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Reportage au Point
Mardi 29 octobre
L'art de survivre aux plus grands malheurs
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Né à Bordeaux en 1937, l'enfance de Boris Cyrulnik a été marquée par la guerre et la déportation de ses parents en 1942 alors qu'il avait seulement cinq ans. Ancien maître nageur et rugbyman, voyageur infatigable et poète, cet homme a su transformer ses faiblesses en atouts. Après des études de médecine, il devient neuropsychiatre, psychologue et psychanalyste. Il fait appel, entre autres, à l'éthologie, la science des comportements des espèces dans leur milieu naturel. Il est directeur d'enseignement à la faculté des Lettres et Sciences Humaines de Toulon.

Boris Cyrulnik parle beaucoup de la résilience à propos de certains individus qui ont traversé des périodes difficiles et qui en sont sortis brillamment. Il a créé un groupe transdisciplinaire de recherche en éthologie clinique. Il étudie le développement humain, la complexité des systèmes relationnels, l'influence du verbe, de l'inconscient et des signes de communications non verbaux sur la biologie et la construction psychologique d'un individu.

Écoute de l'entrevue - 1re partie / 2e partie
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L'intégrale de l'entrevue (52 min)
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La notion de résilience

Extrait d'un entretien de Boris Cyrunlik accordé au Courrier de l'Unesco. « Boris Cyrulnik: il y a une vie après l'horreur ». Propos recueillis par Sophie Boukhari, novembre 2001.

La notion de résilience que vous développez dans vos derniers ouvrages fait une très belle carrière. Pourquoi un tel succès?

Quand on se penche sur les enquêtes épidémiologiques mondiales de l'OMS, on constate qu'aujourd'hui, une personne sur deux a été ou sera gravement traumatisée au cours de sa vie (guerre, violence, viol, maltraitance, inceste, etc.). Une personne sur quatre encaissera au moins deux traumatismes graves. Quant aux autres, ils n'échapperont pas aux épreuves de la vie. Pourtant, le concept de résilience, qui désigne la capacité de se développer dans des conditions incroyablement adverses, n'avait pas été étudié de manière scientifique jusqu'à une période récente. Aujourd'hui, il rencontre un succès fabuleux. En France, mais surtout à l'étranger. En Amérique latine, il y a des instituts de résilience, en Hollande et en Allemagne, des universités de résilience. Aux États-Unis, le mot est employé couramment. Les deux tours du World Trade Center viennent d'être surnommées «the twin resilient towers» par ceux qui voudraient rebâtir.

Pourquoi ce concept n'a-t-il pas été étudié plus tôt?

Parce qu'on a longtemps méprisé les victimes. Dans la plupart des cultures, on est coupable d'être une victime. Une femme violée, par exemple, est souvent condamnée autant que son agresseur: «elle a dû le provoquer», dit-on. Parfois, la victime est même punie plus sévèrement que l'agresseur. Il n'y a pas si longtemps, en Europe, une fille qui avait un enfant hors mariage était mise à la rue alors que le père ne courait guère de risques. D'autre part, les victimes des guerres ont honte et se sentent coupables de survivre. La famille, le village les soupçonne: «s'il rentre, c'est qu'il a dû se planquer ou pactiser avec l'ennemi». Après la Deuxième Guerre mondiale, qui fut la plus meurtrière de l'Histoire, on a basculé dans l'excès inverse. Les victimes sont devenues héroïques: elles devaient faire une carrière de victime car on pensait que si elles s'en sortaient, cela relativiserait les crimes des nazis. A l'époque, René Spitz et Anna Freud décrivent des enfants dont les parents ont été massacrés par les bombardements de Londres. Ils sont tous très altérés, pseudo-autistes, en train de se balancer, atteints de troubles sphinctériens. Lorsqu'ils les revoient des années plus tard, Spitz et Anna Freud s'étonnent de leur récupération et écrivent clairement que ces enfants abandonnés passent par quatre stades: protestation, désespoir, indifférence... tous les étudiants apprenaient cela. Mais personne ne s'intéressait au quatrième stade: guérison.

Comment la résilience s'est-elle imposée en psychologie?

Le mot, qui vient du latin resalire (re-sauter) est apparu dans la langue anglaise et est passé dans la psychologie dans les années 1960, avec Emmy Werner. Cette psychologue américaine était allée à Hawaï faire une évaluation du développement des enfants qui n'avaient ni école ni famille, et qui vivaient dans une grande misère, exposés aux maladies, à la violence. Elles les a suivis pendant 30 ans. Au bout de tout ce temps, 30 % de ces individus savaient lire et écrire, avaient appris un métier, fondé un foyer: 70 % étaient donc en piteux état. Mais si l'homme était une machine, on aurait atteint 100 %.

Y a-t-il un profil socio-culturel de l'enfant résilient?

Non mais il y a un profil d'enfants traumatisés qui ont l'aptitude à la résilience, ceux qui ont acquis la «confiance primitive» entre 0 et 12 mois: on m'a aimé donc je suis aimable, donc je garde l'espoir de rencontrer quelqu'un qui m'aidera à reprendre mon développement. Ces enfants sont dans le chagrin mais continuent à s'orienter vers les autres, à faire des offrandes alimentaires, à chercher l'adulte qu'ils vont transformer en parent. Ensuite, ils se forgent une identité narrative: je suis celui qui... a été déporté, violé, transformé en enfant soldat, etc. Si on leur donne des possibilités de rattrapage, d'expression, un grand nombre, 90 à 95 %, deviendra résilient. Il faut leur offrir des tribunes de créativité et des épreuves de gosses: le scoutisme, préparer un examen, organiser un voyage, apprendre à être utile. Les jeunes en difficulté se sentent humiliés si on leur donne quelque chose (et si en plus, on leur fait la morale). Mais ils rétablissent le rapport d'équilibre quand on leur donne l'occasion de donner. Devenus adultes, ces enfants sont attirés par les métiers d'altruisme. Ils veulent faire bénéficier les autres de leur expérience. Ils deviennent souvent éducateurs, assistants sociaux, psychiatres, psychologues. Avoir eux-mêmes été des «enfants monstres» leur permet de s'identifier, de respecter l'autre blessé.


Les clés du bonheur existent-elles?

Dans l'histoire de l'humanité, le bonheur est un concept plutôt récent. De nos jours, on a tendance à le confondre avec le bien-être matériel, une confusion à l'origine de bien des maux. Dans cette deuxième partie de l'entrevue, le psychiatre Boris Cyrulnik démonte la mécanique du bonheur.

«On s'est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d'épreuves immenses et se faire une vie d'homme, malgré tout. Le malheur n'est jamais pur, pas plus que le bonheur. Un mot permet d'organiser notre manière de comprendre le mystère de ceux qui s'en sont sortis. C'est celui de résilience, qui désigne la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l'adversité. En comprenant cela, nous changeons notre regard sur le malheur, et malgré la souffrance, nous cherchons la merveille.»

Extrait tiré de «Un merveilleux malheur» (1999) aux éditions Odile Jacob


Des livres de Boris Cyrulnik

Aux éditions Odile Jacob :

Les Vilains Petits Canard (2001)

Un merveilleux malheur (1999)

L'Ensorcellement du monde (1997)

Les Nourritures affectives (1993)

Aux éditions Hachette :

Naissance du sens (1991)

Sous le signe du lien (1989)

Mémoire de singe et paroles d'homme (1983)

 

 



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