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2001 à juin 2004


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- Les coulisses du tournage -
Pasquale Turbide et Lucie Payeur
La journaliste Pasquale Turbide et la réalisatrice Lucie Payeur ont fait équipe pendant plus de deux ans pour l’émission Enjeux. Elles ont notamment réalisé les reportages Césariennes sur demande et L’ange gardien de Mario Bastien.

Elles nous présentent maintenant leur dernière production, La leçon de discrimination. Ce reportage-choc livre une expérience bouleversante, dans une école primaire, qui démontre que la discrimination peut s’apprendre très vite.

Comment vous est venue l’idée de faire un reportage sur ce sujet?

Pasquale: J’ai vu le documentaire original, celui de 1970, évoqué dans le reportage. J’ai l’ai vu au réseau PBS il y a environ deux ans. Ce reportage m’a vraiment impressionnée. De là a germé l’idée de refaire cette expérience 35 ans plus tard, dans un milieu similaire, pour voir si la réaction des enfants avait changé, si les préjugés étaient toujours là. Après tout, de 1970 à aujourd’hui, on pourrait penser que les mentalités ont évolué.

Alors on a appris qu’un professeur s’apprêtait à faire cette expérience à Sept-Îles. Nous nous sommes rendues là-bas et avons commencé les démarches. Finalement, l’expérience est tombée à l’eau, c’était trop compliqué. J’ai commencé à en parler à des professeurs de primaire que je connaissais. Beaucoup m’ont dit: « Oui, c’est intéressant, mais jamais on ne pourra faire ça ici ». Un jour, dans mon cercle d’amis élargi, j’ai donné la cassette à une enseignante de troisième année, qui travaillait dans un milieu qui ressemblait beaucoup à celui de (l’expérience) originale. Annie Leblanc a vu le reportage et elle a dit que ça l’intéressait. Elle a testé ses élèves pour savoir s’il y avait des préjugés et elle s’est aperçue que, même dans un milieu blanc agricole, il y en avait aussi.

Lucie: Elle constatait depuis longtemps qu’il y avait toujours un ou deux enfants qui étaient pris comme bouc émissaire et ça la tannait de ne pas avoir de moyens pour régler ça. C’était une perche qu’on lui tendait, et je pense qu’elle était heureuse de la prendre pour régler son problème dans sa classe.

Pasquale: Elle avait un but double. Le but éloigné de les sensibiliser par rapport aux préjugés, et le but beaucoup plus immédiat d’essayer de changer la dynamique de sa classe, où il y avait des cas de discrimination. Des cas qu’elle a toujours vus depuis 10 ans qu’elle enseigne.

On dirait vraiment, pendant l’expérience, que les enfants ont oublié les caméras. Comment avez-vous fait, techniquement?

Lucie: Nous nous sommes présentés aux enfants en début d’après-midi le mardi, le jour avant l’expérience. La familiarisation avec les enfants, ça s’est très bien déroulé. On les a fait jouer avec l’équipement, on a rigolé beaucoup. Il faut dire que ces enfants n’avaient pas souvent vu de caméras. Ensuite, toujours mardi après-midi, Annie Leblanc a préparé le terrain en parlant de préjugés à ses élèves. Quand nous nous sommes installés pour filmer ce bout de classe, c’est sûr que certains enfants nous regardaient, mais, déjà là, j’ai été surprise de voir comme ils oubliaient vite les caméras. Ils sont entrés assez vite dans le jeu.

Le mardi, nous étions avec deux caméramans et deux preneurs de son. Pour l’expérience, on avait trois caméramans, trois preneurs de son et une caméra supplémentaire fixe, installée au-dessus de la classe pour avoir un plan d’ensemble. Donc, le mercredi, nous étions nombreux, mais les enfants n’écoutaient que la professeure.

Pasquale: Et on avait mis leur classe sens dessus dessous. On avait disposé les bureaux en rangée pour faciliter notre travail.

Lucie: On avait placé les élèves, avec les noms sur les bureaux, pour savoir qui allaient interagir avec qui. Pendant l’expérience j’ai été surprise de voir à quel point ils nous avaient oubliés.

Vous avez réussi à aller chercher, de façon très efficace, les réactions des enfants.

Lucie: On n’a même pas eu besoin de tricher au niveau du montage. Les réactions que vous voyez dans le reportage sont les réactions immédiates des enfants. Nous avions une caméra toujours sur la professeure, et les autres caméras sur les enfants. Nous avions vu les enfants la veille, ça nous a été profitable. Nous avons indiqué aux caméramans quels étaient les élèves à surveiller de plus près. Il y a eu des surprises aussi. Au fur et à mesure que la journée se déroulait, on allait voir les caméramans pour leur dire de s’intéresser à tel ou à tel enfant.

Pasquale: Mais, à par ça, nous ne sommes pas intervenues, en tant que réalisatrice ou que journaliste. Nous voulions être, comme ils disent dans les documentaires, la mouche sur le mur. On ne pouvait pas de toute façon. C’était la classe d’Annie et elle la menait de main de maître d’ailleurs.

Qu’avez-vous ressenti pendant le tournage?

Lucie: Le mercredi matin, quand Annie a commencé à donner des privilèges et que des enfants se sont mis à pleurer, à réagir, je n’ai pas aimé ça. À un moment donné, j’ai même pensé arrêter l’expérience. Je me suis dit que ça n’avait pas de bon sens. Comment vont-ils passer la journée si, à 9 h, c’est déjà comme ça? Qu’est-ce que ça va être à la fin de la journée? Après ça, Annie s’est radoucie quand elle a vu qu’ils entraient dans le jeu aussi rapidement. Moi aussi, ça m’a bouleversée quasiment autant que les enfants. Ça m’a émue, ça m’a émue. Je pensais que — on est en 2006, le reportage original date des années 70 — les enfants n’allaient pas gober ça aussi facilement.

Pasquale: Un peu comme Lucie, j’ai été surprise de l’ampleur de leurs réactions. Ça m’a rendue triste au départ, mais quand j’ai vu la façon dont Annie a récupéré les enfants, surtout à la fin de la première journée, j’ai été vraiment rassurée. Rassurée pour mon reportage, et rassurée aussi pour sa classe. Annie a dit que c’est un des meilleurs groupes de sa carrière et on a vu qu’ils avaient compris à la fin de la première journée. C’est là qu’ils ont fait le lien avec Pierre-Luc, l’enfant qui avait été mis de côté. Et donc, on se sentait bien à la fin de la première journée. À la fin de la deuxième journée, évidemment, il y avait eu beaucoup d’acrimonie entre les enfants, un esprit de vengeance, c’était un petit peu plus décourageant. Mais le meilleur moment, c’est trois semaines après. C’est là que nous nous sommes rendu compte que ça avait marché, que c’était resté là. Ça a changé la dynamique dans la classe.

Les résultats de l’expérience correspondent-ils à vos attentes?

Pasquale: Cela dépasse mes attentes. Parce que j’étais préparée à l’échec. Je ne savais pas comment les enfants allaient réagir. Il y avait une forte possibilité, pour moi, que les enfants regardent la professeure et disent: « Veux-tu rire de nous? Qu’est-ce que tu fais là? » Parce que ce sont des enfants plus informés que ceux de 1970, plus mûrs, plus matures. Ça a dépassé mes attentes dans ce sens-là. Au niveau des résultats, je suis très contente, parce que je sais que ça a changé la vie de certains enfants.

À quelles embûches avez-vous fait face?

Pasquale: À ma grande surprise, ça s’est passé beaucoup mieux que je pensais. J’étais sûre qu’il y aurait des parents qui n’accepteraient pas de participer. La directrice de l’école nous a dit qu’il fallait que la très grande majorité des parents acceptent. C’est Annie qui a fait le gros du travail. C’est une petite école de village, où la classe se suit d’année en année, et Annie avait déjà enseigné à une grande partie de cette classe. Donc, les parents avaient énormément confiance en elle. Cette enseignante a une très bonne réputation. Donc, à partir du moment où Annie a dit qu’elle croyait en l’importance de cette expérience, les parents ont accepté. On a fait une réunion, on leur a expliqué. C’était très important de leur dire ce qui pouvait se passer. Leur dire d’abord qu’Annie n’avait pas inventé ça, qu’il y avait déjà eu une expérience similaire, qu’il y avait des fondements scientifiques. Mais il fallait aussi leur dire que c’était possible que leurs enfants pleurent, qu’ils aient quelques jours difficiles à passer, qu’ils arrivent le soir et qu’ils soient tout à l’envers. On leur a dit tout ça. Je ne voulais pas me lancer là-dedans sans savoir que les parents étaient parfaitement au courant de ce qui aurait pu se passer. La commission scolaire a accepté. Tout s’est fait dans les règles.

La préparation de ce reportage a été longue?

Pasquale: Ça a pris des mois. Ensuite, il fallait rencontrer Annie pour voir qu’est-ce qu’elle voulait faire comme activités, qu’est-ce qu’elle voulait donner comme privilèges, comment on allait séparer les enfants. On ne savait pas quel critère utiliser. Pourquoi 1,34 m? Annie a mesuré presque tous les enfants et elle s’est dit qu’à 1,34 m, elle allait pouvoir séparer la classe en deux. C’était totalement arbitraire! Ça veut dire quoi, 1,34 m? Rien du tout! Donc, il a fallu penser à ça. Dans ce sens-là, on a participé à l’élaboration (du projet). Mais Annie s’est bien renseignée, elle a vu le documentaire plusieurs fois, elle a lu le livre tiré du documentaire original des années 70 et, donc, elle était bien préparée.

Qu’avez-vous retiré de cette leçon de discrimination?

Pasquale: Je suis une mère aussi. Ce sont des choses qu’on sait intellectuellement, mais là, j’ai vu, j’ai absorbé. Indépendamment de la discrimination, la question de la confiance en soi m’a vraiment impressionnée. J’ai l’impression que lorsqu’on dit à un enfant qu’il est moins bon ou pas bon, quand on le traite de cette façon, éventuellement, il le devient. C’est ce qui m’a le plus impressionnée, et le contraire était vrai aussi. J’ai vu, de mes yeux vu, l’effet de l’encouragement et du manque d’encouragement.

Quelles réactions votre reportage va-t-il susciter? À quoi vous attendez-vous?

Pasquale: Je pense que c’est un bon reportage, et je m’attends à avoir de bonnes réactions à ce niveau-là. Mais je m’attends aussi à avoir des réactions négatives. Je m’y attendais dès le départ, et Lucie également. Même Annie Leblanc s’y attend. Parce qu’il n’y a rien de plus difficile que de voir un enfant pleurer. Ceci dit, je suis convaincue de la valeur pédagogique de ce qu’Annie a fait et de ce qu’on a filmé. Et comme je suis en contact avec certains parents, je sais que ça a eu des effets et qu'il y en a toujours des mois plus tard. C’est ce qui me rassure et me conforte.

Propos recueillis par Danielle Beaudoin





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