.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 9 janvier 2004

LE PROFIT OU LA VIE

Germán Velasquez est diplomate à l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé.
L'an dernier, il a été battu, puis menacé de mort par des gens qui l'ont averti de ne plus s'attaquer aux compagnies pharmaceutiques. Depuis des années, Germán Velasquez fait campagne pour que les médicaments soient accessibles à bas prix dans les pays pauvres. En partie grâce à ses efforts, des millions de victimes du sida pourront se faire traiter gratuitement. Mais ses campagnes menacent les profits des grandes multinationales.

Réalisation : Frédéric Castaignède
Production :
Arte France et CAPA

En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


La lutte de Germán Velasquez

Germán Velasquez est colombien de cœur, français d'adoption, économiste et diplomate à l'OMS. Il se bat contre une réalité terrifiante : chaque année, quinze millions de personnes meurent de maladies infectieuses, surtout dans les pays en développement. Des pays ravagés par le sida, la tuberculose, et d'autres fléaux comme le paludisme, qui, en Afrique, tue un enfant toutes les trente secondes.

Pourtant, aujourd'hui, des médicaments efficaces existent. Mais ils sont inaccessibles. Les géants de l'industrie pharmaceutique, rongés par leur course au profit, pratiquent des prix inabordables pour les pays du Sud. Et les gouvernements ne font pas grand-chose.

Germán Velasquez

Le docteur Velasquez dirige le programme d'action pour les médicaments de l'OMS. Sa vie a basculé lorsqu'il a été chargé de décrypter l'impact sur la santé publique de l'accord international sur les brevets. Un accord signé en 1994 par l'OMC, l'Organisation mondiale du commerce.

Cet accord oblige tous les États membres à protéger les nouveaux médicaments par un brevet d'au moins vingt ans. Un titre de propriété intellectuelle, qui garantit à l'inventeur un droit exclusif de commercialisation. Désormais, les pays en développement ne pourront plus copier de nouveaux médicaments avant vingt ans. Pour le plus grand profit des géants de l'industrie pharmaceutique, qui détiennent l'essentiel des brevets. Inévitablement, les médicaments sous brevet, protégés par un monopole, sont beaucoup plus chers que les autres. Pour les laboratoires, l'instauration de ce système dans les pays en développement représente des perspectives de profit énormes. Mais pour les populations, les médicaments vont devenir encore moins accessibles. Deux milliards de personnes en sont déjà privées.

Le fameux Livre rouge

Inlassablement, le docteur Velasquez parcourt le monde pour aider les gouvernements à faire baisser les prix des médicaments.

En 1997, dans un document surnommé le Livre rouge, le docteur Velasquez a révélé la faille de l'accord sur les brevets : face à une crise de santé publique, un État a le droit de passer outre le brevet d'un laboratoire. Un État peut accorder des licences obligatoires, soit autoriser d'autres entreprises à fabriquer des médicaments génériques - des copies, beaucoup moins chères.

Les révélations du docteur Velasquez ont déclenché les foudres des laboratoires pharmaceutiques et du gouvernement américains. Pour eux, le Livre rouge est « criblé d'erreurs », et cherche à encourager la « piraterie » des nouveaux médicaments. En 1998, face aux pressions américaines réclamant le retrait du Livre rouge et la tête du docteur Velasquez, la directrice générale de l'OMS soumet le sulfureux document à trois experts indépendants. Ils concluront qu'il ne contient aucune erreur.

L'exemple du Brésil

Pour faire baisser les prix des médicaments contre le sida, le gouvernement brésilien a engagé un bras de fer avec les multinationales américaines et européennes, propriétaires des brevets. Parallèlement, le gouvernement brésilien a demandé aux chercheurs du laboratoire public Far-Manguinhos d'analyser et de copier la formule de plusieurs antirétroviraux commercialisés avant 1997, avant l'entrée en vigueur de la loi sur les brevets au Brésil. Objectif : produire des médicaments génériques, beaucoup plus abordables.

Ce pays a réussi à faire baisser de 80 % le prix des médicaments qui n'étaient pas brevetés. Grâce à la chute des prix, le Brésil a réussi à mettre en place un programme d'accès gratuit aux médicaments contre le sida. Le programme brésilien de lutte contre le sida est devenu un modèle pour les pays en développement. En quatre ans, le Brésil a distribué des médicaments à plus de 100 000 malades et fait chuter de moitié le taux de mortalité dûe au sida. Germán Velasquez : « Les Brésiliens ont eu le courage politique de le faire, mais maintenant, [...] ils se rendent compte qu'ils sont en train d'économiser dans les dépenses de santé, dans la mesure où il y a beaucoup moins d'hospitalisations, la mortalité commence à descendre, etc. Donc il y a des résultats, pas seulement une décision volontariste, mais il y a des preuves politiques que c'était ça la vraie voie. »

Le procès de Pretoria

Pourtant, cette politique n'a pas vraiment plu aux États-Unis, qui ont porté plainte contre le Brésil à l'OMC, en février 2001, pour violation de l'accord sur les brevets. Un mois plus tard, pour le même motif, 39 multinationales traînent le gouvernement sud-africain devant la Haute Cour de Pretoria.

Avec l'équipe du docteur Velasquez, l'Afrique du Sud a élaboré une loi autorisant notamment de passer outre les brevets en cas de crise de santé publique. Intolérable pour les industriels! Ils affirment que cela va nuire au développement de nouveaux médicaments.

Ce que n'avaient pas prévu les compagnies pharmaceutiques, c'est la mobilisation massive des ONG et des médias du monde entier. L'acharnement des laboratoires à défendre leurs brevets, dans une Afrique du Sud ravagée par le sida, scandalise l'opinion publique. Un mois après l'ouverture du procès de Pretoria, les compagnies pharmaceutiques préfèrent retirer leur plainte. Sans conditions.

Les menaces contre le docteur Velasquez

Le 26 mai 2001, un mois après la déroute des géants du médicament en Afrique du Sud, le docteur Velasquez était en mission au Brésil, à Rio de Janeiro. Il est volé dans la rue par des jeunes. Quelques jours après, à Miami, il est violemment agressé par deux hommes armés, qui le menacent de mort et lui lancent un message sans ambiguïté : « On espère que tu as retenu la leçon de Rio! Arrête de critiquer l'industrie pharmaceutique! » La police intervient, la justice aussi, et l'affaire devient plutôt embarrassante pour les industriels du médicament. Germán Velasquez : « Je pense que je peux faire quelque chose, même si c'est très, très, très peu, je peux contribuer à que les choses changent. Et je l'ai fait pendant vingt ans. Ce n'est pas parce que quelqu'un m'a intimidé que je vais arrêter! »

En juin 2001, il reçoit deux coups de téléphone anonymes faisant référence à l'agression de Miami, et lui conseillant de ne pas participer à une réunion du Conseil des brevets. Le docteur Velasquez s'y rendra malgré tout. Pour la première fois, la question de l'accès aux médicaments génériques est abordée à l'OMC. Les États-Unis sont isolés, et annoncent cinq jours après qu'ils retirent leur plainte contre le Brésil.

La déclaration de Doha

Quatre mois plus tard, le débat fait rage lors du sommet des ministres de l'OMC à Doha, au Qatar. Les pays en développement, unis derrière le Brésil et l'Inde, menacent de faire échouer l'ensemble des négociations commerciales s'il n'y a pas accord sur les médicaments. Après cinq jours de négociations acharnées, les pays en développement crient victoire. L'OMC adopte une déclaration capitale sur l'accès aux médicaments : la santé publique prévaut sur le droit des brevets. Elle reconnaît officiellement qu'un État peut copier des médicaments brevetés pour faire face à une crise.

Pour le docteur Velasquez, un autre événement majeur s'est produit à Doha: l'entrée de la Chine à l'OMC, qui doit désormais se conformer à l'accord sur les brevets. Si le géant chinois décidait de passer outre les brevets, il pourrait bouleverser les rapports de force dans la bataille des médicaments. Avec plus d'un milliard d'habitants, c'est le plus grand marché du monde. Et ses industriels sont capables de copier n'importe quel médicament. Le réveil de la Chine pourrait changer radicalement la donne. Mais pour le docteur Velasquez, la bataille des médicaments est loin d'être terminée. Car contrairement aux Chinois et aux Brésiliens, la plupart des pays en développement n'ont pas les moyens d'appliquer la déclaration de Doha : ils n'ont pas la capacité industrielle pour copier des médicaments brevetés en cas de crise de santé publique.

L'accès aux médicaments en Afrique

Dans les autres pays en développement, le prix est loin d'être le seul obstacle à l'accès aux médicaments. Mais au Mali, il est sans doute le plus décisif. Il n'y a que dans la capitale que des médicaments contre le sida sont disponibles, essentiellement, des médicaments sous brevet, importés. Le gouvernement a engagé des négociations avec certains laboratoires qui ont annoncé en l'an 2000, à grand renfort de publicité, des réductions de prix jusqu'à 80 % pour les pays pauvres. Résultat, le coût annuel de la trithérapie est tombé à 700 euros par malade. Mais pour l'Afrique, cela reste inabordable.

Germán Velasquez : « En Afrique, avec 28 millions de malades, il y a seulement 27 000 personnes qui sont traitées avec des antirétroviraux. Donc il y a des millions de personnes qui vont mourir, si on continue à ce rythme. Ils vont continuer à mourir sous les yeux de la communauté internationale qui va continuer à observer, à discuter, à penser, à faire des conférences, sans faire quelque chose. »

La passivité de la communauté internationale est d'autant plus inquiétante que le plus grave est à venir. Car beaucoup de médicaments disponibles aujourd'hui sous forme générique sont de moins en moins efficaces, et vont être remplacés par de nouveaux médicaments brevetés, donc beaucoup plus chers. C'est particulièrement vrai pour la chloroquine, le traitement de base contre le paludisme.

Contre le paludisme, qui tue deux millions de personnes chaque année dans le monde, l'enjeu essentiel reste la mise au point d'un vaccin. Mais la recherche avance désespérément lentement, comme pour toutes les maladies tropicales, qui frappent des populations pauvres, et qui ne sont pas vraiment la priorité des grands laboratoires de recherche.

Finalement, un accord

Le 20 décembre 2002, après un an de négociations, l'OMC convoque une réunion de la dernière chance. Pour les 144 délégués, une longue nuit commence. Les délégués de l'OMC semblent prêts à signer un compromis autour d'une liste de maladies, qui ne couvrirait pas seulement le sida, la tuberculose et le paludisme. Tous, sauf les Américains, sous la pression du lobby pharmaceutique. Peu avant minuit, le verdict tombe : seuls contre 143 pays, les Etats-Unis refusent de signer et imposent leur veto. Toujours pour la même raison : l'accord couvre trop de maladies, pas question de toucher aux profits de l'industrie américaine. Germán Velasquez : « Je crois que ça va aboutir et je suis optimiste. C'est un problème éthique : il y a des millions et des millions de personnes qui sont en train de mourir et je crois que la société, aujourd'hui, ne peut pas se permettre ça ! C'est le commerce ou la vie. »

Le 30 août 2003, tous les membres de l'OMC ont finalement signé un accord, valable pour toutes les maladies, mais très complexe à mettre en oeuvre.

À partir de maintenant, vous trouverez, s'il y a lieu, l'information complémentaire à nos reportages (hyperliens et autre documentation) en cliquant sur le bouton « Plus d'info » de la boîte ci-dessous.

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

VOUS AVEZ MANQUÉ UNE ÉMISSION?

Toutes les émissions de la saison régulière sont archivées pour vous permettre de consulter le reportage que vous auriez manqué ou aimeriez revoir. Veuillez toutefois noter que les reportages achetés ne peuvent être archivés en format vidéo en raison des droits d'auteurs, mais ils sont disponibles en format texte.

Consultez la rubrique Reportages récents.

 

 
<% Sub lienFichierZoneLibre (leFichier, leServeur, texteLien, imageLien, laClass, textePasLien) Dim pathFichier : pathFichier = Server.MapPath("/Medianet/" & leServeur & "/" & leFichier & ".asx") 'Response.Write "=> " & pathFichier & "" Dim fobj Set fobj = Server.CreateObject("Scripting.FileSystemObject") If fobj.FileExists (pathFichier) then Response.Write " " & texteLien & "" Else Response.Write textePasLien End If End Sub %>