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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

LA NATIONALISATION DE L'ÉLECTRICITÉ

journaliste : PIERRE DUCHESNE
réalisatrice : CHRISTINE GAUTRIN

Il y a bientôt 40 ans, le 1er mai 1963, toutes les compagnies privées d'électricité du Québec étaient achetées par le gouvernement de Jean Lesage, au cours d'une grande opération financière appelée, à l'époque, la nationalisation de l'électricité. D'un jour à l'autre, Hydro-Québec devenait une des plus importantes entreprises au monde dans le domaine énergétique. Hydro-Québec allait servir de fer de lance au développement économique de la province et à la promotion du génie québécois. Une équipe de Zone libre a retracé l'histoire de cette étape cruciale de la Révolution tranquille en rencontrant les principaux artisans encore vivants de la nationalisation de l'électricité. Une opération qui nécessita, à l'époque, le plus gros emprunt jamais réalisé par des étrangers aux États-Unis.

 

« C'est un système mauvais. Il est peut-être bon pour les compagnies, mais il est mauvais pour l'ensemble de la province. Il est inutilement coûteux et, en plus, il est inefficace. » Celui qui parle ainsi, c'est René Lévesque, un ancien journaliste devenu politicien. Devant les caméras, il reprend sa craie en faveur d'une importante réforme.« C'est au peuple du Québec de prendre dans ses mains, librement et fièrement, la première et la plus importante de toutes les clés d'une économie moderne. Et ça, ça veut dire la nationalisation de l'électricité. »

En 1962, Hydro-Québec ne dessert que l'île de Montréal. Le reste du Québec est alimenté par des compagnies privées. En région, les tarifs sont élevés et le service à la clientèle est souvent déficient. René Lévesque, le Gaspésien, n'apprécie pas. Il décide de s'attaquer au cartel de l'électricité. Son combat l'oppose à onze compagnies, dont la plus puissante, la Shawinigan Water and Power - alliée au monde de la finance - règne en maître absolu sur une grande partie du Québec.

Devant la puissance des entreprises hydroélectriques, Jean Lesage hésite. Lévesque doit donc convaincre son premier ministre et neutraliser le président d'Hydro-Québec, Jean-Claude Lessard, qui s'oppose à l'idée même de la nationalisation. Pour ce faire, René Lévesque place deux de ses hommes à la direction d'Hydro-Québec. Il nomme Jean-Paul Gignac, jeune et prospère entrepreneur de Shawinigan, et Georges Gauvreau, meneur de bataille en faveur du développement économique en Gaspésie. « L'un était assez extraverti, assez brutal dans ses interventions quand il le fallait, explique Jacques Parizeau. Gignac était tout en nuances, tout en douceur, mais les deux avaient exactement le même genre de détermination et le même genre d'objectifs. Ça faisait une paire redoutable. »

Les nouveaux gestionnaires décident d'encourager les entreprises d'ici, tout en présentant une image irréprochable de la société d'État. Pendant ce temps, dans son ministère, René Lévesque fait appel à Michel Bélanger et André Marier, véritables machines pensantes, qui vont bâtir toute l'argumentation en faveur de l'achat des compagnies d'électricité. Mais pour financer cette opération, il faut beaucoup d'argent, et pour trouver les sommes nécessaires, le gouvernement du Québec doit obligatoirement passer par un groupe que l'on surnomme « le syndicat financier ». Ce monopole tout-puissant, composé de banquiers et de maisons de courtage, achète tous les titres du Québec et les revend. Il est dirigé par la société A.E. Ames & Co., une maison de courtage si puissante qu'elle n'hésite pas à menacer le gouvernement de ne pouvoir vendre ses titres quand des réformes ne lui plaisent pas.

Non seulement Lévesque doit affronter cet ordre établi, mais il doit aussi faire face à la Shawinigan Water & Power company, la plus puissante des compagnies d'électricité. Cette dernière mène une vigoureuse cabale contre l'idée de René Lévesque. Certains le comparent même à Fidel Castro! S'attaquer à cet empire, c'est s'en prendre à tout un système, le même qui finance le Parti libéral. Tout cela inquiète donc Jean Lesage. Pour contrecarrer la résistance de la Shawinigan Water & Power company, René Lévesque fait appel à un jeune économiste pour estimer combien il en coûtera pour acheter les compagnies privées. Cet homme s'appelle Jacques Parizeau.

Entre-temps, à la fin de l'été 1962, Jean Lesage prend une importante décision lors d'une réunion du Conseil des ministres au Lac-à-l'Épaule. Il déclenche des élections, qu'il remporte le 14 novembre. « Nous allons ouvrir les portes sur l'avenir économique du Québec avec cette clé que vous nous avez confiée, celle de la nationalisation de l'électricité », déclare Jean Lesage dans son discours officiel.

Malgré l'éclatante victoire du Parti libéral le 14 novembre 1962, le Québec n'a toujours pas les millions pour acheter les compagnies d'électricité. Le 21 novembre, une semaine après le scrutin, dans le plus grand secret, Jacques Parizeau, Roland Giroux, de la maison de courtage LG Beaubien, et Michel Bélanger, conseiller économique de René Lévesque, se rendent aux États-Unis pour emprunter l'argent. Le trio espère ainsi court-circuiter le syndicat financier qui bloque tout. À la grande surprise de Jacques Parizeau, l'affaire est réglée très rapidement. « Au bout de 20 minutes, on venait d'emprunter au-delà de 300 millions de dollars. Trois cents millions, c'était beaucoup d'argent à cette époque-là, en 1962! » Ameuté par une telle démarche et risquant de perdre d'importantes commissions, le syndicat financier de la St-James Street collabore soudainement et offre l'argent nécessaire au gouvernement du Québec.

Le 3 mai 1963, alors que les actions des compagnies privées ont finalement toutes été achetées, Jean-Claude Lessard, président de la nouvelle Hydro-Québec, présente aux journalistes les sept nouveaux candidats, qui remplacent les présidents anglophones des compagnies nationalisées. Tous des Canadiens français. C'est un véritable changement de la garde.

Enfin, la nationalisation se réalisait. Il ne restait plus qu'à intégrer les onze compagnies privées et une quarantaine de coopératives d'électricité pour ne former qu'un seul grand réseau. Mais les Québécois ont rapidement pris la tâche à cœur, convaincus de la réussite du projet.

 

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La petite histoire de l'électricité au Québec

1878 - À Montréal, première utilisation de l'éclairage électrique au Canada.

1901 - Création de Montreal Light, Heat and Power Company, par la fusion de Montreal Gaz Company et de Royal Electric Company.

1933 - Création de la Commission de l'électricité, chargée de réglementer les conditions d'exploitation et de tarification chez les distributeurs d'électricité.

1937 - La Commission de l'électricité est remplacée par la Régie provinciale de l'électricité, dotée de pouvoirs plus étendus. Adoption de la Loi favorisant la municipalisation de l'électricité.

1944 - Création de la Commission hydroélectrique de Québec (Hydro-Québec en abrégé). La nouvelle commission prend alors possession des biens de Montreal Light, Heat and Power.

1947 - Hydro-Québec dédommage les actionnaires de Montreal Light, Heat and Power.

1955 - Le réseau d'Hydro-Québec alimente la Gaspésie et la région de Chibougamau.

1960 - L'Union nationale, au pouvoir depuis 1944, est battue par le Parti libéral du Québec. Le gouvernement du Québec confie à Hydro-Québec les droits d'aménagement et d'exploitation de toutes les ressources hydrauliques non concédées.

1962 - Tenue d'une élection dont l'enjeu est l'acquisition, par Hydro-Québec, des distributeurs d'électricité privés. Le Parti libéral, qui propose cette mesure, est reporté au pouvoir.

1963 - Nationalisation du secteur de l'électricité : Hydro-Québec acquiert, dans une série de transactions de gré à gré, les 10 distributeurs d'électricité privés de la province. Hydro-Québec se portera également acquéreur de 45 des 46 coopératives d'électricité du Québec.

1965 - Inauguration de la première ligne de transport d'électricité.

1967 - Création de l'Institut de recherche d'Hydro-Québec (IREQ). Première hausse des tarifs depuis 1944.

1975 - Signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.

1978 - Premières livraisons d'énergie aux États-Unis en vertu d'un contrat à long terme.

1981 - Hydro-Québec devient une compagnie à fonds social, par l'adoption de la loi 16. Suppression de la contrainte du « moindre coût ». La loi prévoit le versement de dividendes par Hydro-Québec au gouvernement.

1983 - Le mandat d'Hydro-Québec est élargi.

1990 - Première liaison multiterminale à courant continu du monde et première traversée sous-fluviale CCHT.

1998 - Crise du verglas.

2001 - Séparation fonctionnelle de l'entreprise selon ses métiers de base (produire, transporter, distribuer, construire).

2002 - Signature historique d'une entente entre le gouvernement du Québec et la nation crie, visant notamment la réalisation des projets hydroélectriques Eastmain-1 et Eastmain-1-A.

tiré du dossier de Radio-Canada

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Hydro-Québec
site officiel

Gros plan sur l'énergie
Ministère des Ressources naturelles du Québec

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.