Wikipédia engagée dans la pérennité des cultures autochtones

Des Atikamekw jouent du tambour en lever de rideau de Wikimania 2017 Photo : Radio-Canada/François Messier

Plus d'un millier de mordus de l'encyclopédie en ligne Wikipédia sont réunis à Montréal jusqu'à dimanche dans le cadre de la 13e conférence internationale Wikimania - une première pour une ville francophone. Une occasion de mettre en valeur des projets développés par des wikipédiens d'ici, notamment ceux qui concernent les Premières Nations, explique Benoît Rochon, président du chapitre canadien de la fondation Wikimédia, qui chapeaute tous les projets de l'univers wiki.

Une entrevue de François Messier

Q : L’événement s’est ouvert mercredi et jeudi avec un scan-o-thon d’archives de Premières Nations détenues par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). De quoi s’agit-il?

C’est une première au Canada, sinon dans le monde! Ce sont les archivistes de la BAnQ qui ont fait venir cinq fonds d’archives, provenant de Rouyn-Noranda, de Sept-Îles et de Québec. On parle de 3000 documents qui concernent les Nations crie, atikamekw, innue et algonquienne. Ça inclut un millier de négatifs qui remontent au début du siècle, dans certains cas, et qui sont en train de se perdre, endommagés par l’oxydation naturelle, et des documents manuscrits qui datent dans certains cas de deux siècles.

L’objectif était de préserver ces archives, de les numériser pour stopper leur dégradation. Nous n'avons pas réussi à tout numériser encore, notre objectif était un peu ambitieux. Mais ça a été un gros de succès, avec une centaine de participants.

Wikimania, c’est quoi?

Il s'agit d'une grande conférence annuelle qui se tient depuis 2005 pour permettre à la communauté des wikipédiens de rendre compte de différents projets, d'échanger des idées et de discuter de l'avenir du mouvement. Francfort, Buenos Aires, Mexico, Washington et Londres l'ont notamment accueillie tour à tour. On peut y assister à des ateliers et à des conférences, dont certaines seront données en français, pour une première fois.

« On est vraiment très contents que ça se passe à Montréal cette année. C’est une première pour une ville francophone, et il y a un alignement de planètes avec le 375e anniversaire de Montréal, les différents projets autochtones qu’on a menés à terme cette année et la collaboration avec la BAnQ qui est absolument fructueuse pour les deux parties », commente Benoît Rochon.

Q : Qu’arrive-t-il avec toutes ces archives?

Elles sont versées dans Wikimédia Commons, une médiathèque où tous les Wikipédia, dans toutes les langues, vont chercher leurs médias – photos, sons, vidéos.

La particularité, c’est que, bien souvent, il n’y a pas de description pour les archives, donc on n’a aucune idée de ce qui se trouve sur un négatif, par exemple. Alors c’est aussi un travail citoyen de venir dans Wikimédia Commons et de créer une description. Et ce qui est génial, c’est que comme tout ça est dans le domaine public, sous licence libre, la BAnQ va pouvoir bénéficier du travail effectué par la communauté.

Extrait du Journal de l'île aux perroquets de 1892 issu du Fonds Placide Vigneau Photo : Radio-Canada/Jean-Philippe Guilbault

Et des scan-o-thon, on compte en tenir de façon plus régulière à partir de maintenant. Il y a beaucoup trop d’archives pour un seul événement ! Alors notre objectif, c’est de faire des événements périodiques. Ça pourrait être avec la BAnQ, mais aussi avec les bibliothèques de Montréal, les Sœurs grises qui ont des archives exceptionnelles, etc. Et chacune des nations autochtones a aussi ses archives. Alors nous, on a acheté un numériseur spécialisé pour la numérisation des négatifs, des films. Et on peut se promener avec ce numériseur, que j’appelle notre Précieux (rires) et qu’on peut transporter d’un fonds d’archives à l’autre.

Benoît Rochon, cofondateur et président de Wikimedia Canada   Photo : Karen Sayre/Wikimedia Foundation

Q : Peut-on dire que Wikipédia se porte à la rescousse des bibliothèques publiques?

On n’a pas la prétention de dire ça, mais si on peut mettre la main à la pâte… C’est vrai qu’on est des geeks, mais au-delà, on est des gens de culture, des gens qui veulent diffuser, valoriser le patrimoine québécois, canadien-français, franco-américain. Notre objectif, ce n’est pas nécessairement de sauver les archives, mais plutôt de faire une belle mise en valeur et une diffusion.

C’est quand même un processus qui est important, la numérisation, en termes de temps et de coûts. La population n’est pas sans savoir qu’il y a eu des compressions importantes à la BAnQ. Donc, la mobilisation devient importante ici pour numériser des fonds d’archives, qui normalement auraient été placés dans une file d’attente.

Mais entre Wikipédia et les bibliothèques, le mariage est tout naturel. On partage la même mission : la diffusion du savoir, de l’éducation, de la culture. Quand on collabore avec la BAnQ, on essaie de s’enligner sur sa mission, son mandat de faire rayonner la francophonie en Amérique.

Q : Wikimania offrira l’occasion de se pencher sur la création d’un Wikipédia en langue atikamekw, une première pour une langue autochtone canadienne. Parlez-nous de ce projet.

Wikipédia atikamekw a été lancé le 21 juin, Journée nationale des langues autochtones canadiennes. Donc oui, Wikipédia atikamekw existe pour vrai. Comme toutes les langues qui veulent être sur Wikipédia, ils ont dû d’abord travailler dans un incubateur, et ça fait depuis 2013 qu’ils le font grâce au travail de Luc Patin, un professeur belge qui habite la communauté de Manawan. Il a démarré un projet à l’école secondaire de créer un Wikipédia en langue atikamekw et Wikimédia Canada a obtenu des fonds en octobre 2016 pour pouvoir être sur place et aider M. Patin, qui est un peu la vedette du Wikipdia atikamekw.

Q : D’autres langues autochtones vont-elles trouver leur place dans l’encyclopédie en ligne?

Oui. Il y a trois semaines, on a lancé dans l’incubateur le Wikipédia innu. On va rencontrer au mois de septembre les autorités de la langue, ceux qui écrivent les dictionnaires et qui font la normalisation de la langue, pour faire ce qu’on a fait avec les Atikamekw, c’est-à-dire les accompagner. Parce qu’on n’est pas locuteur. Mais on les accompagne pour l’aspect technique, parce que c’est très complexe, même pour nous, les initiés.

Q : Combien de temps faut-il pour faire aboutir un tel processus?

C’est difficile à dire. Pour qu’une langue puisse être reconnue dans Wikipédia, il y a trois critères à remplir. Premièrement, il y a le nombre d’articles disponibles. Ensuite, et c’est souvent le critère le plus difficile à atteindre, il faut traduire l’interface de Wikipédia, par exemple le menu de gauche. Souvent, les termes modernes, comme « téléverser », « fichier », n’existent pas dans les langues autochtones. Alors il faut en discuter avec la communauté, et on doit souvent créer des néologismes, avec les autorités de la langue.

Dans le cas des Atikamekw, par exemple, il y avait l’autorité de la langue avec l’Institut de la langue atikamekw, le Conseil de la Nation atikamekw. Enfin, le troisième critère, c’est d’avoir suffisamment de locuteurs actifs.

En ce qui concerne l’innu, c’est une langue très vivante, encore très parlée, notamment chez les jeunes, qui sont les plus susceptibles de devenir des wikipédiens. Donc, ça peut aller très rapidement, de six mois à un an environ. Dans le cas de l’atikamekw, ça a démarré en 2013, mais c’est seulement en 2016 qu’on a mis le pied sur l’accélérateur. Ça reste un gros travail et tout ça est bénévole, il faut le mentionner.

Mettre des images sur des mots

Les images numérisées lors du scan-o-thon seront très utiles pour les initiateurs du Wikipédia atikamekw qui disent vouloir bonifier le bagage visuel associé à leur nation. « On a quand même pas mal de textes déjà, mais on a très peu d'images », explique Cécile Niquay-Ottawa, gardienne de la langue atikamekw pour le site Wikipédia.

Les Atikamekw ont également lancé le projet « Nitaskinan en photos » pour que les gens soumettent des images récentes du territoire pour éventuellement remplacer « des vieilles images qui sont peu représentatives des gens aujourd'hui », ajoute Cécile Niquay-Ottawa.

Photographie issue de la collection Julienne Sioui montrant des membres d'une nation autochtone inconnue de l'Ontario. Photo : Radio-Canada/Jean-Philippe Guilbault

Q : Qu’en est-il du fait français sur Wikipédia? Est-ce une langue bien représentée?

Si on regarde ce qui a été créé par des humains [certains articles sont créés par des robots, NDLR], le français est la troisième langue sur Wikipédia, avec 2 millions d’articles. Outre la section canadienne de Wikimédia, il y a aussi une section française, belge, suisse et une section au Maghreb. Alors, la francophonie est enchantée d’avoir l’événement ici. Mais ce n’est pas nécessairement axé sur la francophonie, parce que Wikipédia est international.

Q : Les internautes voient parfois apparaître des messages les invitant à faire des dons à Wikipédia. Le financement demeure-t-il un enjeu important pour vous?

Disons qu’il ne faut pas lâcher à ce niveau-là. Wikipédia est entièrement indépendant, et est financé uniquement par des dons. Il n’y a aucune publicité. Et comme on est le cinquième site le plus visité au monde, ça met énormément de pression sur les serveurs. Alors, ça prend toute une équipe technique à la Wikimédia Foundation, et il n’y a pas beaucoup de salariés. Grâce à la communauté bénévole mondiale, on arrive vraiment à faire des miracles avec très peu. Mais c’est sûr que le financement, c’est le nerf de la guerre.

Avec la collaboration de Jean-Philippe Guilbault