Le 10 décembre 2000

L'intelligence des corvidés

La famille des corvidés comprend les geais bleus, les choucas, les pies voleuses et celles qui sont honnêtes, les freux, les corneilles et les corbeaux. Ces oiseaux ont conquis tous les habitats, à l'exception de l'Antarctique. Ce grand succès tient à plusieurs raisons : leur grosseur, leur sens de la famille, leur opportunisme et peut-être plus encore, leur intelligence, c'est-à-dire leur capacité à résoudre des problèmes. Une intelligence si grande que certains chercheurs appellent les corneilles et les corbeaux, les Einstein à plumes de la création.

La nuit fait place au petit matin. La Ville de Granby se réveille. Les habitants partent au travail. Dans un petit boisé, tout près, 30 000 corneilles s'apprêtent à en faire autant. 30 000 corneilles qui parlent en même temps, c'est le vacarme, la cacophonie. Voilà pourquoi tant de gens ont pris en grippe cet oiseau.

« Évidemment les gens vont prendre en grippe cet oiseau noir, qui est commun, qui vient près des gens, et qui n'a pas un chant mélodieux, rien pour le rendre attrayant, nous dit Yves Aubry. Donc, c'est pour ça que l'espèce ne jouit pas d'un haut niveau de popularité. »

Yves Aubry aime bien ces « oiseaux de malheur ». Et il n'hésite pas à dire que ces mal-aimés ne méritent pas d'avoir la triste réputation que leur plumage noir leur a fait. Ce biologiste du Service canadien de la faune à Environnement Canada est l'un des ornithologues les plus en vus, grâce en partie à son livre Les oiseaux nicheurs du Canada, une bible dans son genre.

En fait, les corneilles sont victimes de leur succès. Ce qui en dit beaucoup sur leur faculté d'adaptation. Malgré toutes les tentatives d'éradication par le passé, les corneilles sont toujours là, bien vivantes. À cela, il y a plusieurs raisons. Tout d'abord, comme il est interdit de les chasser maintenant, elles se font plus nombreuses tant dans la campagnes que dans les villes. En plus, cet oiseau sait profiter de toutes les occasions.

« C'est un oiseau opportuniste qui va exploiter les vidanges, les abords des restaurants, les rives, comme ici à Québec en bordure du Saint-Laurent, nous explique M. Aubry. Donc, l'oiseau va avoir une alimentation beaucoup plus diversifiée qu'en milieu agricole. »

Les corneilles sont omnivores. Cela leur permet de passer l'hiver ici au lieu de migrer, parce qu'elles peuvent se sustenter de nombreuses manières. En outre, les corneilles sont de gros oiseaux bagarreurs qui prennent toutes la place au détriment des plus petits, ce que leur donne un avantage certain quand il s'agit de s'approprier la nourriture, mais leur masse corporelle leur confère aussi une isolation thermique qui les aide à braver toutes les types d'intempéries. Les corneilles se reproduisent aussi avec succès. Il n'est pas rare de voir des nids qui abritent de 5 à 7 oisillons, ce qui est beaucoup pour un si gros oiseau. Mais ce n'est pas tout. Une corneille peut vivre jusqu'à 50 ans.

« La longévité des oiseaux est grande pour commencer et l'organisation sociale de l'espèce, c'est-à-dire la formation de clan, quand il y a un couple qui niche, souvent il va y avoir des rejetons de l'année précédente et des jeunes de l'âge de 5 à 6 ans qui vont supporter l'élevage des nouvelles familles, nous explique M. Aubry. Donc, ces oiseaux qui contribuent à l'élevage des nouvelles couvées contribuent aussi au succès de l'espèce. »

En outre, les corneilles forment un couple dans la vraie vie et par conséquent ils savent se donner un coup de main, ou un coup de patte. Et pour ceux qui se demandent si la corneille est la femelle du corbeau : « Eh bien non, pour décevoir beaucoup de monde, la corneille n'est pas la femelle du corbeau, ce sont deux espèces, deux entités taxonomiques tout à fait différentes. En général, les corneilles sont de plus petites tailles que les corbeaux. »

Grosseur, omnivore, clan et famille, toutes ces qualités ne peuvent expliquer la réussite des corneilles. Il y a aussi une grande intelligence. Les corneilles aiment jouer; elles échangent entre elles, surtout quand vient le temps de garder à vue leur prédateur naturel qu'est le hibou. Mais les corneilles ne sont pas la seule espèce de la famille qui présentent de la matière grise : les geais bleus, des choucas, des freux, des mésangeais, des pies, et des corbeaux, les corneilles font également partie de la vaste famille des corvidés.

« On retrouve les corvidés sur tous les continents à l'exception de l'Antarctique, donc c'est une espèce qui a colonisé les mêmes régions que l'homme a pu coloniser, nous dit M. Aubry. »

Mais ce qui fait le grand succès des corvidés, c'est leur intelligence. Sans contredit, le surdoué de la famille, c'est le grand corbeau, que certains décrivent comme un Einstein à plumes.

Le biologiste américain Bernd Heinrich de l'Université du Vermont aux États-Unis étudie cet oiseau depuis 15 ans. Le fruit de sa recherche se trouve dans son livre The mind of the Raven, L'esprit du Corbeau. Tout comme les corneilles, les corbeaux sont monogames et forment des couples pour la vie. Ils aiment nicher dans des endroits inaccessibles.

« Ils nichent dans les grands pins, ou encore sur de hautes parois, nous dit Bernd Heinrich. Grâce au surplomb rocheux, les corbeaux sont protégés contre les intempéries. Rien ne peut grimper aussi haut. »

Bons parents, les corbeaux élèvent en moyenne de 5 à 7 petits par couvée. Pour observer ces oiseaux remarquables tout à loisir, Bernd Henrich n'a pas lésiné sur les moyens. Il a construit une énorme volière attenante à sa maison. Il peut ainsi voir ses locataires ailés à partir de sa pièce de travail.

Son premier sujet d'étude porte sur le comportement de cette espèce, lorsqu'il y a surabondance de nourriture. Lors d'une expérience, un corbeau, un biscuit dans la bouche, essaie d'échapper à l'attention des autres. Il cache son butin et le recouvre d'une touffe d'herbes. Puis il s'en va. Aussitôt, un autre corbeau qui l'observait du coin s'empresse d'aller récupérer le biscuit. Surprise, le biscuit n'est pas là. Le premier corbeau l'a caché ailleurs, en faisant mine de rien. Ce stratagème est extrêmement révélateur.

« Je voulais savoir si les corbeaux essayaient vraiment de se tromper l'un et l'autre, de façon à protéger leur nourriture, nous dit Bernd Heinrich. Cette stratégie de tromperie est l'une des théories principales qui permet d'expliquer l'évolution de l'intelligence. »

Apparemment, ces oiseaux sont passés maîtres dans l'art de la tromperie. Ce qui suggère une habileté à raisonner et à tirer des leçons. Pour évaluer l'intelligence des corbeaux, Bernd Heinrich a inventé différents tests, dont celui de l'oeuf, qu'il cache à l'intérieur d'un tube de plastique. Les corbeaux ont vite fait de trouver l'oeuf. Cette réussite est impressionnante, car très d'oiseaux y parviennent.

« En effet, peu d'oiseaux réussissent à le faire, ajoute Bernd Heinrich. Les poules, avec leur petit cerveau, en sont bien incapables. »

Les corbeaux au contraire s'acharnent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé la solution : « Voilà ce que j'appelle l'intelligence. Il y a plusieurs définitions, mais pour moi, l'aspect principal de l'intelligence, c'est d'être capable de produire des images mentales et de comprendre l'interaction des objets dans l'espace, afin de solutionner un problème . »

Bernd Heinrich a concocté un autre test, encore plus exigeant. Si exigeant en fait, qu'il ne croyait pas que les corbeaux pourraient le résoudre.

Un morceau de viande est attaché à une ficelle très résistante. La ficelle est attachée à son tour à une grosse branche. Le morceau de viande est trop haut pour que les corbeaux puissent l'atteindre en sautant à partir du sol. Et la corde est assez solide pour résister aux corbeaux quand ils agrippent le morceau de viande au volant.

Il n'y a qu'une seule solution à ce problème. La première fois que Bernd Heinrich fait l'expérience, c'est l'été. Pas un seul corbeau ne s'est montré à la hauteur. Il reprend l'expérience en hiver. Le dénouement est complètement différent. Le corbeau tire la ficelle avec son bec et la maintient avec sa patte jusqu'à ce qu'il ait remontré le morceau de viande : « J'étais sidéré. Je n'avais pas dressé les corbeaux au préalable. Je voulais juste voir ce qu'ils feraient. Leur geste n'était certes pas programmé par l'évolution; il n'était pas automatique non plus, comme avec un jouet mécanique. »

Cette expérience a changé toute la manière qu'avait Bernd Heinrich de voir l'intelligence animale en général et celle des corbeaux en particulier. D'ailleurs, il tire de toutes ses recherches une conclusion spectaculaire : les corbeaux sont à ce point intelligents qu'ils seraient dotés de conscience.

« En effet, c'est le bon mot, nous dit M. Heinrich. Les corbeaux comprennent ce que les autres font, ce qu'ils vont faire, quelles sont leurs intentions : j'appelle ça la conscience. Comme ce n'est pas un comportement appris, et que ce n'est pas inné non plus. »

Maître Corbeau sur son arbre perché tenant en son bec un fromage. Maître Renard, par l'odeur alléché, lui tint à peu près ce langage... Tout le monde connaît cette fable de Jean de La Fontaine, Le corbeau et le renard. Dans cette histoire, écrite au XVIIe siècle, le corbeau se fait rouler par plus intelligent que lui et abandonne son fromage au renard. Mais à la lumière de tout ce que l'on sait aujourd'hui sur eux, ne faudrait-il pas réécrire la fable de La Fontaine pour rendre justice aux corbeaux.

Journaliste : Mario Masson
Réalisatrice : Jeannita Richard
Adaptation pour Internet : Jean-Charles Panneton



 

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