Le gène de l'homosexualité

 

 

Semaine du 17 avril 2000


Mise au point
Le gène de l'homosexualité

L'homosexualité est-elle causée par un gène ?

Cette question est l'objet d'un débat entre scientifiques.

Juillet 1993: les médias font leurs manchettes avec la découverte d'un gène responsable de l'homosexualité masculine.

" Nos résultats suggèrent que la sexualité n'est pas uniquement un choix, une décision des gens ", déclare l'auteur de l'étude : Dean Hamer, un généticien du réputé National Cancer Institute à Washington. A priori, un chercheur très crédible.

Qu'a fait ce chercheur américain ? En étudiant des familles dans lesquels il y avait des homosexuels, il a d'abord conclu que l'homosexualité masculine est probablement héritée de la mère. En effet, dans ces familles, il y avait plus d'homosexuels dans les lignées maternelles que paternelles. La suite logique, c'était de s'intéresser au chromosome X.

Pourquoi le X ? Parce qu'au moment de la conception, les garçons reçoivent un chromosome X de leur mère et un chromosome Y de leur père. Donc, chez les garçons, le chromosome X est un révélateur de la lignée maternelle. Les filles, elles, reçoivent deux chromosomes X, un de leur mère, l'autre de leur père.

Pour étudier le rôle du chromosome X, Dean Hamer a recruté 40 paires de frères homosexuels dont l'homosexualité était bien établie. Au moins deux par famille étudiée. Une simple prise de sang lui a permis d'étudier de près l'ADN de ces frères gays. Et c'est alors qu'il a fait une étonnante découverte : chez les frères homosexuels, les chromosomes X avaient des choses en commun.

Le chomosome X est le plus grand de nos chromosomes. Il est formé de plusieurs régions, plus ou moins denses en ADN. Située à une extrémité, la région Xq 28 est encore largement inconnue.

Pour se repérer sur l'interminable fil d'ADN, tout entortillé sur lui-même, on identifie des balises, qu'on appelle des marqueurs. Ce sont des petits morceaux d'ADN, qui correspondent à des points précis sur le chromosome. Dans l'expérience de Dean Hamer, 33 des 40 paires de frères homosexuels possédaient 5 marqueurs en commun dans la région Xq 28.

Or, les marqueurs sont tellement variables parmi la population que lorsqu'on retrouve le même groupe de marqueurs chez 66 individus, on peut conclure que ces personnes ont probablement un gène en commun dans cette région. Et cela, même si on ne sait pas exactement où il se trouve.

A l'extrémité du chromosome X, il y aurait donc un gène lié à l'homosexualité. C'est ce que Dean Hamer a conclu, et c'est ce que les médias ont rapporté.

Mais jamais le chercheur américain n'a démontré que ce gène causait à lui seul l'homosexualité. Il s'est contenté de dire qu'il était lié à l'homosexualité. C'est une corrélation, ce n'est pas une cause. Et pourtant, de nombreux médias se sont mis à parler du gène de l'homosexualité, comme si son existence était prouvée.

Tout cela, jusqu'au jour où, au printemps 1999, des chercheurs de l'Université Western Ontario à London, relancent le débat. L'équipe, dirigée par George Rice, a voulu tester formellement les conclusions de Dean Hamer.

Les chercheurs canadiens ont suivi à la lettre la méthode de Hamer, en y appliquant beaucoup plus de rigueur. Ils ont recruté un groupe plus important, 104 frères gays. Ils ont aussi sélectionné un deuxième groupe, formé d'hétérosexuels, servant de contrôle. Toutes leurs analyses d'ADN ont été faites à l'aveugle, le chercheur ignorant à quel échantillon il avait affaire. Enfin, au plan statistique leur étude est beaucoup plus poussée que celle de Hamer.

Leur conclusion mérite d'être citée mot à mot : " Chez ces sujets, il n'y a pas plus de marqueurs en commun que ne le laisse prévoir le hasard ". Autrement dit : pas de marqueurs en commun, pas de gène gay à l'horizon !

Quelles leçons tirer de cette polémique sur un sujet qui reste, par ailleurs, très controversé sur le plan social ? D'abord, un rappel essentiel. En sciences, tant qu'un résultat n'est pas reproduit par une équipe indépendante, il ne devrait pas être tenu pour certain. Ensuite, lorsqu'une hypothèse initiale est formellement réfutée, elle devrait être abandonnée. Pourtant, on continue de spéculer sur l'existence d'un gène de l'homosexualité.

En fait, tout ce qu'on peut dire, sur le plan scientifique, c'est qu'il n'y a pas de base génétique de l'homosexualité sur le chromosome X, en Xq 28.

Journaliste : Jean-Pierre Rogel
Réalisateur : Yves Lévesque

Références

Male homosexuality : absence of linkage to microsatellite markers at Xq28.
George Rice, Carol Anderson, Neil Risch et George Ebers
Science, vol.284, 23 avril 1999

 

A linkage between DNA markers on the X chromosome and male sexual orientation.
Hamer DH, Hu S, Magnuson VL, Hu N, Pattatucci AM
Science, vol. 261, 16 juillet 1993

 

Finger-length ratios and sexual orientation.
Terrance J. Williams, Michelle E. Pepitone, Scott E. Christensen, Bradley M. Cooke, Andrew D. Huberman, Nicholas J. Breedlove, Tessa J. Breedlove, Cynthia L. Jordan et S. Marc Breedlove
Nature, vol. 404, 30 mars 2000