diffusion le 27 février 2002  


La grève de 1949



13 février 1949. Revendiquant une augmentation de salaire et de meilleures conditions de travail, les 2000 mineurs d'Asbestos déclenchent la grève, rapidement suivis par leurs 3000 confrères de Thetford Mines. Le combat collectif que mènent ces ouvriers canadiens-français contre leur employeur américain se transformera peu à peu en épreuve de force contre le premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, reconnu pour son antisyndicalisme. L'élite intellectuelle de la province verra plus tard dans ce qu'on a apppelé « la grève de Duplessis » l'un des signes précurseurs de la Révolution tranquille. Plus de 50 ans plus tard, certaines cicatrices sont restées, comme si la poussière n'était jamais vraiment retombée dans la région de l'amiante.

« Ça va faire 50 ans. Un gars qui rentre prendre une bière à l'hôtel va se faire dire " maudit scab". »
Hector Champagne

En février, les négociations sont bloquées. Les mineurs, dont les conditions de travail sont difficiles, réclament 15 sous de plus de l'heure et une promesse d'éliminer la poussière, qui leur cause des problèmes de santé. L'entreprise limite l'augmentation à 5 sous et refuse de traiter de toute autre question.

« On pouvait pas se laver sur l'ouvrage. Après l'ouvrage,
on retournait chez nous tout en coton,
quand on venait pour se déshabiller, ça tombait à terre.
 »

Méfiants envers l'arbitrage, les travailleurs refusent cette solution que leur propose le secrétaire général de la CTCC, Jean Marchand. Les travailleurs déclenchent la grève, croyant que leur combat syndical sera de courte durée.

« Les grévistes sont seuls au monde :
ils ont contre eux la police, la loi, la compagnie, le gouvernement et une partie de l'opinion publique.
 »

extrait du reportage

Rapidement, le gouvernement désaccrédite le syndicat et l'entreprise embauche des briseurs de grève - en leur offrant de meilleurs salaires. Le conflit vire à l'émeute, et les travailleurs sortent roches et bâtons de baseball pour intimider policiers et briseurs de grève. Humilié, Duplessis réplique durement. Au fil des semaines, une partie du clergé, traditionnellement lié au gouvernement duplessiste, soutient les travailleurs, qui n'ont plus de salaire. Le conflit aura duré 138 jours et aura été marqué par de violents affrontements. Il aura contribué à changer la lutte syndicale mais aussi à changer le Québec.

« Maurice Duplessis ne voulait pas qu'il y ait de règlement parce qu'il ne voulait pas qu'une grève dite illégale ait apporté quelque chose aux ouvriers»
Gérard Pelletier, ami de Jean Marchand
et journaliste du Devoir ayant couvert la grève de l'amiante

L A  G R È V E   E N   Q U E L Q U E S   D A T E S

« Dans notre esprit,
la grève allait durer deux semaines.
 »
Jean-Jacques Lafontaine, gréviste

13 février : à Asbestos, les travailleurs de la Canadian Johns Mansville décident de faire la grève, suivis par ceux de Thetford Mines
18 février : les grévistes occupent les bureaux de la compagnie
19 février : 150 policiers provinciaux arrivent à Asbestos
14 mars : des grévistes dynamitent la voie ferrée appartenant à l'entreprise servant à transporter la marchandise
29 avril : le syndicat accepte de se soumettre à l'arbitrage, mais le gouvernement refuse
1er mai : l'archevêque de Montréal, Joseph Charbonneau, demande aux églises du Québec de faire une quête pour les grévistes
2 mai : ayant embauché des briseurs de grève, l'entreprise reprend sa production
5 mai : les grévistes contrôlent l'entrée de la ville pendant 24 heures; l'émeute éclate
6 mai :

la riposte des forces de l'ordre sera sanglante; pendant trois jours, le gouvernement Duplessis utilise la loi d'émeute, qui permet d'arrêter les personnes dans des attroupements; des grévistes sont battus, et les policiers tirent s'ils le jugent nécessaire; il y aura 200 arrestations

1er juillet : une entente accordant aux grévistes une augmentation de 10 sous est conclue
5 juillet  : les employés retournent au travail, mais certains seront rappelés seulement deux ans plus tard

« On ne négocie pas avec les anarchistes. »
Maurice Duplessis

« La classe ouvrière est victime d'une conspiration
qui veut son écrasement.
 »
Mgr Charbonneau

« On est tous rentrés à genoux. »
Léo Dusseault, gréviste

 

I m a g e s   d e   l a   g r è v e

En assemblée générale

 

 

 

 

Maurice Duplessis
 Le curé Camirand, l'aumônier du syndicat
Mgr Charbonneau
Laurent Bernatchez,
un gréviste battu dont la photo révoltera la population

 

Regards sur une grève marquante

« Je pense qu'il fallait qu'ils cassent le syndicat parce que Asbestos et Thetford, c'était les deux gros syndicats, pis Duplessis s'est dit " si je viens à bout de casser ces deux syndicats-là, les autres syndicats, je les aurai ben. »

« Comme notre curé, le curé Camirand, disait " Faut pardonner, mais l'oublier, je suis pas sûr que vous allez l'oublier. " Je pense qu'on l'oubliera jamais. »

***

« J'ai fait jusqu'à 32 heures de piquetage d'affilée, pis c'était le fun! On prenait un coup à travers de ça. Les autorités syndicales ont décidé qu'il fallait que ça arrête, la boisson, parce que c'était dangereux, c'était plus menable quand les gars étaient chauds. »

« Nous autres, la révolution sociale au Québec, on se foutait de ça comme de l'an 40. Nous autres, on se trouvait ben dans notre petit village. Moi, le problème c'est que je voulais avoir une piasse de l'heure. C'était ça qui était l'enjeu du conflit.
Une piasse de l'heure pis des guidis, des vacances,
des affaires de même
. »
Jean-Jacques Lafontaine

Les policiers locaux

« La seule mission qu'on a comme policier, c'est de maintenir l'ordre. Question de négociations entre la compagnie et les employés, etc., ça, ça nous regardait pas. Même, on n'était pas au courant et on voulait pas le savoir. »
Albert Bell, chef de la police locale

Briser la grève ?

« Nous autres, on était quatre frères pis quand mon père nous a dit " je vous avertis ", on s'est entendus tous les quatre, s'il y en a un qui rentre, les trois autres vont lui faire son affaire. »
Hector Champagne

 

L'émeute


« L'émeute a eu sa place. On leur a montré qu'il y avait pas juste des gars en costumes qui pouvaient faire quelque chose. »
Léo Dusseault

 

***

« Y aurait eu probablement des morts, il y en a des gens, des grévistes, qui étaient réellement… pompés… dangereux. »

 

 

***

Les grévistes battus

« D'après ce qu'ils nous ont dit, c'étaient des lutteurs de Montréal qu'ils avaient emmenés là pour battre les gars. Jean-Noël mon frère, a été passé à travers les murs, lui aussi. »

 

Les conséquences

« Les avantages que les travailleurs vont chercher, ça se répercute finalement sur l'ensemble de la population. Les cols blancs ont eu des conventions collectives après les cols bleus parce que les cols bleus en avaient eues. »
Michel Chartrand, syndicaliste



Zone libre vous représente un reportage qui avait été diffusé pour marquer le 50e anniversaire de la grève de l'amiante.

Le journaliste Guy Gendron, originaire d'Asbestos, et la réalisatrice Kristina von Hlatky ont rencontré des acteurs de ce conflit qui a marqué le Québec. Images : Michel Kinkead et Guy Ouellette; son: Daniel Lapointe et Mario Marleau; montage : Mario Brassard.

Ce reportage ne sera malheureusement
pas disponible sur Internet.


H Y P E R L I E N S

Asbestos
(site de la série de fiction diffusée sur les ondes de Radio-Canada)

Février 1949: le feu dans l'amiante
(page de la CSN)

La grève et le bon Dieu : la grève de l'amiante au Québec
(article de la revue Sociologie et sociétés, de la Faculté des arts et des sciences de l'Université de Montréal)


L'émission Zone libre est diffusée sur les ondes de
Radio-Canada
le vendredi à 21 h et en reprise à RDI
le samedi à 23 h, le dimanche à 13 h et à 20 h
ainsi que le lundi à 2 h.