prestigieux comme le Nouvel Observateur, comparé même au Guerre et Paix de Tolstoï, le livre est partout.

Les Bienveillantes, c'est ainsi que les Grecs anciens appelaient les Érinyes, divinités vengeresses du crime. Les Bienveillantes, c'est le fruit d'années de recherches, de lectures, de travail de documentation quasi obsessionnel pour Jonathan Littell.

Comme point de départ, la photo d'une jeune fille russe torturée, puis pendue par les Allemands en 1941. Ce cliché a profondément marqué le jeune auteur, un Américain juif, travailleur humanitaire, qui dit avoir voulu briser le silence des bourreaux en donnant la parole à l'un d'eux.

Un projet délirant en effet que celui de l'auteur: se mettre dans la peau d'un officier SS pour raconter l'extermination systématique des Juifs, pour décortiquer aussi et surtout la démarche psychologique et intellectuelle du bourreau, l'objectivation de l'abject, de celui qui combat son humanité pour accomplir sa tâche infâme et trouver des justifications idéologiques aux pires atrocités.

Des charniers à la dentelle

Son « héros » est-il un monstre? Difficile de se prononcer. Max Aue, qui dirige une fabrique de dentelle dans le nord de la France et qui a échappé aux purges, se penche sur son passé au coeur du troisième Reich, quarante ans plus tôt.

Les bienveillants

Cet être cultivé, homosexuel clandestin, qui lit les philosophes antiques, s'est retrouvé par le jeu du hasard parmi les officiers SS qui ont mené la campagne sur le front est, dans le Caucase, l'Oural, à Stalingrad et dans des camps. Il a vu les pires sévices et a participé au « nettoyage » systématique, aux exécutions en masse où l'on oblige les condamnés vivants à s'allonger sur les cadavres frais pour y être abattus sans que cela fasse désordre. Le système de la boîte de sardines, comme l'appellent les nazis.

Max Aue est un homme aux yeux grands ouverts, qui entre en pleine connaissance de cause dans la spirale de la logique nazie.

Rasch a raison. Ça n'a aucune utilité économique ou politique (le massacre des Juifs)... [...] Et donc ça ne peut avoir qu'un sens: celui d'un sacrifice définitif, qui nous lie définitivement, nous empêche une fois pour toutes de revenir en arrière. — 

Froidement, analytiquement, avec minutie, ponctuant son récit de réflexions politiques, sociales, philosophiques, Max Aue décrit les rafles, les assassinats, les tortures, mais surtout les effets de ces actes cumulés sur les soldats et les officiers qui trempent leurs mains dans le sang. Violence aveugle, suicides, alcoolisme, déviances multiples.

Depuis mon enfance, j'étais hanté par cette passion de l'absolu et du dépassement des limites; maintenant, cette passion m'avait mené au bord des fosses communes de l'Ukraine. — 

Une fresque effarante, un Guernica, d'une noirceur d'autant plus insoutenable qu'elle a la teinte de la vérité. Magistral, mais au-delà de la limite du supportable.

Les Bienveillantes
Jonathan Littell
Gallimard