.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 2 avril 2004

UNE PIQUERIE SUPERVISÉE À VANCOUVER

Au coeur de Vancouver, un quartier s'est transformé en piquerie à ciel ouvert. Pour contrer la prolifération des problèmes de drogue dans les rues de la ville, les autorités municipales ont ouvert un centre d'injections supervisé. Une première au pays, qui soulève la controverse.

Journaliste : Frédéric Zalac
Réalisateur : 
Martin Cadotte


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie

Deuxième partie


Il est 10 heures du matin, rue Hastings, à Vancouver. Des junkies font la file pour consommer leur drogue en toute légalité dans la première piquerie supervisée en Amérique du Nord, financée par les contribuables.

Devant l'échec de la guerre contre la drogue, Vancouver a choisi de venir en aide à ses toxicomanes plutôt que de les traiter comme des criminels. Dominic Richard, Montréalais d'origine, est toxicomane. Pour assouvir sa dépendance à la cocaïne et à l'héroïne, cet homme de 30 ans a ruiné sa vie. Il raconte qu'il a tout fait, du vol à main armée au vol d'autos en passant par le trafic de drogues : « J'ai déjà pris 20 $ dans le portefeuille de ma mère. Je me suis senti tellement mal, je me sens encore mal. »

Une piquerie à ciel ouvert

Dominic

Vancouver a vécu une décennie d'enfer et voulait par tous les moyens mettre fin à son cauchemar. Les rues et ruelles du quartier pauvre étaient une piquerie à ciel ouvert. Au milieu des années 90, la cocaïne, le crack et l'héroïne pure ont ravagé le Downtown Eastside, où s'entassent de 4000 à 5000 toxicomanes.

Jour et nuit, les ruelles du quartier étaient bondées de gens qui s'injectaient de la drogue là, à défaut de pouvoir le faire ailleurs. Un phénomène que les autorités étaient impuissantes à contrôler. Le témoignage de Dominic : « Ce que les gens font dans les ruelles quand ils ont une seringue mais qu'ils n'ont pas d'eau : ils prennent leur eau dans une flaque d'eau à terre. S'ils n'ont pas de seringues, ils en prennent une à terre sans savoir si elle est infectée. Ils s'en foutent. J'ai vu des gens le faire. J'ai même vu du monde prendre de l'eau des toilettes. »

En 1997, le taux de nouvelles infections au VIH a dépassé celui de toutes les autres villes du monde occidental. Puis, l'année suivante, près de 200 toxicomanes sont morts de surdoses à Vancouver. Une hécatombe.

Larry Campbell

Celui qui ramassait les cadavres, c'était le coroner de l'époque, Larry Campbell. Ancien policier de la GRC devenu plus tard coroner en chef, il a arpenté les ruelles du Downtown Eastside, scandalisé par les tragédies qui s'y déroulaient : « On les retrouvait dans les ruelles, dans des autos, dans des immeubles abandonnés, dans les parcs, partout. […] Des gens mourraient, et il y avait moyen de les sauver, mais personne ne faisait rien. Un jour, je me suis rendu sur les lieux de deux décès. Les deux cadavres avaient encore des aiguilles insérées dans la peau. […] J'ai passé bien du temps ici pour comprendre ce qui se passait, et parler aux familles. Bien des gens ne se rendent pas compte qu'il y a des mères, des pères, des sœurs et des frères. Personne ne choisit de devenir toxicomane. »

Pendant longtemps, les citoyens et les dirigeants de Vancouver ont fermé les yeux sur ce qui se passait pourtant à quelques coins de rue de chez eux. Mais à la fin des années 90, un feuilleton télévisé leur montre cette misère en plein visage. Da Vinci's Inquest met en scène un coroner aux idées controversées, un personnage directement inspiré du vrai coroner Larry Campbell. Ce dernier a lui-même écrit une douzaine d'épisodes de la série.

La stratégie des quatre piliers

Mais au-delà de la fiction, il y avait un politicien de Vancouver prêt à sortir des sentiers battus : le maire de l'époque, Philip Owen. M. Owen : « En 1995 et 1996, j'ai passé plusieurs nuits là-bas à observer ce qui se passait et à parler à des conseillers. Nous avons conclu qu'il fallait revoir notre façon de s'attaquer au problème de la drogue. La guerre contre la drogue n'est pas la bonne solution parce qu'il est évident que les toxicomanes sont malades. On ne va pas tous les mettre en prison! »

Philip Owen

Pour aider les junkies à s'en sortir, le maire propose la stratégie des quatre piliers. Il suggère d'améliorer les programmes de traitements, comme le programme de méthadone, un médicament qui enlève le goût de consommer de l'héroïne. Le plan du maire prévoit des programmes de prévention, et davantage de policiers pour arrêter les trafiquants. Philip Owen propose aussi des idées révolutionnaires pour l'Amérique du Nord : prescrire de l'héroïne et ouvrir une piquerie gérée par l'État. M. Owen : « Il y a 60 sites d'injections supervisés dans le monde. En Suisse, ils y sont depuis 12 ans. Les maires de Berne, de Zurich, de Genève, de Frankfort, de Sydney, d'Amsterdam... j'ai parlé à tous ces maires au fil des ans. Ils m'ont tous dit que c'était le seul chemin à suivre, qu'il fallait revoir notre politique en matière de drogues. »

Avec sa piquerie supervisée ouverte depuis 10 ans, la ville de Frankfort a vu une diminution phénoménale du nombre de toxicomanes qui s'injectent à l'extérieur. Et personne n'est mort d'une surdose dans le site d'injections. Mais, à Vancouver, les idées européennes soulèvent la colère de citoyens des quartiers adjacents au Downtown Eastside, dont le quartier chinois. L'ex-pharmacien Charles Lee craint qu'un site d'injections n'attire des junkies de tout le pays : « Ça légitimerait l'utilisation de drogues dans notre quartier, le lieu où le gouvernement enverrait tous les junkies. Il y aurait davantage de crimes, et nous craignons pour nos personnes âgées. »

Même les propres conseillers municipaux du maire Owen hésitent à l'appuyer. Et le comble, son parti politique, le Non-Partisan Association, l'abandonne et choisit plutôt une conseillère comme candidate à la mairie aux élections de 2002. Une claque monumentale pour le maire et son programme. Le coroner Larry Campbell, alors à la retraite, est inquiet de la tournure des événements. Il craint que tous les efforts pour venir en aide au Downtown Eastside ne soient réduits à néant. L'ex-policier décide de se lancer dans la course à la mairie. Le quartier pauvre devient l'enjeu central de la campagne. Larry Campbell promet d'y ouvrir une piquerie supervisée. Il obtient une victoire écrasante le soir des élections. Aux grands maux, les citoyens de Vancouver ont choisi les grands remèdes.

Le succès d'Insite

 
La campagne d'affichage dans les ruelles.
Bienvenue à Insite!
 
À l'intérieur, les isoloirs.

En septembre 2003, Vancouver devient la première ville en Amérique du Nord dotée d'un site d'injections supervisé. Le maire Larry Campbell et l'ex-maire Philip Owen ont obtenu de la province 2 millions de dollars par année pour financer ce site. Ils ont aussi convaincu Ottawa de faire une exception au code criminel afin de permettre aux usagers d'y consommer leur drogue. Dans la piquerie, il y a une douzaine d'isoloirs et un éclairage tamisé. Le contraste est frappant avec les ruelles du quartier.

Mais l'administration américaine est furieuse. Le directeur du programme anti-drogue du gouvernement Bush, John Walters, compare l'expérience de Vancouver à un suicide assisté par l'État. Ignorant les critiques de Washington, Vancouver lance une campagne d'affichage dans les ruelles. C'est la seule façon de joindre de nombreux toxicomanes qui n'ont pas de télévision et qui ne lisent pas les journaux.

Les junkies affluent à la piquerie. Ils y vont même si deux équipes policières sont affectées en permanence devant le site. Ces policiers, qui arrêtent les trafiquants, ont l'étonnante consigne de fermer les yeux sur les toxicomanes, selon le sergent Scott Thompson : « Nous leur avons simplement demandé d'envoyer les toxicomanes - dans un périmètre de trois coins de rue - au site d'injections. Nos agents ont joué le jeu. Nous voyons même des policiers escorter des toxicomanes vers le site. »

Au cours de la journée, environ 500 utilisateurs franchiront la porte d'Insite, dont une très grande proportion de femmes. Scott Thompson s'est rendu aux Pays-Bas pour étudier l'approche européenne. Il est étonné des résultats obtenus à Vancouver : « Il a fallu plus d'un an à la ville de Sydney, en Australie, pour atteindre le taux de fréquentation que nous avons obtenu ici après deux semaines. Des résultats spectaculaires. »

Ce que les junkies y trouvent

Les règles de Santé Canada interdisent à l'équipe de Zone libre de suivre Dominic à l'intérieur de la piquerie. Dominic explique comment ça se passe : « Il y a des portes électroniques avec des caméras. […] Après, il y a un comptoir avec tout ce dont tu as besoin. […] Tout le matériel neuf. Tu prends ce que tu veux. […] Il y a des règles spécifiques. Aucune interaction, aucun trafic, tu entres là avec ta drogue, tu la prends. »

Près de la moitié des utilisateurs consomment de la cocaïne, l'autre moitié, de l'héroïne. Les infirmiers du site n'ont pas le droit de toucher aux stupéfiants. Mais ils enseignent aux usagers comment s'injecter et ils sont là en cas d'urgence. Dominic : « J'ai fait une surdose de cocaïne, et ils m'ont sauvé tout de suite. Ils m'ont donné de l'oxygène, l'ambulance est arrivée, ils m'ont emmené à l'hôpital. Une heure après, j'étais sorti, j'étais correct. »

Charles Lee, ex-pharmacien du Chinatown.

Mais le site d'injections est loin d'être une panacée, car il ne règle pas le problème de dépendance à la drogue. Charles Lee, un ex-pharmacien du Chinatown : « Le site d'injections n'est pas un traitement contre la toxicomanie, il l'encourage. Et les junkies devront quand même trouver de l'argent pour assouvir leur dépendance. Ça ne les aidera pas à cesser de se droguer. »

Larry Campbell explique qu'il s'agit simplement d'une clinique médicale : « Ils y vont, ils s'injectent, ils boivent du café. Ils sont en contact avec des travailleurs de la santé, ce qui n'arriverait pas autrement. » Les usagers d'Insite peuvent y rencontrer sur place un psychologue ou un conseiller en matière de drogue. Certains sont référés à des centres d'appui. Dominic y rencontre régulièrement Antonio, un conseiller qui l'aide à se fixer des objectifs pour reprendre le contrôle de sa vie. Dominic : « Ça m'a aidé à me sortir de la rue. […] J'ai maintenant une place, je commence à avoir une vie, je vais à l'école. »

Comme Dominic, Vancouver n'est pas guérie mais elle est en train de changer, et la différence est frappante. Il est maintenant rare de voir des toxicomanes s'injecter en plein air. Larry Campbell : « S'il n'y avait pas de site d'injections, il y aurait en ce moment des gens qui s'injecteraient dans cette ruelle. C'est indéniable. »
Le policier Scott Thompson : « Nous n'avons pas vu dans ce quartier un afflux de trafiquants de drogue, ou l'arrivée de toxicomanes venus d'ailleurs. On n'a pas eu les problèmes auxquels on s'attendait. »

Le maire Campbell poursuit son chemin controversé en dépit des critiques. Il compte maintenant instaurer un programme de prescriptions d'héroïne. Philip Owen, lui, voit ses idées se réaliser, même s'il a perdu son poste en raison de ses convictions. Il souhaite que l'exemple de Vancouver incite d'autres villes à essayer de nouvelles approches pour aider leurs toxicomanes à s'en sortir.



L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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