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Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 19 décembre 2003

LA QUÊTE DE MARIANE PEARL

Daniel Pearl était journaliste au Wall Street Journal quand il a été enlevé, au Pakistan, il y a deux ans, puis assassiné par des militants islamistes. Depuis ce temps, sa femme, Mariane Pearl, cherche à expliquer la mort du journaliste. Dans un livre, elle raconte l'angoisse qu'elle a vécue jusqu'au jour où elle a appris la mort de celui qu'elle aimait. Une équipe de Zone libre l'a rencontrée.

Journaliste : Raymond St-Pierre
Réalisatrice :
 Johanne Bonneau

Reporters sans frontières défend les journalistes persécutés pour leur activité professionnelle et lutte pour la liberté de presse dans le monde. Il est possible d'adhérer à cette association et de verser une cotisation ou faire un don.

 

 

L'homme qu'elle aimait

Adam Pearl est né quelques semaines après l'assassinat de son père. Sa mère, Mariane, lui apprendra qui était cet homme. Mariane Pearl : « Danny était une personne très chaleureuse. Il jouait de la musique. Il aimait faire des blagues. L'aspect le plus marquant, chez lui, c'était la générosité. […] C'était un journaliste très sérieux, quelqu'un qui avait vraiment de l'éthique, qui avait un grand respect de la vérité. »

Mariane Pearl a écrit un livre sur la terrible histoire qu'elle a vécue au Pakistan, quand son mari a été enlevé, puis assassiné. C'est une histoire d'amour, amour d'un homme et amour d'une profession, le journalisme. Mariane, elle aussi journaliste, raconte ce qui l'a séduite dès le départ chez Daniel Pearl : « L'approche de Danny par rapport au journalisme. Lorsque je l'ai rencontré, on a discuté de son travail et du mien. J'étais vraiment contente et touchée de rencontrer un homme qui faisait le métier de journaliste et qui n'en était pas blasé. Un homme qui avait une vraie humilité par rapport au monde. »

Au moment de se marier, Mariane et Daniel avaient rédigé un contrat, un pacte, basé sur des valeurs communes. Ils partageaient les mêmes idéaux.

Une investigation qui tourne mal

Après les attentats du 11 septembre 2001, Daniel Pearl s'installe avec Mariane à Karachi, au Pakistan. Mariane : « Comme il était journaliste d'investigation, il était un peu à la périphérie des conflits. Il essayait d'avoir une vue d'ensemble. Il faisait des articles assez longs, il expliquait, il donnait le contexte. C'était cohérent d'être au Pakistan. […] A priori, ça paraissait plus dangereux d'être aux États-Unis qu'au Pakistan. Personne ne savait d'où venait le danger. »

Le 22 décembre 2001, Richard Reid avait tenté de faire sauter un avion d'American Airlines entre Paris et Miami. La bombe était dissimulée dans sa chaussure. Reid avait séjourné au Pakistan, et Daniel Pearl a décidé d'enquêter sur ceux qui avaient commandité l'attentat. Après de nombreuses démarches, il obtient un rendez-vous avec un certain Gilani, leader d'une obscure secte islamique. Mariane : « Il lui a donné rendez-vous dans un restaurant, et après il a disparu. […] Danny et moi avions un système pour ne pas s'inquiéter. Si on n'était pas ensemble, on devait s'appeler toutes les 90 minutes. J'ai appelé assez rapidement. Quand il n'a pas répondu, j'ai su que ça n'allait pas. »

Mariane et Daniel Pearl demeuraient chez Asra Nomani, une amie journaliste qui résidait à Karachi. Les deux femmes obtiennent l'aide de policiers pakistanais et américains, et de représentants du Wall Street Journal. Le 27 janvier, quatre jours après la disparition de Daniel Pearl, les ravisseurs envoient un courriel contenant quatre photos du journaliste. Mariane : « La première photo que j'ai vue, c'était Danny avec un pistolet sur la tempe, le visage baissé. Il avait un pistolet sur la tempe, mais il avait un grand sourire sur les lèvres. C'est là que j'ai compris que de toute façon, il y avait quelque chose qu'ils ne prendraient jamais. Ni de moi ni de lui. Après, il y avait d'autres photos, une où il faisait un doigt d'honneur, le V de la victoire. C'était peut-être le moment le plus fort de ma vie. Un moment où deux êtres sont complètement ensemble, mais au-delà de la vie et de la mort. À un moment donné, vous comprenez ce qui vous arrive. Et vous savez que la seule victoire à gagner, à part bien sûr sa libération, c'était cette espèce de résistance. »

Les kidnappeurs réclament, entre autres, la libération de tous les détenus de Guantanamo, traités selon eux de façon inhumaine. Ils accusent Daniel Pearl d'être un agent de la CIA. Les médias du monde entier s'intéressent maintenant à cette histoire. Mariane, demeurée jusque là très discrète, accepte de parler à CNN. Dans un deuxième courriel, les ravisseurs accusent Daniel Pearl d'être un agent du Mossad, le service secret israélien. Les enquêteurs du FBI, venus aider la police pakistanaise, arrivent à retracer le point d'origine des courriels. Le 5 février, trois suspects sont arrêtés. Le 12 février, on arrête finalement celui qui a méticuleusement préparé le piège dans lequel Daniel Pearl est tombé. Il s'agit d'un certain Omar Sheik. On apprend que l'ISI, le service secret pakistanais, détenait Omar Sheik depuis déjà une semaine. Omar Sheik est un terroriste très connu, qui n'en est pas à ses premières armes. Pour Asra, les autorités pakistanaises devaient savoir ce qu'il faisait, ce qu'il planifiait.

L'exécution de Daniel Pearl

Le 21 février, une vidéo de propagande commence à circuler sur Internet. On y montre la décapitation de Daniel Pearl. Les enquêteurs confirment qu'il s'agit bien du journaliste américain. CBS est le seul média américain qui diffusera une partie de cette vidéo. Mariane : « Je l'ai su une heure avant la diffusion. J'ai appelé le président de CBS. Il essayait d'être compatissant. J'étais enceinte, j'allais accoucher à n'importe quel moment. Je parlais à la personne qui allait diffuser la vidéo de l'assassinat de mon mari. J'ai dit : "À moins que vous ne soyez dans la même situation que moi, vous ne pouvez pas comprendre ce que je vous dis. Je ne vous demande pas ça. Je vous demande une raison journalistique de montrer cette vidéo." Il a dit que c'était newsworthy. »

Karachi

Le président pakistanais Pervez Musharraf est très embarrassé par tout cela. Il reproche même à Daniel Pearl d'avoir dépassé les bornes, d'être allé trop loin dans son enquête, de s'être ingéré dans les affaires de son pays. Mariane : « Je pense aussi que ça a à voir avec la tradition, ou plutôt l'absence de tradition de la presse au Pakistan. Quand même, vous êtes dans un pays où il n'y a pas du tout de journalisme d'investigation. Ils n'ont pas du tout l'habitude des personnes qui vont aussi loin dans leur travail. »

Le dangereux métier de journaliste

Le philosophe français Bernard-Henry Lévy a enquêté sur la mort de Pearl. Selon lui, le journaliste américain était à deux doigts de révéler l'existence d'un trafic de technologie nucléaire entre les services secrets pakistanais et Al-Qaïda. Bernard-Henry Lévy : « Daniel Pearl avait identifié des scientifiques de grands renoms, de grande science, qui, sous le couvert d'une ONG, auraient trafiqué des secrets nucléaires. Ce sujet est tabou au Pakistan. […] Je crois qu'il est mort en journaliste. Mort à cause de ce qu'il était en train de faire et de trouver. »

Pour Joel Simon, qui dirige le Committee to Protect Journalists, Daniel Pearl n'a fait que le travail normal d'un correspondant. Joel Simon : « Je ne pense pas qu'il soit allé trop loin ou qu'il ait commis des erreurs. Si vous avez déjà travaillé dans une zone de guerre, vous comprenez. Le travail de journaliste est basé sur la confiance, il faut avoir confiance dans nos sources, et vice-versa. Il faut être prudent, mais pas paranoïaque. Sinon, on ne peut pas faire notre travail. »

L'affaire Pearl a amené bien des journalistes à revoir leur façon de travailler. Joel Simon : « Il y a beaucoup de discussions entre les journalistes et leurs patrons à propos des risques encourus et des moyens à prendre pour les réduire. On a posé des gestes concrets. En règle générale, les journalistes utilisent des véhicules blindés, portent des gilets pare-balles dans les zones de combat, et suivent un entraînement en milieu hostile. »

L'enquête se poursuit

Malgré l'arrestation d'un premier groupe de terroristes, on ne sait toujours pas qui a assassiné Daniel Pearl, qui a commandité ce meurtre. L'administration Bush blâme Al-Qaïda. Mariane : « Il y a un mois, on a désigné Khalid Cheik Mohammed comme étant l'architecte d'Al-Qaïda, celui qui aurait mis en place les structures du 11 septembre. On m'a dit qu'il était le meurtrier de Danny. L'important pour moi, c'est qu'un ensemble de cellules ont agi. Ces cellules n'ont pas pu fonctionner seules. Il faut forcément un soutient politique et économique. »

Alors que l'enquête sur la mort de Daniel Pearl se poursuit, Mariane a accepté que leur histoire soit portée à l'écran. Brad Pitt et Jennifer Aniston ont acheté les droits de cette histoire d'amour qui se termine par une tragédie et qui reflète bien notre époque. Mariane : « Si c'est fidèle, voilà un moyen formidable de communiquer des idées importantes. » Et si son fils veut devenir journaliste? Mariane : « Je lui dirai : "Sois le meilleur!" »

En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


POUR EN SAVOIR PLUS

La fiche de Daniel Pearl
Sur le site de Reporters sans frontières. La fiche de Daniel Pearl se retrouve parmi celles des journalistes tués dans le cadre de leurs fonctions. Aussi sur le site : les actions de l'organisme, les pays couverts, comment aider la cause.

« 2003 : année noire pour les journalistes? »
Entrevue avec Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, sur la situation de la liberté de presse dans le monde en 2003. Entrevue diffusée dans Le Monde, le 31 octobre 2003.

Des livres sur le sujet :

Pearl, Mariane. Un cœur invaincu. La vie et la mort courageuses de mon mari Daniel Pearl, Éditions Plon, Paris, 2003.

Lévy, Bernard-Henri. Qui a tué Daniel Pearl?, Grasset, Paris, 2003.

 

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

 

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