Les ours du parc de la Mauricie
Journaliste: Gilbert Bégin
Réalisateur: Bernard Laroche
18 avril 2004

Cette bête au pas sûr a toutes les raisons d'afficher une mine arrogante. Elle fait partie d'une des populations d'ours les plus étudiées au pays: celle du Parc national de la Mauricie. À seulement 50 km de Trois-Rivières, ce parc est une oasis de verdure entourée de terres publiques et privées. Pourtant, malgré sa petite taille, on mène ici depuis 15 ans la plus importante étude sur l'ours noir au pays. Et c'est au moment ou ces bêtes sont encore bien endormies que tout se met en branle…

À la fin des années 80, les autorités du parc ont observé une diminution importante du nombre d'ours. Bien que l'animal soit protégé, on découvrait, en 1986, qu'une quarantaine d'ours avaient été tués lors de déplacements à l'extérieur du parc. On craignait alors pour la population, car on possédait très peu d'informations sur ces ours.

«On a initié une étude en 1990 pour connaître l'état de la population. On voulait savoir combien il y avait d'ours dans le parc, savoir quels étaient les mouvements de la population à l'extérieur du parc, connaître les causes de mortalité naturelles et non naturelles.»

- Denis Masse, biologiste du Parc national de la Mauricie.


Pour répondre à ces questions, chaque année, les biologistes commencent là où tout débute pour un ours: la tanière. Comme les femelles mettent bas en janvier, l'équipe visite une vingtaine d'abris par hiver. L'objectif est de dénombrer le nombre d'oursons qui s'ajoutent année après année.

Lors du tournage de ce reportage, l'équipe effectuait la dernière sortie de la saison. L'ours utilise rarement les mêmes tanières, mais grâce à un émetteur que porte la femelle, Denis Masse réussit à la retrouver. Le collègue de Denis, Robert Loranger, est un technicien d'expérience. Ses coups sont feutrés afin de prévenir le stress de la femelle. Il ne faudra qu'une dizaine de minutes avant que l'anesthésiant ne produise son effet, ce qui permet à l'équipe de la sortir de la tanière. Une fois la femelle retirée de son intimité, les gardes constatent qu'elle est seule. C'est pourtant cette année que cette jeune femelle devait avoir sa première portée. L'équipe procède donc à l'examen de l'animal. Comme d'autres avant elle, l'examen confirme la bonne santé de la bête.

L'équipe se dirige ensuite vers une autre tanière. Ils espèrent y trouver cette fois des oursons, puisque ce sont eux qui fournissent les renseignements indispensables sur la santé de cette population. Cette fois-ci, c'est le cas. La tanière renferme de gros oursons âgés d'un peu plus de 1 an. Ils en sont à leur deuxième et dernier hiver avec leur mère. La femelle, Matawe, est la doyenne de cette étude. Elle est une des premières à avoir été capturées en 1990. L'examen de cette année confirme encore une fois sa bonne santé.

«C'est une femelle en bonne condition physique. Ce qui est surprenant, c'est que ses trois jeunes ont survécu. Généralement, entre la naissance et la première année, 30 % des jeunes meurent. Celle-ci avait trois bébés l'an passé, et elle a réussi à les mener à l'age de 1 an. C'est un bon taux de survie!»

- Denis Masse, biologiste du Parc national de la Mauricie.


Le secret de Matawe se cache peut-être dans ses déplacements. «Cette femelle, c'est notre grande voyageuse. Matawe se rend souvent jusqu'à 30 km au nord du parc pour se nourrir dans les coupes forestières. Puis, à chaque automne, elle revient dans le secteur pour hiverner.»

Matawe n'est pas la seule à avoir la bougeotte. Chaque été, 90 % des ours quittent la sécurité du parc pour gagner les jeunes forêts. Ils se nourrissent de fruits sauvages, qui abondent dans les brûlis et les coupes récentes. Cette nourriture fait cruellement défaut dans les forêts matures et protégées du parc. Mais en automne, c'est tout le contraire. Les vieilles forêts se transforment en un véritable garde-manger. Les hêtres déversent au sol des tonnes de faines, et l'ours revient au bercail. Cette manne est l'occasion unique d'accumuler des réserves de graisse pour l'hiver. Entre les mois d'août et octobre, l'ours passe jusqu'à 18 heures par jour à manger. Certains doubleront leur poids avant d'entrer en hibernation. Les faines peuvent alors faire la différence entre la vie et la mort.

Après le déclin observé au milieu des années 80, la population d'ours du parc de la Mauricie est maintenant en croissance, comme un peu partout d'ailleurs dans la région. Une des raisons qui expliquent cette augmentation, c'est qu'on abat maintenant beaucoup moins d'ours à l'extérieur du parc. Depuis 1998, le gouvernement du Québec a diminué le nombre de prises autorisées et réduit de moitié le temps de chasse. Mais la Mauricie n'est pas la seule région à connaître une augmentation de sa population d'ours. Ailleurs, de plus en plus de gens affirment que les restrictions de 1998 ont grandement favorisé l'ours noir au Québec.

Y a-t-il maintenant trop d'ours au Québec? Le biologiste Gilles Lamontagne demeure prudent sur cette question. Tout au plus, il affirme qu'après des années d'incertitude, les ours sont maintenant en augmentation.

«La population d'ours est stabilisée, sinon en légère croissance, et ce dans plusieurs zones. Il y a un bon niveau de population, mais elle est loin d'être en surexploitation. C'est un portrait relativement positif!»

- Gilles Lamontagne, biologiste.


Positif… pas pour tout le monde! Les pressions populaires sont de plus en plus fortes pour qu'on réduise les populations d'ours près des zones habitées. À la Société Faune et Parcs, on travaille déjà de nouvelles règles de chasse. L'objectif: stabiliser, et même diminuer le nombre d'ours de certaines régions. «On cherche à équilibrer la récolte pour chacune des zones. Bien entendu, la situation n'est pas la même en Abitibi qu'au Bas-Saint-Laurent. Pour chacune des zones, il faudra refaire notre bilan, regarder le potentiel et voir ce qu'on peut mettre en valeur pour chacune.» Mettre en valeur signifie qu'on autorisera l'abattage et la capture d'un plus grand nombre d'ours. Au Parc national de la Mauricie, ça pourrait vouloir dire le retour à des mortalités importantes. Si c'est le cas, cette fois-ci, les biologistes sont prêts. Ils ont maintenant en main les connaissances nécessaires pour assurer la survie de cette population.





 

 

HYPERLIENS

Société Faune et Parcs du Québec

Parc national du Canada de la Mauricie