Puissance, passion et politique avec Midnight Oil

Midnight Oil en concert   Photo : Maclay Heriot

Power and the Passion est la chanson qui a fait connaître Midnight Oil hors de son Australie natale en 1982. Trente-cinq ans plus tard, la puissance et la passion sont intactes, comme nous l'avons constaté, mercredi, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Peter Garrett (voix, harmonica), Rob Hirst (batterie, voix), Jim Moginie (guitare, claviers), Martin Rotsey (guitare) et Bones Hillman (basse) étaient de retour à Montréal 16 ans après un fabuleux concert au Spectrum en 2001. Et ils ont simplement repris là où ils avaient laissé.

La pause d’une quinzaine d’années liée à une décennie de politique active de Garrett, 64 ans, au parlement australien, n’a visiblement laissé aucune trace de rouille.

Peter Garrett en chambre lorsqu’il était ministre en 2013 Photo : Getty Images/Stefan Postles

Le géant chauve est toujours aussi vibrant en spectacle avec des déplacements vifs, des gestes saccadés et un mouvement perpétuel. Le chanteur a conservé son aura et sa voix. Dès Redneck Wonderland, en ouverture, nous savions que nous allions avoir droit à une grande prestation.

Moginie et Rotsey sont toujours aussi complémentaires aux guitares, comme lorsqu’ils jouent simultanément la ligne meurtrière de Truganini. Un régal. Derrière eux, il y a le général Hirst qui dirige le groupe de main de maître. Et près de lui, le tonneau, l’un des symboles de Midnight Oil et l’unique élément de décor de ce spectacle qui n’en a nullement besoin.

Un répertoire en mouvance

Les Australiens ne jouent pas la carte de la facilité pour cette tournée de retrouvailles. Environ une demi-douzaine de succès incontournables sont au menu chaque soir et un bloc de chansons politico-militaire est presque immuable. Sinon, tout le reste est sujet à changement. C’est la manière Springsteen. Tout est possible.

Je craignais qu’un nombre trop important de raretés ou de chansons oubliées amenuisent l’intérêt des spectateurs moins familiers avec le répertoire du groupe. Pas du tout. Que Midnight Oil interprète Lucky Country, méconnue chanson de Place Without a Postcard (1981), ou l’essentielle Put Down That Weapon, de Diesel and Dust (1987), dédiée à la ratification d’un traité sur le nucléaire par tous les pays, le résultat est le même : tout le monde demeure debout au parterre.

C’est la manière Midnight Oil. Hymne fédérateur ou titre obscur, le groupe interprète toutes ses chansons avec la même ferveur. Ça devient encore plus évident quand on installe une petite batterie à l’avant-scène pour Hirst.

Monter au front

Ainsi installés, pratiquement assis sur les spectateurs des premières rangées, les membres de Midnight Oil offrent une relecture de My Country (plus lente) fort savoureuse.

Puis, le groupe passe en mode dénonciation : When the Generals Talks, qui évoque les dictatures militaires, le classique US Forces, ainsi que Ships of Freedom, une ode aux réfugiés, s’enchaînent. Garrett, très au courant de ce qui se passe chez nous, a dédié cette dernière au Canada dont il a salué la compassion.

Je me dis toujours que la qualité d’écoute d’un public est directement tributaire à l’engagement d’un groupe envers ses admirateurs. C’est donnant-donnant.

Nul doute que le public montréalais a été à la hauteur. Only the Strong, qui remonte au fameux 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 (1982), d’une puissance inouïe, a été le signal de départ d’une séquence de chansons dont l’intensité ne s’est jamais démentie.

Midnight Oil à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts   Photo : Facebook/Midnight Oil

Une interprétation dense de l’environnementale Arctic World a précédé une Warakurna qui nous a rappelé les problèmes des peuplades d’Australie il y a 30 ans.

Le crescendo s’est poursuivi avec Power and the Passion, puis, The Dead Heart, avec sa rythmique frénétique et sa mélodie accrocheuse, nous a envoyés en orbite.

Garrett a à peine pris le temps de souffler afin de brosser un portrait peu flatteur du président des États-Unis, qu’il avait déjà raillé quelques minutes plus tôt en ajoutant « you’re fired (tu es congédié) » à la phrase « I want to meet the president (je veux rencontrer le président) » contenue dans Arctic World. Le chanteur portait d’ailleurs un t-shirt à l’effigie de Donald Trump avec les mots « you’re fired » inscrits dessus.

« Celle-là, je la dédie à tous les aborigènes de la Terre », a-t-il lancé avant que le fameux « Ta! Ta! Tam! », explosif, en amorce de Beds Are Burning, se fasse entendre. En feu, les lits? Que dire de la grande Wilfrid!

Des spectateurs sur la scène

L’incendie a redoublé aussitôt le solo d’harmonica de Garrett qui, telle une sirène de camion de pompier, annonçait Blue Sky Mining. Un doublé coup de poing magistral pour nous amener au rappel.

Rappel, qui, dans bon nombre d’autres villes, s’est limité à une chanson. Parfois deux. Surprise, dès le retour, Midnight Oil interprète la rareté Drop In the Ocean. Les réfugiés et l’environnement auront eu la cote à Montréal... Autre surprise, quand Garrett pointe un spectateur dans la foule. L'homme a une pancarte où on lit : « Je veux danser sur scène. »

« Nous ne sommes pas dans un show de Springsteen, où c’est toujours une jolie fille qui monte sur scène », a dit à la blague Garrett. N’empêche, il a invité le spectateur en question et une douzaine d’autres personnes à le rejoindre.

L’interprétation de Feeding Frenzy, d'Earth and Sun and Moon (1993), ressemblait à s’y méprendre à ce que l’on voit durant Dancing in the Dark à un concert de Springsteen. Une fiesta de chant et de danse collective. Bonheur pour tous.

Bien sûr, la version de fin du monde de Forgotten Years allait mettre un terme à tout ça. Tiens… Non. Les lumières ne se rallument pas... Tout le monde demeure debout… Hirst et les autres reviennent pour un deuxième rappel.

Moginie et Rotsey font hurler les guitares pour Dreamworld, au moment où Garrett surgit des coulisses comme un diable qui vient de recevoir un seau d’eau bénite. Nous ne sommes plus en version de fin du monde. Ce n’est rien de moins que l’apocalypse! Peut-être bien la meilleure version jamais entendue du succès vieux de 30 ans.

Un groupe toujours aussi pertinent

Dire que le retour de Midnight Oil a été triomphal est une évidence. Grandes chansons, forme exemplaire, conscience sociale, environnementale et engagement politique intacts : ce groupe dont certaines chansons des années 1980 et 1990 ont été prophétiques n’a pas pris une ride.

J’espère seulement que le refrain de la furieuse Dreamworld interprétée en clôture – « Your dreamworld is just about to end » (Ton monde de rêve est sur le point de se terminer ) – ne soit pas prophétique pour l’ensemble de notre civilisation. Mais j’ai l’impression que Garrett avait le locataire de la Maison-Blanche en tête à ce moment.