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Reportage au Point
Mardi 30 juillet
Le cauchemar du harcèlement moral
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On a tous entendu parler de burnout, d'abus de pouvoir, de harcèlement sexuel. Depuis peu, les spécialistes ont mis un nom sur un autre phénomène plus sournois : le harcèlement psychologique au travail. Dans la majorité des cas, un patron cible une subalterne, mais il existe aussi des cas de harcèlements entre collègues. Aucune statistique fiable n'existe sur l'ampleur de ce problème, mais comme nous le montrent Julie Miville-Dechêne et Robert Verge, ces conséquences sont dévastatrices.

Effets sur la santé

Le harcèlement peut provoquer dans un premier temps des symptômes de stress : nervosité, irritabilité, anxiété, troubles du sommeil, brûlures d'estomac, hypertension artérielle, douleurs musculaires, etc. Au bout de quelques mois, ces symptômes peuvent se transformer en troubles psychiques manifestes. Certains réagissent avec une hyper-combativité qui les fait souvent qualifier de paranoïaques. D'autres sont envahis par un sentiment d'épuisement et de fatigue chronique, une baisse de l'estime de soi, pouvant évoluer vers la dépression.

Les états dépressifs peuvent entraîner :
· des troubles de l'attention et de la mémoire
· un sentiment de découragement, de pessimisme, de culpabilité, d'isolement
· une perte de confiance en soi, du sens du métier.

Leurs conséquences possibles sont une atteinte de la personnalité, la dégradation de la santé, l'invalidité, la perte de l'emploi, le suicide.

source : INRS


- Trois témoignages -

Colette Bouchard est, de l'avis de tous, une secrétaire modèle. Pendant 10 ans, elle a travaillé pour le même organisme, sous les ordres de différents présidents. Tout allait bien jusqu'à l'entrée en scène d'une nouvelle patronne qui dès qu'elles étaient seules, la critiquait. Mme Bouchard rentrait chez elle chaque soir un peu plus ébranlée, isolée aussi car ses collègues croyaient à un simple conflit de personnalité.

Le sort s'est acharné sur Colette Bouchard car le successeur de sa patronne l'agresse à son tour... Mme Bouchard ne voyant plus d'issue, elle a remis sa démission.

Colette Bouchard a eu la présence d'esprit de tout noter jour après jour. Épaulée par son avocat, elle a porté plainte pour congédiement injuste devant la Commissaire du travail. Des collègues et même une de ses ex-patronnes ont témoigné en sa faveur. Après la présentation de cette preuve, l'employeur a choisi de régler le litige à l'amiable. Son avocat croit que les lois existantes suffisent pour défendre les véritables victimes. À son avis, faciliter davantage les recours risquerait d'amener un déluge de fausses plaintes.

Le ministre du travail doit justement décider bientôt s'il faut des changements législatifs ou tout au moins une campagne de sensibilisation.

Lise Chagnon travaillait depuis 30 ans au Métro Bélair quand ses patrons ont embauché un nouveau directeur-général, Marcel Chalifoux, personnage au long casier judiciaire. Le syndicat craignait que Chalifoux ait pour mandat de se débarrasser des employés les plus anciens, donc les mieux payés. Lise Chagnon, responsable de la boulangerie, 'est une femme forte qui n'a pas la langue dans sa poche. Elle dit que Marcel Chalifoux lui a d'abord demandé d'être son porte-panier, avant de se retourner contre elle. On fouille dans ses papiers, on remet en cause sa compétence. Elle a vécu cinq mois d'enfer.

Arrivée au bout de son rouleau, la syndiquée utilise un recours réservé jusque là aux milieux de travail physiquement dangereux. Le «droit de refus» oblige la Commission de la santé et de la sécurité au travail à faire enquête pendant que la plaignante est chez elle. Du jour au lendemain, Lise Chagnon se retrouve sans travail pour la première fois de sa vie. La CSST rejette sa plainte, ce qui est fréquent aux dires des avocats de la défense. La Commission ne comptabilise pas les causes de harcèlement refusées. Lors d'un congrès nord-américain sur la violence, la CSST a tout de même admis que ses enquêteurs manquent d'expérience dans ce domaine.

Les diverses formes du
harcèlement moral
  • refus de toute communication
  • absence de consignes ou consignes contradictoires privation de travail ou surcroît de travail
  • tâches dépourvues de sens ou missions au-dessus des compétences

  • mise au placard, conditions de travail dégradantes

  • critiques incessantes, sarcasmes répétés

  • brimades, humiliations

  • propos calomnieux, insultes, menaces

source : INRS

Lise Chagnon est donc déboutée par la CSST. Le Marché Bélair la congédie, mais son syndicat porte sa cause en appel. Pour enfin obtenir justice, Lise Chagnon a dû endurer 21 jours d'audiences à la Commission des lésions professionnelles de Joliette. Elle-même a témoigné pendant quatre jours mais elle a aussi dû écouter ses anciens patrons tenter de miner sa crédibilité.

L'effort en valait la peine, Lise Chagnon a gagné sur tous les fronts. Un jugement sans précédent reconnaît qu'elle a été harcelée psychologiquement et qu'elle pouvait exercer un droit de refus car sa santé mentale était menacée. Deux ans après l'avoir mise à la porte, le Marché Bélair a dû la réembaucher. Son employeur Bernard Bélair a refusé de nous accorder une entrevue à la caméra. Malgré le jugement, il continue de nier toute responsabilité.

La victoire de Lise Gagnon est plutôt l'exception que la règle.

Marcel, qui était machiniste depuis 20 ans dans la même compagnie, a fait une dépression. Quinze mois plus tard, Marcel se suicidait. C'était un homme fragile. Sa propre mère s'est enlevée la vie, mais sa veuve croit que le harcèlement a contribué à le démolir. Il ne parlait que de cela à son psychiatre juste avant de mettre fin à ses jours.

Marcel ne s'était pas plaint à son syndicat.

 

- Tentative de définition -

« Le harcèlement moral est fait de petites choses qui prises séparément ne sont pas graves mais qui deviennent destructrices par leur répétition. Ça peut-être également des atteintes à la dignité, se moquer systématiquement d'une personne, l'injurier, tout un tas de choses particulièrement humiliantes, et puis c'est aussi l'isolement, la mise a l'écart. »

La psychiatre Marie-France Hirigoyen, auteur de Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, a lancé en France en 1998 un vaste débat de société qui a débouché sur une loi pénalisant le harcèlement psychologique.

La juridiction française
« Aucune personne ne doit subir des agissements répétés qui dégradent ses conditions de travail, portent atteinte à ses droits et à sa dignité, altèrent sa santé physique ou mentale ou compromettent son avenir professionnel » art L.122-49 alinea 1 du code du travail.

Mais attention, tous ceux qui se disent harcelés ne le sont pas forcément. « Dans le harcèlement moral, il y a une notion de malveillance, c'est à dire que d'une façon directe ou indirecte, le but c'est de se débarrasser de quelqu'un qui gène ou de le casser psychologiquement pour qu'il ne prenne pas trop de place. C'est différent du stress ou de la pression au travail ou on a envie que les gens soient performants et progressent. »

Curieusement, il n'y a pas de portrait type du harcelé. Ce ne sont pas des gens particulièrement faibles. Ils sont souvent des employés de longue date, très attachés à leur travail - ça se produit à tous les échelons de la hiérarchie. «Tout le monde peut être victime quel que soit le profil psychologique, néanmoins, on vise plus particulièrement les personnes qui sont atypiques, pas tout à fait conformes, ou qui sont je dirais, trop honnêtes, trop scrupuleuses. »

« La difficulté, c'est que ce sont des agressions subtiles, qui laissent peu de traces, donc en général, quand on est visé, on est déstabilisé, on ne sait pas comment se défendre. »

 

Écoute du reportage - reprise (1ère partie / 2e partie)
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