.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 16 avril 2004

LA FAMILLE KHADR ET AL-QAÏDA

Abdurahman Khadr est un jeune Canadien qui a vécu dans l'entourage d'Oussama Ben Laden. Il a aujourd'hui 22 ans. Quand il était enfant, ses parents ont quitté le Canada pour aller rejoindre Oussama Ben Laden en Afghanistan, et participer à sa guerre sainte. C'était pour le jeune Abdurahman le début d'un cauchemar, qui l'a mené jusqu'à la prison américaine de Guantanamo, à Cuba.

Production : CBC/The National

En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


Les liens entre la famille Khadr et Oussama Ben Laden

C'est en 1996 que les Canadiens ont entendu parler d'Ahmed Said Khadr pour la première fois, lorsqu'il a été arrêté au Pakistan. Il était accusé de complicité dans un attentat terroriste dirigé contre l'ambassade d'Égypte, à Islamabad, qui avait fait 15 morts.

Ahmed Said Khadr

Selon des sources au sein des services de renseignements américains et canadiens, Ahmed Said Khadr était un proche associé d'Oussama Ben Laden. Aujourd'hui, pour la première fois, des membres de la famille Khadr admettent qu'Oussama Ben Laden et Ahmed Said Khadr étaient de vieux amis. Ils ont combattu ensemble en Afghanistan, dans les années 1980. L'un des fils d'Ahmed Said Khadr, Abdurahman : « Ce sont de vieux amis. […] Mon père a beaucoup de respect pour Oussama et Oussama a beaucoup de respect pour mon père. »

Près de Jalalabad, Oussama Ben Laden vivait avec ses nombreuses épouses, ses enfants et les familles de ses amis proches, dont la famille Khadr. Dans les années 1990, lorsqu'il a reporté sa haine des Russes sur les Américains, il a interdit tous les produits américains et tout confort moderne, en sa présence. Un autre fils d'Ahmed Said Khadr, Abdullah : « Il ne plaisante jamais, il est très réservé, très poli. Un vrai saint. […]Je le considère comme un homme très pacifique. » Pour le jeune Abdurahman Khadr, la vie austère de la famille Ben Laden était difficile. Il avait passé du temps au Canada. Alors très vite, il commence à faire entrer des produits américains dans le complexe de Jalalabad en cachette. Ce qui ne manque pas de provoquer des tensions dans ses relations avec les Ben Laden : « J'étais le fils canadien. Notre famille n'était pas aussi rigide, et j'aimais regarder des films, comme le font tous les enfants, mais ça ne leur plaisait pas. »

Les fils Khadr dans les camps d'entraînement

Tous les jeunes garçons dans l'entourage de Ben Laden ont reçu un entraînement militaire. Abdurahman Khadr et son frère aîné Abdullah ont été envoyés dans un camp en Afghanistan. Ils ont continué à s'entraîner périodiquement pendant des années. Abdurahman : « La première fois que j'ai reçu un entraînement j'avais 11 ans et demi. Nous sommes allés à Khalden. J'y ai suivi un cours sur les fusils d'assaut, sur la fabrication d'explosifs, sur les fusils des tireurs d'élite, sur les pistolets, et un autre cours qui comprenait tout ça. […] J'étais connu dans ces camps. C'est moi qui ai reçu le plus de punitions. Je ne faisais pas mes devoirs, je m'enfuyais, je parlais aux Afghans. On ne m'aimait pas, mais on me gardait à cause de mon père. » L'attitude rebelle d'Abdurahman dans les camps d'entraînement de Ben Laden commence à irriter son père. Le père et le fils ont des discussions de plus en plus tendues au sujet de Ben Laden.

De nombreux jeunes gens, dans les camps d'Al-Qaïda, s'entraînaient pour accomplir ce qui était considéré comme la plus noble des missions : commettre des attentats suicides. Abdurahman : « À trois reprises, mon père a essayé de me convaincre de commettre un attentat suicide. Il m'a fait rencontrer un érudit d'Al-Qaïda et une personne qui formait les gens à devenir des bombes humaines. Il m'a dit tu seras la fierté de ta famille, si tu fais ça. J'étais totalement contre. Je veux bien me battre si quelqu'un tire sur moi. Mais je ne veux pas me faire exploser pour tuer des gens innocents. »

La guerre d'Al-Qaïda

Les explosions simultanées aux ambassades américaines du Kenya et de Tanzanie, le 7 août 1998 ont été l'une des premières grandes opérations d'Al-Qaïda. Abdurahman Khadr dit que lorsqu'il a vu les images vidéo des reportages sur les attentats contre les ambassades en Afrique, il n'a pas eu envie de célébrer.

En 2001, les proches d'Oussama Ben Laden commencent à entendre parler d'une attaque de grande envergure qu'Al-Qaïda s'apprête à lancer contre les Américains. Encore une fois, Abdurahman Khadr a suivi les reportages télévisés de l'attaque du 11 septembre dans un complexe d'Al-Qaïda, en Afghanistan. Abdurahman : « Quand j'ai vu les images, tout le monde autour de moi souriait, riait, mais moi, je regardais, en silence. […]. Mon père m'a dit : "Qu'est-ce que tu as?". J'ai dit : "Je ne sais pas, mais ce n'est pas bien. Et ça va nous causer beaucoup d'ennuis". Il m'a dit : "Et alors, on a touché l'Amérique". J'ai dit : "Oui, mais on a touché tant de gens qui étaient dans cet immeuble qui n'étaient pas concernés". "Oui, mais ils paient des impôts et avec les impôts on achète des fusils et avec les fusils on tue des musulmans. On a perturbé l'économie américaine et on a fait des dégâts" Je n'arrivais simplement pas à comprendre. »

Après l'attentat aux États-Unis, au moment où la famille Khadr s'apprêtait à aller se cacher dans les collines, Abdurahman décide qu'il va essayer d'échapper à sa famille et de revenir au Canada.

Abdurahman entre les mains de la CIA

Abdurahman, lors d'une arrestation à Kaboul.

Deux mois après l'attaque du World Trade Center, en 2001, Abdurahman était de retour à Kaboul, en Afghanistan. Il a échoué dans une prison afghane, et six semaines plus tard, on le remettait aux forces américaines. Abdurahman accepte alors de coopérer avec les Américains : « Ils m'ont demandé si je voulais travailler pour eux, si je voulais partir sur les lignes de front avec leurs troupes en Afghanistan, leur dire qui étaient les gens que nous allions capturer. C'était la première fois que je me trouvais dans ce genre de situations et j'avais peur de la prison, alors je leur ai dit : "Je suis prêt à faire n'importe quoi." » Abdurahman dit qu'il a vécu neuf mois dans une maison secrète de la CIA près de l'ambassade des États-Unis à Kaboul. Un jour, on lui a dit qu'il allait rencontrer des policiers qui disaient venir de Toronto et d'Ottawa. Abdurahman : « Ils m'ont interrogé au sujet de mon père, de ses liens avec Al-Qaïda, de ma famille au Canada. […] Ils m'ont dit : "Vous avez été très coopératif. Nous pensons que nous pouvons vous faire confiance. Nous allons retourner au Canada et dès notre arrivée, nous ferons notre possible pour vous y ramener. » Pendant un an et demi, Abdurahman n'entendra plus parler des Canadiens.

Au cours de l'été 2002, il dit avoir reçu une offre financière de la CIA : « Ils m'ont apporté un document. Ils ont dit : " Voilà une prime de 5000 $ parce que vous avez été très coopératif, et à partir de maintenant, si vous travaillez avec nous, si vous répondez simplement à nos questions, nous vous donnerons 3000 $ par mois, jusqu'à ce que vous cessiez de travailler pour nous. »

Le séjour d'Abdurahman à Guantanamo

Abdurahman raconte que la CIA lui a demandé d'aller au camp de la base navale américaine de Guantanomo, à Cuba. Il explique qu'on lui demande de se mêler aux autres détenus et de récolter de l'information. Abdurahman accepte. Il dit qu'on l'avait prévenu qu'il serait traité comme tous les autres prisonniers, pour ne pas éveiller de soupçons. Abdurahman passe ses premiers mois à Guantanamo en isolement total. Abdurahman : « En m'envoyant à Cuba, ils espéraient me mettre avec quelqu'un de têtu pour que je le fasse parler. Ce n'est pas si simple, tout d'abord parce qu'à Cuba, les gens ne se parlent pas, tout le monde craint son voisin. »

Guantanamo

Abdurahman dit que vers le milieu de 2003, la CIA a réalisé que son plan à Guantanamo ne fonctionnait pas très bien. Elle accepte alors de le retirer de la population carcérale et de le transférer dans des quartiers plus luxueux. Il leur a dit [aux agents de la CIA et aux militaires] que l'armée américaine avait fait une énorme erreur en offrant d'importantes sommes d'argent pour la capture de présumés membres d'Al-Qaïda, lorsqu'ils étaient arrivés en Afghanistan : « Seulement 10 % d'entre eux sont vraiment dangereux et devraient être là. Les autres n'ont pas à y être, ils ne comprennent même pas ce qu'ils font là. »

En septembre dernier, dit-il, la CIA lui a fait suivre un cours de formation en travail d'infiltration, donné par l'un des entraîneurs les plus chevronnés de la CIA.

Sa mission en Bosnie

Ensuite on lui a dit que sa prochaine étape serait la Bosnie, dans l'ancienne Yougoslavie. Il dit que la CIA lui a procuré un faux passeport. Il se rend à Sarajevo dans un petit avion à réaction de la CIA. La Bosnie a la réputation, dans le milieu du renseignement, d'être un important centre d'activités du réseau Al-Qaïda. Abdurahman dit que la CIA lui a demandé de se fondre parmi les musulmans à Sarajevo.

Abdurahman dit que la CIA lui a demandé d'aller dans l'une des plus grandes mosquées à Sarajevo, la mosquée du Roi Fahd, connue pour être une véritable ruche d'activités d'Al-Qaïda. Il s'est lié d'amitié avec un homme soupçonné d'être un recruteur pour les opérations d'Al-Qaïda en Irak : « Je leur ai donné son nom et ils m'ont dit : "C'est un très bon contact". Ils étaient très contents. Ils m'ont dit : "Reste en rapport avec lui mais vas-y doucement. Et quand le moment sera venu, dans une semaine ou deux, dis-lui que tu veux aller en Irak, que tu as changé d'avis, que tu ne veux plus aller au Canada, mais en Irak". » Abdurahman croit que si les gens d'Al-Qaïda l'avaient découvert, ils l'auraient tué.

Abdurahman était en Bosnie, lorsqu'il a appris l'attaque militaire au Pakistan qui a tué son père. Il dit qu'il en voulait depuis longtemps à son père d'avoir entraîné toute la famille dans le monde d'Al-Qaïda. Abdurahman : « C'était mon père, je l'aime et je l'aimerai toujours. Mais je n'étais pas d'accord avec ce qu'il a fait. J'avais subi tellement d'épreuves que lorsqu'ils m'ont annoncé la nouvelle, je n'ai même pas réagi, je n'ai ressenti aucune émotion. »

Le retour au Canada

Après sa première semaine en Bosnie, Abdurahman dit que la CIA lui a demandé de se porter volontaire pour aller en Irak avec les forces d'Al-Qaïda pour pouvoir transmettre de l'information à l'armée américaine. Abdurahman décide alors que ç'est assez, il appelle sa grand-mère à Toronto, et lui dit qu'il veut désespérément revenir au Canada. Il lui demande de dire aux médias canadiens que le gouvernement canadien ne veut pas l'aider. Devant cela, les Américains, dit-il, ont accepté de le laisser retourner au Canada, et il a promis qu'il ne révélerait à personne sa relation avec la CIA. Quelques jours après son retour au Canada, en novembre, il donne une conférence de presse, et ment sur ce qui s'est passé après sa libération de Guantanamo. Il dit qu'il s'en est tenu à ce que la CIA lui avait ordonné de dire.

Dans le reportage, le journaliste de CBC met en doute la véracité du présent témoignage, compte tenu du fait qu'il a déjà menti. Abdurahman : « C'est pourtant la vérité. Je ne pourrais pas inventer une histoire aussi compliquée et aussi complexe. Pourquoi est-ce que j'inventerais une histoire pareille, qui va mettre à mes trousses une dizaine ou une vingtaine de personnes d'Al-Qaïda? Je n'invente rien. C'est la vérité. »

Abdurahman, soumis au détecteur de mensonges.

Abdurahman avait indiqué qu'il avait été soumis au détecteur de mensonges par la CIA à deux reprises. L'équipe de CBC lui a demandé de subir une autre série de tests pour prouver qu'il dit la vérité à présent, et il a accepté immédiatement. Pour tous les aspects importants du récit présenté dans ce reportage, il a réussi le test. L'équipe de CBC a également corroboré d'autres passages de son récit par d'autres moyens.

Abdurahman fait maintenant du travail bénévole dans la mosquée de son quartier, et il cherche du travail. Il espère être accepté par la communauté musulmane ici, mais il s'inquiète de la réaction de sa propre famille en particulier : « Ils vont m'en vouloir. Ma mère, surtout, m'en voudra d'avoir fait ça. […] Elle dira "Tu nous as abandonnés. Tu as trahi ton père. Tu as trahi ton peuple. Tu as raconté toute cette histoire, tu as travaillé avec la CIA". »

Plus d'info

HYPERLIENS : 

« Al-Qaeda Family : The firefight at Waziristan »
Le documentaire du National sur la famille Khadr - Site de CBC

« Al-Qaïda, la multinationale du terrorisme »
Dossier de Radio-Canada.ca

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h. L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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