Le 18 novembre 2001

Méchantes coccinelles

Elles sont parmi nous ! Des nuées de coccinelles asiatiques ont envahi des milliers de maisons du Québec cet automne. Importé aux États-Unis pour lutter contre les pucerons, ce super prédateur est devenu en moins de vingt ans un superbe casse-tête pour tous ceux qui doivent maintenant cohabiter avec lui. On s'est débarrassé d'un problème, c'est vrai, mais celui qu'on a créé en même temps est loin d'être réglé !

Ce nouvel intrus…
Les Cantons de l'Est, c'est magnifique. Les belles couleurs en automne, les animaux, les montagnes, et surtout, pas trop d'insectes. Enfin… jusqu'à tout récemment… Gilles Lanthier habite Warden, dans les Cantons de l'Est. Il a eu droit à toute une visite cet été: «Quand c'est plus chaud, on multiplie ça disons par 10 à 100 fois. C'est inouïe.. C'est une invasion incroyable, incroyable».

Le coupable, c'est ce petit coléoptère, connu sous le nom de coccinelle asiatique. Les belles journées d'octobre, les coccinelles asiatiques sortent de la forêt par milliers et viennent se plaquer par dizaines, sur la maison de monsieur Lanthier : «Puis il y a l'odeur, vous savez, ça laisse un petit lait jaune orange…, c'est pas beau et ça sent pas bon, j'aime vraiment pas ça!». Un peu partout dans la région, on observe le même phénomène. Des nuées de coccinelles qui s'amassent sur les murs des maisons.

Mais d'où viennent tous ces insectes ?

Originaire du Japon, la coccinelle asiatique a été introduite dans les vergers du sud des États-Unis pour combattre les insectes nuisibles. Un travail qu'elle accomplit à
merveille…


«D'abord, il faut dire que c'est une très grosse coccinelle, une des plus grosses coccinelles que l'on a maintenant ici au Québec. C'est aussi une espèce très prolifique, qui va se reproduire de façon très rapide, qui va pondre beaucoup d'œufs. Donc pas surprenant qu'on la qualifie souvent dans la littérature, d'un super prédateur…», - Daniel Coderre entomologiste, à l'UQAM.

Un super prédateur mais aussi un grand voyageur…

*Introduite au Mississippi et en Louisiane au début des années 80, la coccinelle asiatique envahi rapidement l'ouest et le nord des États-Unis. Puis, elle pénètre au Canada. On l'observe pour la première fois au Québec en 1994, à Frelishburg, dans les Cantons de l'Est

. * Ici comme ailleurs, elle va occuper tout l'espace disponible. Même celui de nos propres coccinelles


Une petite étrangère qui s'adapte très bien au climat québécois…

Si la coccinelle asiatique connaît autant de succès, c'est qu'elle s'adapte magnifiquement à son environnement. Par exemple, dans la même population, on retrouve une grande variété de couleurs :

La coccinelle asiatique :
une grande variété
de couleurs...
Pourquoi?


Les insectes pâles supportent bien le soleil des régions chaudes, alors que les insectes foncés retiennent mieux la chaleur dans les régions froides. C'est pourquoi on retrouve plus d'insectes foncés dans les régions nordiques, comme la coccinelle noire à tache rouge.

Mais la coccinelle asiatique a un talon d'Achille : la neige. Chez nous, les coccinelles passent l'hiver dehors, au pied d'un arbre isolé. Elles sont des dizaines de milliers à se rassembler au même endroit. Durant l'automne, leur corps produit un liquide antigel très efficace. Même sous la neige, ce liquide les protègera du grand froid. La coccinelles asiatique, elle, ne produit pas cet antigel naturel. Il a donc fallu qu'elle s'adapte. Et comme nous l'indique M. Lanthier, une fois l'hiver commencé, cette nouvelle venue aime bien rentrer au chaud dans nos maisons… pour y rester…

«Elle n'en sortent plus, alors là c'est un fléau incroyable (…) Elles trouvent un trou et rentrent dans la maison, mais ce qui est particulier de ces "bibittes-là", de même que pour certaines mouches, elles laissent des odeurs, des phéromones, et ça donne le signal aux autre : elles sont alors des myriades à utiliser le même trou. S'il y avait un seul trou dans maison, elles le trouveraient, c'est sûr…».

Une fois à l'intérieur de la maison, ces coccinelles se cachent et entrent en dormance. Mais au cours de l'hiver, elles se réveillent à plusieurs reprises. Et parfois, c'est l'enfer…

«Si on a le malheur d'allumer la lampe qui est au dessus de la table, c'est sûr que, question de chaleur, elles vont venir «se ploguer» là-dessus. Jusqu'à ce qu'elles aient trop pour tomber dans notre repas…», - Gilles Lanthier.

Un insecte dont on ne peut plus se départir?

Depuis un an, le Gouvernement du Québec a reçu des milliers de plaintes. On a d'ailleurs mis sur pied une équipe chargé de renseigner les citoyens sur ce nouveau phénomène.

Michèle Roy est la responsable de cette équipe au Ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ). Selon l'agronome-entomologiste, les Américains ont manqué de prudence : «En lutte biologique, on fait l'évaluation des risques d'habitude quand on introduit des insectes, mais y a des cas où on s'est trompé et là, on regarde ce qui se passe présentement : on sait que, cette coccinelle semble déplacer d'autre coccinelles qui nous sont utiles et on voit qu'elle cause de la nuisance chez les humains. Parfois, les hommes font des choix pour essayer de sauver des cultures, ou minimiser l'utilisation des pesticides, mais on est pas parfait!».

L'équipe de Michèle Roy se penche présentement sur les impacts que pourrait avoir ce petit coléoptère au cours des prochaines années. Daniel Coderre lui, a choisi une autre voie. Depuis plusieurs années, il élève en laboratoire des coccinelles maculées du Québec. Pour lui, la lutte biologique doit respecter certaines règles : «Ça nous apprend en fait que c'est toujours dangereux de jouer à l'apprenti sorcier, ça nous apprend aussi qu'il n'y a pas une solution miracle et qu'il faut être très prudent particulièrement lorsqu'on introduit des espèces exotiques. De travailler en lutte biologique avec des espèces indigènes, des espèces qui sont adaptés à nos conditions, qui ont des stratégies qui ne nuisent pas à l'humain généralement, est beaucoup plus souhaitable que l'introduction d'espèces exotiques, le risque est plus grand en fait lorsqu'on fait ce type de lutte biologique là».

Exterminer ou non cette petite bête?

Cet automne, les coccinelles asiatiques étaient plus nombreuses que jamais. C'est pourquoi plusieurs propriétaires ont fait appel à des exterminateurs. Mais il y a un risque. On sait que les insecticides répandus sur l'extérieur des maisons peuvent avoir des effets majeurs sur la santé humaine. Et entre autres, sur le système immunitaire.
'une épaisse muraille étanche qui descend jusqu'au roc.

Il existe une solution plus écologique : calfeutrer toutes les ouvertures extérieures par où l'insecte pourrait s'introduire dans la maison. Et pour ceux qui réussissent à entrer : pas de pitié !

Mais existe-il vraiment une solution pour combattre ce fléau? Malheureusement non, nous admet Michèle Roy : «On essaie d'en trouver, on essaie de voir, y a des gens qui vont peut-être être imaginatifs et puis on va peut être développer des solutions mais on constate le problème, c'est tout nouveau comme problème».

Qu'on le veuille ou non, il va falloir se faire à l'idée : le Québec héberge un nouveau pensionnaire. Et ce pensionnaire n'a pas fini de coloniser la province…


On retrouve actuellement des coccinelles asiatiques dans tout le sud du Québec et jusque dans la région de Charlevoix. On prévoit même qu'elles se rendront jusqu'en Gaspésie et au Lac-Saint-Jean…



«Dans les Cantons de l'est, on se vantait qu'on avait pas beaucoup de maringuouins mais on a des coccinelles. Les gens des
Laurentides vont rire de nous maintenant!».



Journaliste:
Normand Grondin
Réalisateur: Pascal Gélinas