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Jeudi 7 août 2008 12:56 MTL

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Mise à jour le lundi 4 juin 2007 à 7 h 02
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Lipsynch - Critique

Complexe tour de Babel

Un texte de Daniel Deschênes

Un personnage féminin de lipsynch

Serions-nous les mêmes sans notre voix? À bien y penser, non. La voix humaine est le transmetteur le plus précis de nos émotions, de nos doutes et de nos angoisses.

Dans Lypsinch, une création de plus de cinq heures née de la collaboration entre onze auteurs, dont Robert Lepage, sept récits, tous traversés par la voix, se croisent: voix de la mère, de la cantatrice, du service à la clientèle du métro de Londres, de la cacophonie dans un studio de tournage, d'une actrice qui fait de la postsynchro...

Son public y est habitué, Lepage aime tisser des liens entre des personnages que tout sépare. La création des compagnies Ex Machina et Théâtre Sans Frontières (de Newcastle, en Angleterre) réjouira les amateurs de ce type de spectacle parce que, disons-le, l'action se suit comme un roman, dont on découvre lentement les ramifications complexes.

Robert Lepage offre une sublime mosaïque de personnages aux langues diverses, mais traversés par une même fragilité.

De l'étude au récit

Le rocheur dans lipsynch

Bercées par la 3e symphonie de Gorecki, les deux fort émouvantes histoires qui forment la première partie ressemblent à du Lepage tel qu'on l'a vu dans La face cachée de la Lune ou Le projet Hendersen.

Les personnages y sont au service de l'étude du thème qu'est la voix. La cantatrice d'opéra élève un fils adoptif qu'elle tente d'orienter dans le même métier qu'elle. L'enfant protestera et trouvera sa propre voix, plus alternative, plus rock. Il s'exilera, en écorchant au passage le nouveau conjoint de sa mère, qui est le sujet de la deuxième histoire.

Ce second récit apparaît comme un des moments forts de la représentation. Neurochirurgien, Thomas Bruckner traite une comédienne québécoise qui risque de perdre « l'usage de la parole, mais pas de la voix ». Cette opération délicate déclenche chez lui toutes sortes de réflexions philosophiques sur l'identité, la renaissance, l'âme et l'utilité du vocabulaire. Troublant. Même Stephen Hawkins, le grand scientifique en fauteuil roulant, fait son apparition.

L'accent mis sur le récit dans les deux dernières parties de la pièce enlève toutefois à l'ensemble une force d'évocation philosophique, comme si on avait préféré l'anecdote à l'analyse, l'humour à la profondeur.

Plus burlesque, la partie médiane composée de trois récits donne droit à des moments d'humour franchement désopilants, tandis que la dernière partie, comme Lepage en a l'habitude, soude entre eux tous les fragments de l'histoire en un tout cohérent, dramatique et bouleversant. Toutefois, on reste au niveau de l'anecdote, et la charge finale contre le tourisme sexuel arrive comme un cheveu sur la soupe.

Pour la forme

Le métro dans lipsynch

Quoi qu'il en soit, réunir sur scène des personnages espagnols, allemands, anglais, québécois et américains relève du tour de force. Cette complexe tour de Babel s'agite face à des problèmes tantôt complexes (un bébé dont la mère meurt en plein vol), tantôt plus légers (qui nettoiera la tache de vin sur mon pantalon?).

Ex Machina a habitué son public à des représentations hautes en couleur, où la forme est souvent aussi importante que le fond. Lipsynch ne fait pas exception.

La diversité du décor frappe d'entrée de jeu. Trois gigantesques panneaux se transforment en train, en avion, en appartement à Londres, en bar crasseux allemand. De même pour les jeux de lumière qui, en quelques changements de teinte, évoquent parfaitement les lieux.

La scène, les décors et les projections multimédias sont le terrain de jeu où Robert Lepage est le maître incontesté.

Les comédiens sont tous extraordinaires, mais notons particulièrement le jeu de Rebecca Blankenship qui, en mère adoptive protectrice et finalement déçue par son fils et son conjoint, nous arrache les larmes en interprétant un air sublime tiré de la 3e symphonie de Gorecki.

Lipsynch est présentée du 1er au 7 juin à la salle Pierre-Mercure de Montréal, dans le cadre du Festival TransAmérique. Toutes les représentations sont déjà à guichets fermés, et aucune supplémentaire n'est prévue pour l'instant.