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Adaptation pour Internet : DANIELLE BEAUDOIN

Émission du 24 octobre 2003

LA TORTURE AU NOM DE LA DÉMOCRATIE

Durant les années 50, l'armée française a utilisé la torture contre le Front de libération nationale de l'Algérie. Tous les jours, les Israéliens y ont recours dans leur bataille contre le terrorisme palestinien. Les derniers à ce jour : les Américains pratiqueraient la torture à Guantanamo pour obtenir des renseignements sur Al-Qaïda. La torture peut-elle exister en démocratie? La sécurité à tout prix peut-elle justifier le recours à ce genre de méthodes?

Journaliste : Jean-Michel Leprince
Réalisateur : Pierre Devroede

 


Les Américains, des tortionnaires?

Guantanamo Bay, Cuba. Plus de 2000 soldats américains armés jusqu'aux dents gardent 680 prisonniers capturés en Afghanistan. Ces hommes sont considérés comme les pires terroristes. Ils sont emprisonnés derrière une triple enceinte de barbelés. Il est impossible pour les journalistes de les approcher, pas même les apercevoir. Ils n'ont droit à aucune visite, sauf celles du Comité international de la Croix-Rouge. Ils n'ont pas d'avocat. Ils n'ont aucun statut légal car ils ne sont même pas considérés comme des prisonniers de guerre. Ils ne savent pas combien de temps ils seront là, s'ils seront jugés, encore moins s'ils retourneront un jour chez eux. En 18 mois, il y a eu 27 tentatives de suicide à Guantanamo Bay.

Gail McDougall, directrice du International Human Rights Law Group, croit que les détenus à Guantanamo Bay et à la base aérienne de Bagram en Afghanistan ont été torturés : « Les discussions entre les groupes humanitaires et le gouvernement américain visaient à préciser que ces techniques entrent tout à fait dans la définition de torture, de traitements cruels, inhumains et dégradants. Et que ces techniques sont interdites en toutes circonstances. »

Ce qu'en dit le général James Pain, de l'armée américaine : « Je peux vous dire que chacun des détenus, des combattants ennemis, est traité en conformité avec les principes militaires et dans le strict respect des valeurs et principes de la Convention de Genève. »

Selon Tom Malinovski, directeur du Human Rights Watch, les allégations les plus sérieuses concernent surtout la CIA - la Central Intelligence Agency, qui aurait des centres d'interrogatoires dans plusieurs pays du monde, dont l'Afghanistan et la Jordanie.

« La perception que la démocratie la plus puissante du monde viole ce droit de la personne le plus fondamental compromet réellement nos efforts pour mettre un terme à la torture et défendre les victimes de la torture à travers le monde. » - Tom Malinovski

La torture pour sauver des vies?

Le professeur Alan Dershowitz est professeur de droit à l'Université Harvard. Il est devenu célèbre en défendant avec succès des personnages comme Woody Allen et OJ Simpson. Dans un livre provocateur, Why Terrorism Works, il propose notamment des moyens de combattre le terrorisme international. Le chapitre le plus controversé - surtout après la tragédie du 11 septembre - porte sur l'utilisation légale de la torture, si elle permet de faire avouer à un terroriste présumé où se trouve la bombe qui va exploser, sauvant ainsi des centaines de milliers de vies humaines. Alan Dershowitz : « Tout le monde est d'accord, mais personne ne veut l'admettre. Tout le monde accepterait de torturer, s'il s'agissait de sauver de nombreuses vies innocentes en torturant un suspect terroriste coupable. […] Beaucoup de gens m'ont dit : "bien sûr qu'on torturerait mais on ne veut pas que les gens le sachent." […] Ce que je veux, c'est que ce débat ait lieu ouvertement. »

Selon Me Dershowitz, il faudra permettre la torture dans certains cas extrêmes et à condition d'obtenir un mandat d'un juge. Henri Alleg, victime de torture et ex-directeur du Alger Républicain, voit les choses d'un autre œil : « Alors, si on essaye d'expliquer que dans certaines conditions, la torture peut être pratique, demain, on la pratiquera avec mille et une excuses. Ce seront des gens qui la pratiqueront et qui peut-être y prendront plaisir, avec des juges qui sont d'accord avec la torture. Ce n'est pas possible de faire des distinctions comme ça. »

Les rescapés de la torture

Depuis les horreurs de l'Allemagne nazie, la torture est devenue tabou dans les sociétés développées. La plupart des nations du monde ont signé la Convention des Nations unies contre la torture. Malgré cela, Amnistie internationale constate que la torture est encore pratiquée par les polices de 150 pays.

La dernière fois que la torture, comme politique, a été utilisée de façon systématique par des États, c'était durant les dictatures des années 70 et 80 en Amérique latine. Miguel Angel Estrella, un musicien argentin célèbre, a été emprisonné pendant deux ans et torturé en Uruguay en 1977 pour ses convictions de gauche. S'il n'a pas disparu, comme 30 000 autres Argentins, c'est grâce à une campagne mondiale des plus grands musiciens de l'époque. Depuis, il partage la musique avec les plus démunis, dans un organisme appelé Musique Espérance. Miguel Angel Estrella raconte l'indicible : « Moi, c'était beaucoup dans mes mains et sous les ongles. Ils visaient beaucoup mes mains. Ils me pendaient pendant des heures, attaché. Ils m'obligeaient à rester très longtemps avec les jambes très ouvertes et les mains en haut. Et quand tu ne pouvais plus, ils te frappaient à mourir, avec une sauvagerie incroyable. »

D'autres victimes de la torture livrent leur témoignage : Henri Alleg, ex-directeur du Alger Républicain, l'avocat palestinien Rihbi Qatamesh et Qassem Ali, directeur de la compagnie de production de télévision Ramattan Studios.

Françoise Sironi est psychologue dans un centre pour les victimes de torture à Paris. Pour elle, la torture, physique ou psychologique, c'est un crime aussi grave que le meurtre. Les séquelles sont irréparables, dit-elle.

Un tortionnaire du passé

L'équipe de Zone libre a rencontré Paul Aussaresses, un ancien général de l'armée française. À 83 ans, ce général, parmi les plus décorés de France, a écrit un livre dans lequel il décrit en détail par quelles méthodes ses hommes sont venus à bout du FLN algérien, le Front de libération nationale. À cause de ce livre, il a été condamné à une amende pour complicité d'apologie de la torture. Il raconte ce qu'il a fait et pourquoi il l'a fait. Et lorsqu'on lui demande s'il a des regrets, il répond que non.

La violence contre les prisonniers palestiniens

Zone Libre s'est aussi intéressée aux méthodes de la police israélienne et du Shin Beth, les services de renseignements israéliens.

Qassem Ali dirige une compagnie de production de télévision dans les Territoires occupés. Il était jeune étudiant à Gaza quand il a été arrêté, comme des milliers d'autres Palestiniens, par le Shin Beth. Il a été torturé jour après jour pendant 3 mois et demi. Son avocate, c'était Léa Tselem, une Israélienne. Encore aujourd'hui, elle consacre sa carrière à défendre des prisonniers palestiniens. Des cas de torture, elle en a connu des centaines.

Pendant 12 ans, depuis la première Intifada, la torture était tolérée par les tribunaux en Israël. Sauf que tout le monde n'utilisait pas le mot torture. Ami Ayalon, chef des Services de sécurité israéliens, de 1996 à 2000 : « Selon moi, ce n'est pas de la torture, malgré le fait qu'il y a un débat en Israël à savoir si de la pression physique modérée constitue de la torture. Selon moi, ce n'est pas le cas. »

Qu'on l'appelle torture ou pression physique modérée, l'interrogatoire violent était devenu systématique. Les avocats des détenus, comme Me André Rosenthal, ont littéralement submergé la Cour suprême de requêtes. Finalement, en 1999, grâce aux pressions des avocats et des groupes humanitaires israéliens, la Cour suprême d'Israël a déclaré illégale l'utilisation de la torture. En principe. Depuis, les cas ont énormément diminué. Mais la Cour a laissé une porte ouverte à l'usage de la force, en cas de nécessité. Ce qui inquiète les avocats, ce sont les indices de l'existence de détenus fantômes et de centres d'interrogations ultra-secrets.

En conclusion

Récemment les journaux ont rapporté aux États-Unis, que le fameux film La Bataille d'Alger, qui dénonçait la pratique de la torture par l'armée française en Algérie, aurait été projeté à des dirigeants du Pentagone responsables du dossier iraqien. Il s'agissait, semble-t-il, de les amener ainsi à réfléchir sur les conséquences souvent néfastes de l'utilisation de méthodes brutales pour obtenir de l'information. Il faut se rappeler que les Français ont gagné la bataille d'Alger, mais ils ont dû par la suite quitter l'Algérie.

Vous pouvez visionner Place publique avec le journaliste Jean-Michel Leprince et l'animatrice Madeleine Roy.


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie


POUR EN SAVOIR PLUS

« Une cicatrice dans la mémoire »
Documentaire sur la torture diffusé à la Première Chaîne. Des survivants de la torture, immigrés au Canada, témoignent de l'horreur des conflits, notamment en Somalie et au Congo.

Miguel Angel Estrella
Site de l'UNESCO. Ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO, le pianiste Miguel Angel Estrella a créé la Fondation « Musique Esperance » pour promouvoir l'accessibilité à la musique et récolter des fonds.

Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants
Haut-Commissariat aux droits de l'homme

Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre
Haut-Commissariat aux droits de l'homme

Comité contre la torture
Haut-Commissariat aux droits de l'homme

« Human Rights, the Bush Administration, and the Fight against Terrorism:
The Need for a Positive Vision »

Publication de Human Rights Watch. En anglais.

« Human Right in the US: Guantanamo Detainees »
Human Rights Watch. En anglais.

« La torture - Guerre d'Algérie 1954-62 »
Site de l'Association Internet pour la défense et la promotion des droits de l'homme, à Genève. Dossier sur la guerre d'Algérie et la torture pratiquée par l'armée française à l'endroit d'Algériens.

Amnistie internationale
Site de la campagne contre la torture d'Amnistie internationale. Dossiers par pays.

Organisation mondiale contre la torture
Organisation fondée en 1986, par un groupe de juristes influents des droits de l'homme, qui lutte contre la torture en soutenant les initiatives locales ou nationales.


OUVRAGES CITÉS DANS LE REPORTAGE

  • Sironi, Françoise, Bourreaux et victimes. Psychologie de la torture, éditions Odile Jacob, 1999, 281 pages.
  • Dershowitz, Alan M., Why Terrorism Works, éditions Yale University Press, Connecticut, 2002, 288 pages.
  • Alleg, Henri, La question, éditions de Minuit, Paris, 1958, 111 pages.
  • Aussaresses, Paul, Services spéciaux, Algérie 1955-1957, éditions Perrin, Paris, 2001, 196 pages.


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L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

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